LES THÉÂTRES DES BOULEVARDS AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION
« La seul' prom'nade qu'a du prix, La seule dont je suis épris, La seule où j'm'en donne, où je ris.
C'est r boul'vard du Temple, à Paris. »
(Légende d'une estampe : Cadet Buteux au boulevard du Temple.)
Anciens théâtres forains. — Les boulevards en 1789. — Le boulevard du Temple. — Les Grands Danseurs du Roi : Nîcolet. — L'Ambigu-Comique : Audinot. — Ce qu'on jouait sur les boulevards à la, veille de la Révolution : comédies poissardes, comédies rustiques, comédies sentimentales. — Les pantomimes.
Après des tribulations diverses, multipliées pendant près d'un siècle, les théâtres populaires avaient enfin conquis, sous le règne de Louis XVI, le droit de
vivre librement et de divertir les Parisiens, sans plus craindre les rapports des espions, les avertissements de la police, les sommations des huissiers à verge, les suspensions, les suppressions et les démolitions (1). Un avenir, riche de profits et de gloire, leur semblait assuré ; protégés par la faveur du public, assez fort pour imposer ses goûts, ils pouvaient compter sur la tolérance d'un gouvernement qui les préférait encore à ce second Théâtre-Français, sujet de tous les entretiens à la cour et à la ville, objet de tous les vœux des auteurs dramatiques (2). « C'est pour satisfaire à ce vœu général, écrivait alors l'un d'eux, disons mieux, pour s'y dérober, qu'on a permis des petits théâtres, que le public s'est peu à peu accoutumé à confondre avec les grands, et que maintenant il leur préfère. Quand la salle des Français, quand la salle des Italiens restent désertes, les histrions des boulevards font plein rhambrée deux fois par jour (3). » A la veille de la Révolution, tout allait donc pour le mieux dans le petit monde des anciens forains.
C'est au Palais-Royal, mais surtout aux boulevards du nord, entre la porte Saint-Antoine et la porte Saint- Martin, que l'année 1789 les trouve réunis et fixés.
(1) Voir /es Théâtres de la Foire ^ par Maurice Albert.
(2) Un de ces auteurs, Cailhava, écrivait en 1788 : « Toutes les bouches répètent: un second Théâtre- Français, il faut absolument un second Théâtre-Français. Le roi a ses comédiens, Monsieur a ses comédiens, les gouverneurs des provinces ont leurs comédiens ; pourquoi la ville de Paris n'aurait-elle pas les siens ? » Causes de la décadence du théâtre.
(3) Cailhava, Ibid.
L'ordonnance de police qui, naguère encore, les rappelait pendant les premières semaines du printemps et les dernières de Tété aux foires Saint-Germain et Saint- Laurent, étant abolie, ils ont pu faire, moins loin du centre, des établissements définitifs. Aussi sont-ils très avantageusement installés, les uns au Palais- Royal, ordinaire rendez-vous des flâneurs mondains, les autres au boulevard du Temple, promenade favorite des petits bourgeois et des artisans. C'est en partie grâce aux spectacles que ces quartiers deviennent, précisément à cette époque, les plus fréquentés de Paris, les plus vivants et les plus gais.
S'il y a foule au Palais-Royal, c'est sans doute qu'on^ veut admirer les beaux tableaux de ses galeries, régler / sa montre sur le cadran, feuilleter les nouveautés à ; l'étalage des libraires, lorgner de jolies femmes, les ( honnêtes et les autres, savourer les glaces et les dis- ^ eussions littéraires ou politiques du Caveau et du café de Foy :
« Ici, c'est un jeune robin
Donnant au diable la finance ;
Plus loin, c'est un marchand de vin
Qui voudrait réformer la France .
