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LES THÉÂTRES DES BOULEVARDS PENDANT LE DIRECTOIRE

Les spectacles populaires et le 9 Thermidor. — Le Théâtre Martin. — Les Variétés Amusantes. — La Cité- Variétés. — ■ Le Théâtre Montansier. — L* Ambigu-Comique. — La Gaîté, Théâtre d'Kmulation. Direction de Ribié. — Madame Angot. — La question des théâtres aux Conseils des Cinq cents et des Anciens.

Curieux avant tout de trouver au théâtre un reflet de Tesprit publie, les historiens ont insisté avec complaisance sur les pièces où Robespierre et ses amis étaient violemment attaqués. Plusieurs de ces drames ou comédies sont en efi'et caractéristiques, et montrent combien la réaction fut féroce et soudaine ; si soudaine même, qu'elle devança sur quelques scènes le couteau delà guillotine. Le 9 Thermidor, des applaudissements ininterrompus prolongèrent jusqu'à une heure passée du matin la représentation d'Epicharis et Néron (1). On coupait de cris de joie et de cris de rage, on arrêtait, on redemandait presque chaque vers, et ceux-ci notamment :

« La force ! Et qui t'a dit que tu Tauras toujours ?... Quand ils le verront mort, ils oseront s'armer ;

(1) Souvenirs d'une actrice, par Louise Fusil.

Mais tant qu'il régnera, n ayez pas l'espérance

Que d'un maître implacable ils bravent la puissance ....

Une voix même crie en mon cœur oppressé :

Tremble, tremble, Néron, ton empire est passé !...

Quoi ! tout souillé du sang des malheureux humains,

Ton sang, lâche Néron, épouvante les mains...

Et mourant dans la fange, on ne le plaindra pas. »

Les jours suivants, un non moins frénétique enthousiasme accueillait le Tiinoléon, de Joseph Chénier. C'était bien le moment de rendre au théâtre cette tragédie interdite par les Jacobins, et où Ton pouvait huer un usurpateur opprimant ses concitoyens. Et c'est ainsi qu'après avoir été Néron, Robespierre devenait Timophane. Le poète avait d'ailleurs pris soin, par un à-propos de circonstance, d'exalter comme il convenait les âmes des spectateurs. Une ode vengeresse, déclamée sur la scène, flétrissait l'oligarchie enfin détruite, et saluait la renaissance de l'aimable égalité, des douces lois, de la justice et de l'humanité.

Mais ni ces tragédies antiques, ni les reprises, au Théâtre de la Nation, des pièces qui avaient attiré sur la tête des Comédiens Français les foudres jacobines, VAini des lois et Paméla, ne pouvaient suffire à la réaction déchaînée. On attendait avec impatience les œuvres annoncées des fabricants d'actualités. On n'attendit pas longtemps : il ne fallait alors guère plus de trois semaines pour écrire une pièce en cinq actes, la monter, l'apprendre et la jouer. Ducancel, l'auteur encore peu connu de V Omelette miraculeuse,

ne songeait point à llntcrieiir des Comités révolutionnaires un mois avant la représentation de cette mauvaise œuvre, si furieusement applaudie (1). On eut donc très vite des comédies et des drames qui glorifiaient les victimes des Jacobins, et qui jetaient Tanathème sur les bourreaux. On célébra l'héroïsme de Loizerolles, répondant pour son fils à l'appel des condamnés ; la générosité du commissionnaire Cange, partageant son petit pécule avec un prisonnier et sa femme ; le désintéressement du Bon fermier, achetant, entretenant et restituant aux enfants orphelins les biens de son propriétaire guillotiné. Surtout, on piétina les vaincus. Dans Vlntérienr des Comités révolutionnaires y dans le Concert de la rue Feydeau, dans le Souper des Jacobins^ dans les Jacobins aux enfers^ on évoqua les plus douloureux souvenirs des plus sanglantes journées. Telles furent la haine et la fureur, qu'il sembla banal de représenter Robespierre et sa bande comme des assassins : ils devinrent de vulgaires escrocs, voleurs de bijoux, briseurs de scellés, dévaliseurs de coffres-forts, détrousseurs de