Là, vous voj'ez un avocat
Qui, sur le ton de Démosthèncs,
Parle des dettes de l'Etat,
Et ne parle jamais des siennes (1). »
Mais ce qu'on vient aussi chercher dans ce lieu de joies nombreuses, ce sont les spectacles, et ils ne chô-
(1) Les Audiences de Thalie^ comédie, 1789.
ment pas : chaque soir, les Variétés Amusantes, les Beaujolais, M^'^ Montansier, le Cirque National et les Ombres Chinoises ont salles et caisses pleines (Ij. Il y a plus de monde encore, mais de tous les états, et fort mêlé, sur le boulevard du Temple, où Tair est plus vif, les promenades plus spacieuses et les distractions plus variées. C'est, jour et nuit, le long des vastes allées nouvellement pavées et plantées d'arbres, une cohue d'oisifs, à pied, à cheval, en cabriolet, même en traîneau, pendant les hivers rigoureux. On court s'extasier devant les feux d'artifice du Waux-Hall, au cabinet d'électricité de Comus, aux mécaniques de Dubus ; on se presse pour prendre des leçons de patriotisme au musée où Curtius, qui s'appellera tout à l'heure « le Volontaire de la Bastille » (2), expose les figures en cire des héros populaires de la France nouvelle (3). On s'étouffe au café Yon, où la grosse caisse accompagne des danses plutôt légères, et au café Goddet, dont la triple galerie extérieure et découverte cache mal les amoureux en partie fine. Dans ce quar-
(1) « Ce succès excitera tout à l'heure les colères de la Comédie- Française, dont on va voir renaître les vieilles inimitiés et la jalousie séculaire. »
(2) C*est le titre qu'il se donne dans une lettre où il demande à la municipalité la suppression du café Yon. Bibl. Carnavalet, Ms. n» 12.633.
(3) C'est chez Curtius qu'en juillet 1789, à la nouvelle de la disgrâce de Nccker, le peuple va chercher les bustes de ce ministre et du duc d'Orléans, les draps de crêpes et les promène sur toute la ligne des boulevards. Une estampe du temps montre Curtius livrant les bustes. (£ Le peuple, dit la légende, criait à tous les passants rencontrés par le cortège : chapeau bas l chapeau bas I » Musée Carnavalet. Estampe, Carton 78,
tier si longtemps désert, dans ce triste cours, ouvert au xvii*^ siècle du faubourg Saint-Antoine à la rue des Filles-du-Calvaire, puis, en 1670, prolongé par Louis XIV jusqu'à la porte Saint-Martin, dans cette longue avenue, jadis sans ombre, sans maisons, sans passants, et qui rappelait Taustère demeure, close de murs et de fossés, des anciens Templiers, on s'amuse aujourd'hui royalement, princièrement et bourgeoisement. En moins de vingt ans, le boulevard du Temple est devenu pour toutes les classes et pour tous les peuples le pied-à-terre de tous les plaisirs. Franklin l'appelait « le club des nations, une cohue bariolée ». Très, bariolée, en effet, et d'un bariolage bien pittoresque. A côté des petits rentiers du Marais et des ouvriers du faubourg, voici des personnages démarque : Mesmerl s'y promène avec Cagliostro, Lavoisier avec Mont-J golfier. Devant l'Ambigu-Comique, Ducis cause avec Houdon : — « Ahl dit le poète à l'artiste, si votre grand modèle, si Molière avait pu vous accompagner, quelle chasse il ferait ici I » — « Oh ! celui-là, réplique le statuaire, il trouverait du gibier partout. » — Est-ce aussi du gibier que Beaumarchais vient chercher en ces lieux ? Sans rancune contre les forains qui, pour se défendre du reproche d'immoralité, l'ont choisi comme tête de Turc et poursuivent le Mariage de Figaro de leurs sarcasmes pudibonds, il prend toujours le chemin des écoliers et des flâneurs en sortant de son hôtel, et s'attarde sur le boulevard du Temple : il veut consacrer quelques quarts d'heure « à la traversée du royaume des sauts périlleux». N'oubliez pas enfin de
regarder dans quelques années, pendant qu'ils passeront, M^'® Mars et Bonaparte : vous ne les verrez plus ici. La grande comédienne est trop blessée de n'avoir pas été reconnue, et le Premier Consul a trop peur d*étrepris pour Talma (1).
Cette bruyante popularité des boulevards mérite d'autant mieux d'être signalée, qu'elle était due surtout aux spectacles. Ce sont les intrépides Restier, Gaudon et Nicolet qui, les premiers, vers 1760, se sont hasardés en ces parages, alors peu fréquentés ; et, de puis ce jour, plusieurs troupes du même genre y sont venues tenter la concurrence. A la veille de la Révolution, on en compte plus d'une demidouzaine entre la Bastille et le boulevard Montmartre. Voici d'abord, au centre du nouveau quartier, les Grands Danseurs du Roi , et, tout proche, TAmbigu- Comiqiie d'Audinot,tin rival redoutable. Un peu plus loin, à côté du cabinet de Curtius, ce sont les Associés ; puis, tout contre l'hôtel Foulon, les Délassements- Comiques ; et, près de la porte Saint-Martin, le Théâtre-Français Comique et Lyrique. Encore quelques mois, et le Théâtre de Monsiei^r, exilé des Tuileries, et les Beaujolais, expulsés par M^'® Montansier, ouvriront leurs portes dans le voisinage, à Montmartre et à Ménilmontant.