(1) Puisque, en 1795, son nom vole sur toutes les bouches, encombrons-nous d'une courte notice. Né à Beauvais en 1766, fils d'un chirurgien, Ducancel (Charles-Pierre) commença par faire son droit à Paris. En 1789, il adopta les nouvelles idées, et fut successivement un Jacobin déterminé, un ardent Feuillant, un partisan passionné du gouvernement impérial, et un défenseur acharné de la Restauration, qui le fit sous-préfet. Destitué pour avoir voté contre les candidats ministériels, il occupa ses loisirs, jusqu'à sa mort, survenue en 1835, à réunir et à compléter ses œuvres, justement oubliées.

cadavres. Dans les Jacobins et les Brigands, ceux qui n'ont point expié leurs crimes sur l'échafaud se sont faits bandits ; et, réfugiés dans une caverne de la forêt de Fontainebleau, ils arrêtent les voyageurs, leur coupent la bourse ou la gorge. Il faut entendre chacun d'eux exposer ses titres à la confiance de la société. « --- Moi, je suis septembriseur » ; — « Moi, assassin »; — a Moi, voleur de montres » ; — « Moi, banqueroutier». — Et le chœur répond, en délivrant des certificats de civisme :

Bon, bon ! c'est un coquin ; C'est un excellent Jacobin.

Voilà ce que furent, pendant dix-huit mois, les représailles exercées sur les grands théâtres, et sur quelques petits (1). Parmi ces derniers, trois surtout, celui de Molière ou des Sans-Culottes, désormais Théâtre- Martin, celui des Variétés Amusantes et celui de la Cité- Variétés, se distinguèrent par leur férocité.

Au Théâtre-Molière, cette revanche était excusable et presque légitime. Dénoncé à Robespierre pour avoir,

(1) Les pièces imprimées et non jouées ne sont pas moins méchantes. Voici, à titre de ciU"iosité, la mise en scène de la Tactique des cannibales ou des Jacobins : « Le théâtre représente le café des Jacobins. A la voûte sont suspendus quatre bonnets, rouges de sang, et un drapeau tricolore au bout d'une pertuisane. La tapisserie est ornée de piques, sabres, poignards, pistolets, dagues, couteaux, faux, massues, canons, bateaux à soupapes, fagots, d'un réverbère auquel pend une tête de femme, et d'une guillotine qui surmonte une énorme pile de têtes de vieillards, d'adolescents, de femmes et d'enfants. » L'auteur n'a pas signé cette œuvre, que les théâtres n'ont pas osé jouer.

le 31 mai, sauvé plusieurs députés proscrits, son fondateur, Boursaut-Malherbe, n'avait-il pas failli périr victime de sa générosité (1) ? Et son successeur à la direction, La Chapelle, ne venait-il pas d*être guillotiné ? On conçoit donc que la troupe Martin s'empresse aujourd'hui de venger ses chefs. Et, en effet, le Faux Député et le Souper des Jacobins exposent Robespierre et ses complices, non plus sous les traits de personnages historiques, grecs ou romains, mais sous ceux de vulgaires brigands, très cruels et très vils, calomniateurs, voleurs et assassins.

Aux Variétés Amusantes, ces furibondes attaques étonnent davantage. N'est-ce pas surtout à sa légèreté gracieuse, à ses tours d'adresse, à la rapidité avec laquelle il se métamorphose dans des changements à vue, que Lazzari doit sa popularité ? Et le rôle qui fait sa gloire, le personnage qu'il incarne supérieurement, n'est-ce pas celui d'Arlequin ? Et cet Arlequin, pacifique et gai, qui vivait si bien en dehors des partis, dont les jongleries ressemblaient si peu à celles des politiciens, qu'a-t-il à faire avec les Jacobins ? Voici pourtant qu'on le force à descendre aux enfers pour y recevoir les victimes du 9 Thermidor, les injurier, les poursuivre de sabatte, les malmener de cent façons(2). Voyez-vous d'ici le joyeux compère, le bon ami de

(1) Il dut la vie à Gollot d'Herbois qui, en souvenir d'une fidèle amitié de collège, l'expédia brusquement à Rennes, sous prétexte d'une levée de chevaux.

(2) Les Jacobins aux enfers, vaudeville en un acte, par H. Chaussier,-2 Germinal an II.

Colombine et de Pierrot, devenu le favori du sombre Pluton, le mousse du grincheux Charon, l'assesseur de Taustère Rliadamante, l'aide-bourreau de l'échcvelée Tisiphone?

Le plus agressif des théâtres populaires, celui dont le répertoire offre la plus vivante image de toutes les passions successives, c'est la Cité- Variétés. On y a attaqué les prêtres et les aristocrates ; on y a fait l'apothéose de Marat (1) ; on y a glorifié les Jacobins; aujourd'hui on les hue. Ceux-ci naguère étaient représentés comme de grands patriotes, qui arrêtaient l'ennemi aux frontières ; ce sont maintenant des bandits qui arrêtentles diligences sur la route (2). Hier encore, l'intérieur des'comités révolutionnaires était le sanctuaire de toutes les vertus ; et comme on acclamait, dans VEpoiix républicain, le redoutable tribunal félicitant un mari qui venait dénoncer sa femme aristocrate, et l'envoj^ait à la guillotine (3) I Aujourd'hui, ce

. (1) Son buste, couronné chaque soir sur la scène, est désormais relégué au magasin des accessoires. A Feydeau, le 10 Pluviôse an III, on jette sur la scène un billet antimaralistc ; les acteurs refusent de le lire, la Convention n'ayant pas rapporté le décret qui panthéonisait Marat. Alors un jeune homme abat le buste, qu'on remplace, séance tenante , par celui de J.-J. Rousseau.

(2) Les Jacobins du 9 Thermidor et les brigaads. Germinal an III.

(3) VEpoiix républicain, par Pon^pign^', joué au Théâtre de la Cité- Variétés à la fin de 1793. On réclama l'auteur, qui se présenta en carmagnole, coillc du bonnet rouge, et qui dit: « Je n*ai pas eu de mérite en traçant ce petit tableau patriotique, et je suis sûr qu il n'y a pas dans la salle un mari qui ne soit prêt a faire comme mon époux républicain. » — Quelques mois après, au même théâtre, on réclamait, avec un non moindre enthousiasme, 1 auteur

même tribunal est la sentine de tous les vices et de tous les crimes ; et Ton soufflette de bravos furieux les misérables qui le composent, ces « Aristides modernes », plus infâmes que les plus abjects gredins.

Méchantes à tous égards, sans valeur littéraire et lâchement ignobles, ces rhapsodies oubliées ne méritaient guère les longues analyses dont on les a quelquefois honorées. Sans doute, elles donnent une idée de la réaction thermidorienne ; mais on aurait tort de s'aider d'elles pour tracer un tableau général et complet des spectacles à cette époque. Sur deux cents pièces environ jouées dans les derniers mois de 1794, et en 1795, quarante à peine sont politiques ; et la plupart des théâtres populaires, fidèles à leurs traditions, restent toujours et avant tout des lieux où l'on s'amuse.

Il suffit, pour s'en assurer, d'aller au Palais-Roj^al, chez la Montansier.

Il y a là des plaisirs pour tous les goûts. Les amateurs des farces d'autrefois y retrouvent des pièces sans queue ni tête, faites, à la mode foraine, de morceaux mal cousus, bourrées de calembours et de coqà-l'âne, saupoudrées de plaisanteries grasses. Ils y applaudissent ces acteurs désopilants, Brunet et Tiercelin, qui seront pendant de longues années encore la joie de tout Paris, et rendront si fameux les types de

de / Intérieur des Comités révolutionnaires ; et Ducancel s'étant dérobé, un spectateur s'écria : « Je demande que Ton vote des remerciements au courage de l'auteur qui, en présence et sous les yeux de soixante comités révolutionnaires, n'a pas craint de les immoler sur la scène. » On voit que les sentiments, comme les sujets, variaient à la Gité-Vaiâélés.