Les Grands Danseurs du Roi et de Nicolet n'ont pas
(1) Voir : Lettre de Curtius ^ citée plus haut; Histoire du boulevard du Temple, parT. jFaucheux; Feu le boulevard du Temple^ résurrec' tion épistolaire, par Charles Maurice; l'Ancien boulevard du Temple, par A. Challamel.
le seul privilège d'avoir, les premiers, acclimaté sur les boulevards les anciens spectacles des foires : ils en restent aussi, vers 1789, les plus fidèles représentants. Gardiens de la tradition, ils ne songent pas à modifier le caractère primitif de ces divertissements populaires. Comme ils connaissent bien leur public, un public de petites gens, amis de leurs aises, des cabrioles et des grosses farces, ils le servent selon ses goûts. On fait ce qu'on veut chez Nicolet, et l'on y jouit d'une liberté plus grande que partout ailleurs. « On y chante, on y rit, on y fait une connaissance... et quelquefois davantage, sans que personne y trouve à redire : chacun y est aussi libre que dans sa chambre à coucher (1). » Il faut à ce public des exercices de force et d'adresse, tant applaudis aux foires d'autrefois : on lui en donne tous les jours, et des plus variés. Si le programme, qui ne veut pas moins promettre que celui des concurrents voisins, est trop chargé de comédies et de pantomimes, c'est pendant les entr'actes que paraîtront sauteurs, danseurs et voltigeurs. Chez Nicolet, quand il n'est plus de plaisirs pour les oreilles, les yeux ont de quoi s'amuser. « On joue toujours sans intervalles », affirment les affiches. Et c'est une succession de jeux plus singuliers les uns que les autres, des culbutes sur la corde lâche, la danse de l'échelle, le défi des clowns en trois intermèdes, le saut mortel des trois tables par-dessus hommes et rubans, la grande tourneuse, le ballet des accordés excentriques,
(1) Alnmnach général de tous les spectacles de Paris et des provinceSy 1790.
et Textraordinaire mécanique du serpent magicien. Il est un autre moyen de plaire, que Nicolet se garde bien de négliger. Depuis une quinzaine d'années, le goût des ballets et pantomimes s'est beaucoup répandu. Le grand succès de ces spectacles, surtout des Noces de Galathée, du Déserteur et de Psyché, le talent prestigieux des Noverre, des Vestris et des Dupré, de M^^e Salle et de la Camargo, ont rendu les Parisiens très curieux et friands de ces divertissements magnifiques, autrefois réservés à la cour. Par malheur, bien que le prix des places assises ou debout ne soit que de quarante-huit sols au parquet, tout le monde ne peut pas aller à TOpéra. Ce sont donc les théâtres des boulevards qui se chargent d'initier les pauvres à ces distractions si longtemps aristocratiques. Et Nicolet n'y saurait manquer, maintenant que sa nouvelle salle autorise une mise en scène naguère interdite aux modestes loges des foires, et qu'il trouve dans sa troupe tous les éléments nécessaires à une exécution réellement remarquable. N'a-t-il pas des danseurs émérites, élèves ou enfants de ces anciens forains que les persécutions de la Comédie-Française avaient réduits aux pièces sans paroles, premières ébauches des pantomimes? Depuis longtemps ces jeux existaient donc chez lui ; mais jamais ils n'avaient pris tant de place qu'au moment de la Révolution, ni obtenu si grande vogue. Consultez les affiches de 1789 et de 1790 : ce sont, tous les soirs, de nouvelles surprises, dont Arlequin est et restera longtemps encore, jusqu'au jour où Pierrot lui succédera, le dispensateur
généreux. Aussi, de quel œil attendri les ombres de Le Sage et de Fuzelier ne doivent-elles pas le suivre du fond de leur demeure dernière 1 Pareillement, les mânes de Piron ne peuvent manquer de se réjouir en voyant Nicolet farre aussi revivre dans ses pantomimes des allégories analogues auxJardins de V Hymen, un des anciens succès de la Foire. Au lendemain, en effet, de la prise de la Bastille, et pour calmer leur fièvre héroïque, les Parisiens vont savourer chez les Grands Danseurs le Raisin d'amour, respirer la Rose et le bouton, verser des larmes sur les infortunes de Cupidon puni par Vénus (1). Mais voici, aussitôt après, pour ranimer leur énergie, des pantomimes nationales, par exemple VHistoire de la Pucelle et le Siège d'Orléans, dont leurs Majestés ont eu la primeur à Marly; et c'est une suite de tableaux curieux, une émouvante série de combats bruyants, un assaut, une prise de ville, et, pour finir, des chants de triomphe. Mais quels chants, hélas I Sept mortffls couplets, dont deux riment tous en ion, avec, sept fois répété, ce refrain qu'auraient dû siffler les amis de la prosodie, de la couleur locale et de la vérité historique. Entendez-vous Jeanne d'Arc déclamant :
(( Bénis, heureuse Nation, Un sort qui devient salutaire
(1) Les affiches annoncent ainsi ce divertissement en 4 actes : « Pantomime italienne à grand spectacle, avec machines, décors, ti'avestissements, illuminations, dans laquelle le citoyen Lazzari, dans le rôle d'Arlequin (toujours Arlequin), coupera avec un sabre une orange placée sur la tête d'un spectateur. »
Par une fédération
Eternelle autant que sincère ! »
Ces pantomimes à grand spectacle, dont le Lycée se fera bientôt une spécialité, ont du moins un avantage : ne pouvant parler qu'aux yeux, forcées de remplacer, sauf au dénouement, la parole par l'action et les tirades par des tableaux, elles développent l'art de la décoration et de la mise en scène. Certes, ce n'est pas à Nicolet que Victor Hugo aurait pu reprocher de donner des récits au lieu de faits, des descriptions au lieu d'images, et de garder pour la coulisse toutes les choses intéresiSantes. Elles ébauchent déjà, ces pantomimes, les réformes que réclamera la Préface de Cromwell^ et modestement préparent, sans s'en douter, la venue du drame romantique, j
Ce que prodigua aussi Nicolet, en 1789, ce sont, mêlées aux exercices d'adresse et aux pantomimes, dçs comédies à vaudevilles, le plus souvent tirées de l'ancien répertoire. Aux nouveautés qu'on lui reproche de donner trop rarement (1), et qui sont sans intérêt ni caractère, Nicolet, fidèle à ses anciennes amours, préfère les farces de sa jeunesse ; et Vadé reste avec ses disciples, les Taconet et les Pleinchesne, un de ses auteurs favoris. Il est d'ailleurs encouragé par le public. On aime à voir s'agiter et crier sur son
(1) « On donne à ce spectacle beaucoup plus de reprises de pièces anciennes que de nouveautés. Ce serait pourtant le moyen de se monter de manière à balancer l'intérêt qu'inspirent les meilleurs théâtres des boulevards. » Almanach de tous les spectacles.
théâtre ces femmes de la Halle qu'on retrouvera tout à l'heure sur la route de Versailles (1). De là, le succès des Ecosseuses, comédie parade, déjà jouée avant la Révolution, mais qui, reprise et applaudie en 1789 et 1790, montre que les Parisiens restaient fort attachés aux pièces poissardes de l'ancien théâtre forain.
Groupées sur le carreau des halles, des femmes échangent, en écossant des pois, des injures et des quolibets. Elles n'arrêtent leur besogne et leur langue que pour aller reprendre des forces chez le père Noyau, marchand d'eau-de-vie, Au bon coin. Mais pendant que Marie-Jeanne déguste un petit verre de ratafia, Babet a pris sa place.
MARIE-JEANNE
« Dis donc, Babet ? Quoi donc qu*tu pense De t'étaler là par avance ?
BABET
De quel droit, Madame JWdonne, V'iezrvous chasser une personne ?
J venons là plus souvent que vous.
MARIE-JEANNE
Allons, hu ! Ou sinon, des coups.
BABET
Ah I oui. Voyons donc voir que j'voye.