Jocrisse et de Cadet-Roussel (1). Mais c'est surtout au fo^crque sont les vrais divertissements et le vrai spectacle.» Figurez -vous une espèce de bazar oii des jeunes femmes avaient le droit de venir faire parade de leur beauté et de leurs grâces. Ces dames étaient parfaitement décolletées. Ce bazar fort élégant, éclairé par des lustres et orné de glaces, offrait au public des fauteuils et des sophas moelleux, meublés à la Louis XV et à la Pompadour, débris somptueux des appartements qu'avait eus à Versailles M^^*' Montansier. Dans toute la longueur de ce foyer, à la hauteur des premières loges, régnait une galerie ou plutôt un balcon découpé à jour. Là, chaque soir, les sultanes du lieu se promenaient ou s'appuyaient gracieusement en faisant des mines aux nombreux habitués. Chaque soir aussi, sur une grande bergère, auprès de la cheminée, siégeait le commissaire de police Robillard, chargé de surveiller le troupeau folâtre de cette espèce de sérail. M. Robillard, avec son gros ventre, ses lunettes larges comme des roues de cabriolet, sa coiffure d'avant la Révolution, et ses boucles d'argent à la Chartres, était une sorte de caricature échappée de l'ancien régime. Il avait toujours ses poches et les larges goussets de son ample culotte de soie remplis de bonbons qu'il distribuait à ses aimables* administrées, quand elles étaient bien sages ; mais quand l'une d'elles troublait l'ordre, avait quelque dispute, ou dépassait les bornes de la licence

(Ij C'est à côté de ces acteurs et sur ce théâtre que débuta M"o Mars, tout enfant, dans le rôle iiu petit frère de Jocrisse.

tolérée, il Tenvo^^ait sans miséricorde à la salle de police, où elle restait pendant deux ou trois entr*actes, et quelquefois toute la soirée. M. Robillard se posait en sultan, en autocrate : son autorité était despotique. Il y avait toujours foule dans ce foyer. On y rencontrait des provinciaux, des étrangers, des militaires, des hommes d'argent, piliers du Perron, des agents de police, et presque tous les auteurs qui ont commencé leur carrière au Théâtre Montansier. C'était toute la jeune littérature du Directoire, jeunesse pleine d'esprit, de gaieté, de talent et d'avenir, d'où sont sortis depuis des académiciens, des députés, des magistrats, des préfets et même des pairs de France. Eugène Beauharnais y venait souvent. Il traînait son grand sabre en se promenant avec Isabey, et riait beaucoup en voyant Carie Vernet offrir des bouquets aux plus jolies odalisques ; on riait, on causait, on folâtrait, et M. Robillard criait: « silence! silence donc ! » Mais on ne l'écoutait pas (1). »

Quelqu'un tout à l'heure criera silence à son tour, et celui-là, on l'écoutera; car ce sera Napoléon, et Napoléon n'admet pas qu'on désoblige sa grande protégée, la Comédie-Française. Or, celle-ci redoute beaucoup le voisinage et la concurrence de la Montansier. « Nos grands rivaux se plaignaient que nous étions combles tous les soirs, et qu'eux restaient vides la moitié de la semaine. Ils faisaient entendre que notre voisinageleur était nuisible, et plusieurs journaux se mettaient de la

(1) Mémoires de Mademoiselle Flore, l. I, ch. m.

partie pour leur donner gain de cause (1).» Bref, on fera tant de bruit et tant de scandale, que Tempereur ordonnera aux directeurs du théâtre Montansier, comme on le verra plus loin, de quitter la salle du Palais-Royal. Ceux qui, plus que tous les autres, conservent aux petits théâtres leur caractère amusant et paisible, ce sont encore les deux grands maîtres forains d'autrefois, Nicolet et Audinot. Déjà vieux et fatigués, à la veille Tun de la retraite et l'autre de la mort (2), quels motifs auraient-ils pour renoncer aux principes de leur première institution, à des habitudes fortifiées par de longs succès, et chères aux Parisiens ? Les manifestations tumultueuses de la Cité-Variétés, du Théâtre Molière et du Vaudeville sont inconnues à r Ambigu-Comique et à la Gaîté. Là, point de bonnets rouges brandis au bout des piques, point de bustes brisés, ni de cris de bêtes fauves, ni de coups de gourdin. Dès les premiers jours de la réaction, les amis des divertissements tranquilles peuvent s'assurer que l'Ambigu ne deviendra pas un champ de bataille. Audinot leur en donnera tout â l'heure une preuve ingénieuse. Le 20 janvier 1795 on jouait à la Cité- Variétés le Concert de lame Fez/c/eaa, vaudeville bourré de vers injurieux à l'adresse des Jacobins :

«... TjTan, voleur, assassin, Dans un seul mot cela s'exprime, Et ce mot là,... c'est Jacobin. »

(1) Eadem; Ibid..

(2) Audinot se retire à la fin de 1795 et mourra en 1801 ; Nicolet se retire la même année et meurt le 27 décembre 1796.

Quinze jours plus tard, le 3 février, l'Ambigu représente une comédie, dont le titre est exactement le même (1) ; seulement, les Jacobins n'y jouent aucun rôle. C'est la très simple histoire d'un mari qui s'efforce de ramener au sérieux et à la modestie sa femme trop amie de la toilette, des plaisirs, des fêtes et des concerts. La pièce des Variétés entretenait la haine en livrant aux huées du public les amis de Robespierre, lâches et féroces coquins qui dévalisent les braves gens ; la pièce de l'Ambigu ne cherchait qu'à corriger les mœurs en excitant l'indignation contre « ces jeunes gens inutiles qui ne vivent que de la débauche et du jeu, et contre ces bacchantes éhontées qui s'amusent à établir la hausse sur leurs attraits d'emprunt, qui contemplent tous les matins dans un miroir ce que chaque boucle de leurs cheveux peut contenir d'assignats, qui amorcent la vertu et l'étranglent ensuite dans un filet doré ».

Est-ce à dire cependant que l'Ambigu ne donne plus de pièces politiques? Comment Audinot etPicardeaux, son principal acteur, son associé et bientôt son successeur, pourraient-ils se soustraire à cette obligation? Il faut bien suivre un peu l'opinion, contenter les patriotes républicains, varier le répertoire, renouveler les affiches, et surtout obéir aux ordonnances de la Commune de Paris qui, s'appuyant sur les lois de 1791 et de 1793, prescrit aux directeurs de tous les spec-

(1) Le Concert de la rue Feijdeaii ou la Folie du jour, par René Périii et Gammaille-Saint-Aiibin, avec un avertissement à la Jeunesse parisienne. 15 Pluviôse an III.

tacles de glorifier chaque décadi les vertus des défenseurs de la liberté. On continue donc adonner, comme on Ta fait depuis cinq ans, des pièces inspirées par la Révolution, et qu'encadrent, par ordre, la Marseillaise, le Ça ira et le Chant du départ {1). Seulement, ces pièces, prudemment commandées, non aux énergumènes de la réaction, aux Ducancel, aux Charlemagne et aux Martainville, mais à des auteurs connus pour leur modération, comme le débonnaire cousin Jacques, ou à de paisibles fonctionnaires, tels que le -citoyen Cuvelier, sous-chef de la Commission de l'Instruction publique, et le citoyen Briois, emploj^é à la Trésorerie, n'ont rien qui puisse exaspérer la jeunesse dorée de Fréron et la pousser aux violences, ni répandre non plus (( le poison des maximes contre-révolutionnaires )). Elles ont le double mérite, politique et littéraire, de répondre aux vœux du Directoire, qui réclame des œuvres « propres à développer l'énergie républicaine », et de perpétuer les traditions foraines. Ce sont des pièces patriotiques, amusantes et naïves : patriotiques, parce qu'elles célèbrent des actes de dévouement militaire ou civique ; amusantes, parce qu'elles illustrent le plus souvent des faits divers curieux (2) ; et naïves, parce qu'elles ont été bâties à

(1) « Tous les directeurs, entrepreneurs et propriétaires des spectacles de Paris sont tenus, sous leur responsabilité individuelle, de faire jouer chaque jour par leur orchestre, avant la levée de la toile, les airs chéris des républicains. Dans l'intervalle des deux pièces, on chantera toujours Thymne des Marseillais, ou quelque autre chant patriotique. » Arrêté du 18 Nivôse an IV.

(2; C'était un usage traditionnel à l'Ambigu-Comique. Depuis le

la hûte par de braves gens sans expérience, qu'elles sont destinées au petit peuple des faubourgs (1), et qu'enfin elles mettent en scène des héros très humbles, parfois délicieusement grotesques.

Tel est, par exemple, le Fermier d^Issoîre (2). Laure, la fille de ce bon laboureur, va se marier. Elle est parée pour la noce ; tout le monde est prié, et les filles du pays sont assemblées sous les chênes, au rendezvous des danses. On n'attend plus que le père, un homme bien singulier. Il a choisi ce jour-là pour aller vendre à la foire sa vache et son grain, dont le prix doit être la dot de sa fille, et qu'il tient essentiellement à payera l'heure même de la cérémonie. Point d'argent, point de noce. Hélas I le voici qui revient, le père Théodore, avec Javotte et ses dix sacs de blé. Et savez-vous pourquoi il n'a point fait marché ? Parce que des accapareurs, sortis on ne sait d*où, certainement envoyés par les ennemis de la République pour affamer la France, lui ont offert seize cents francs

grand succès du Maréchal des îogist aventure publiée par les gazettes et représentée par Audinot (voir les Théâtres de la Foirei par Maurice Albert, ch. x, p. 290), celui-ci portait volontiers sur la scène les faits divers un peu dramatiques, et le public les accueillait d'autant mieux, qu'il en avait davantage entendu parler. Ainsi les Athéniens aimaient par- dessus tout i\ retrouver au théâtre les légendes les plus connues de l'époque héroïque.

(1) « Il est utile de retracer au peuple ses propres vertus, afin qu'en voyant ce qu'il est, il songe à ce qu'il doit toujours être. » (Préface du Menuisier de Vierzon.)

(2) Le Fermier d'Issoire ou le bon laboureur, comédie en un acte, en prose. Anecdote tirée dû Journal des hommes libres, par le citoyen Briois, employé à la Trésorerie. 18 Messidor an III.

en or d'une vache qui vaut deux cents francs en assi gnats. Si ces gens-là étaient Français, ils iraient porter leur or au gouvernement pour aider nos frères aux frontières, et ne paieraient pas une vache le prix d'un troupeau. Et sur la douleur des fiancés le vénérable laboureur verse ces consolantes paroles :

« Jurons tous, faisons jurer à tous nos cultivateurs de ne vendre désormais le grain qu'au consommateur, de veiller en véritables frères à ce que ces villes, qui nous préparent les seules choses que la nature ne fait pas croître et dont nous avons besoin, ne manquent pas de ce grain que le ciel met dans nos mains pour le dispenser utilement. Refusons tout aux êtres vils qui viennent nous offrir dix fois la valeur de nos denrées, et qui, au lieu de se fier à notre justice pour fixer le prix de nos peines, nous taxent à ce que nous ne devons jamais prétendre, à ce que nous ne pouvons que rougir d'accepter. C'est ainsi que nous détruirons cette échelle d'iniquités qui ne tend qu'à rendre l'homme odieux à l'homme. »

Si Ton encourage les accapareurs, tous les paysans quitteront bientôt la charrue pour aller à la ville.

'< On y cherchera des places pour ses enfants ; leur éclat emprunté, Tair important qu'ils y prendront les éblouira Ils feront le malheur de leurs pères et dégoûteront d'un état honorable beaucoup de leurs concitoyens qui, répandus de même dans les cités, spéculeront sur les ressources d'un art dont ils se seront rendus indignes, dont l'ambition, la soif de l'or seule les rapprochera, et dont ils déroberont tous les produits à l'actif artisan, qui aura encore la faiblesse d'adorer leur opulence. Ce ne sont que les transfuges de nos campagnes qui font ces accapareurs honteux, et seuls ils ont le courage honteux de tenir le pied sur la gorge à l'infortuné, haletant de faim. ))

Cependant, Laure el son fiancé pleurent toujours. Qu'ils se rassurent : le père Théodore vendra sa vache ; mais il ne la vendra qu'en assignats.

« C'est la monnaie de la France, dit-il. Sans les assignats, nos braves défenseurs n'auraient pas été nourris ; nous n'eussions pas fait face aux dépenses incalculables nécessitées par nos ennemis et même par les traîtres de notre ^ein. L'infâme Autriche ou la fourbe Angleterre nous domineraient, et tu ne saurais pas si ton champ est à toi . On s'est arraché les papiers de Law (est-il savant, ce laboureur !) hypothéqués sur des conquêtes à faire, et on doutera des nôtres ! Non, non, nos assignats n'ont jamais perdu, et ils ne perdront jamais. »

La Fontaine plaignait le villageois Garo de n'être point entré au conseil de Celui que prêchait son curé ; ainsi les paysans d'Issoire et les spectateurs de TAmbigu pensaient que la place du père Théodore était au Conseil des Anciens.

Le menuisier et le gendarme de Vierzon ne sont ni moins patriotes, ni moins éloquents, ni moins naïfs, ni moins amusants. Tudieu I comme ils secouent le procureur fiscal Goberville, rebelle à l'enrôlement I (1)

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