(1) Elles y figurèrent quelquefois en réalité. A la représentation du Souper de Henri IV, au Théâtre de Monsieur, elles descendirent sur la scène, se mêlèrent aux acteurs, et burent avec eux à la santé du roi galant.
MARIE-JEANNE
Allons, tais ton bec et dévoyé.
J'te dis qu'tu resteras pas là.
BABET
Et moi jVous dis que l'on verra :
Si tu m'fais peur, tu n'm'en fais guère.
MARIE-JEANNE
Décampe toujours, harangère...
Allons, va-t'en dans ta baraque.
BABET
N'pousse pas tant, que je n'te claque.
J' m'en vas, mais tu t' souviendras d' moi.
En attendant, v'ià qu'est pour toi.
{Elle lui fait les cornes,)
Adieu, marchande d'amourette ;
C'est chez vous qu'on va faire emplette. ]
JVous envoierons nos amoureux
Dès que j'n'aurons plus besoin d'eux.
Comptez-y, bouche à toute graine.
MARIE-JEANNE
Eh, vas, vas, pas tant q'toi, vilaine I Passez, Madame Guenillon, Qu'on n' vous déchire votre robe.
BABET
Si j' m'en vas, c'est peur qu'on m' dérobe.
On t' connaît pour ça dans 1' quartier.
MARIE-JEANNE
Ah I comme j' m'en vas t'étrier I T'attaq' mon honneur en personne.
Il faut tout du long que j' t'en donne...
En v'ia d'abord qui t'apprendra.
{Elle lui arrache son bonnet.)
BABET
Ah I double chienne, on t'en don'ra Des bonnets pour qu'tu les déchires.
MARIE-JEANNE
Attends, c' n'est encor que pour rire ;
J' vas t'en donner tout ton chien d'soul...
BABET
A moi, ma mère, on me rompt 1* cou I »
Malheur à l'imprudent petit-maître qui vient alors promener ses élégances au milieu des paniers culbutés et des chignons en déroute 1 II lui suffit de refuser son obole à la tirelire des écosseuses pour tourner contre lui leur bande forte en gueules.
FANCHON
« Voyez donc, qu'il est revenant Avec son nez en catogant !
On dirait d un enfant z'en chartre, Avec ses oreilles d'Montmartre.
Monsieur, voulez-vous un godant?
LE PETIT-MAITRE
Bonne chienne, on t'en livre autant.
Si nous n'avons pas l'air d'un prince, Le tien est encor bien plus mince.
Voyez sa petite menotte Aussi large qu'un dos de hotte...
Rien qu'à la voir, c'est un plaisir :
Elle est d'un laid à éblouir.
FANCHON
Mon laid est moins laid qu'ton grouin»
Viens donc que j'te r magne un p'tit brin.
Avec ton menton de galoche, Et ta jambe en façon d'bancroche .
Veux-tu te r'tirer, vilain plé I
LE PETIT-MAITRE
Adieu, femme à mari sanglé I Ah I que je plains le pauvre diable D'avoir une femme semblable I Il fait son purgatoire ici.
FANCHON
Eh oui, beau mâle en raccourci.
Va donc, visage à verre à bière ,
Jardinier de not'cimetière.
Quand tu s'ras grand, t'iras tout seul.
Avec ta face d'épagneul.
Dites donc. Monsieur la flamberge.
N'allez pas tirer vot'esperge.
LE PETIT-MAITRE
Adieu, couturière en chaussons, Maraine à tenir grands garçons, Tourière de couvent sans ordre !
C'est pour toi que Sanson fait tordre.
Ton père eut six chiens, comptant toi ; Il en noya cinq, et pourquoi?
C'est qu'il voulait que tu fus seule :
Il n'a gardé que mille gueules. »
Sous le Directoire, Madame Angot sera Théroïne très populaire des théâtres du boulevard ; mais, comme on voit, ce type existait avant elle, dès le début de la Révolution, et même au milieu du xviii® siècle. Madame Angot est la fille de Fanchon, et compte parmi ses ancêtres Madame Saumon, des Racoleurs (1). Ils tentaient donc une réforme impossible, les délicats qui, sous prétexte d'obliger la France nouvelle à rompre avec la corruption de l'ancien régime, voulaient chasser de la scène ces personnages dont la grossièreté et l'indécence leur paraissaient abominables. Grossiers, certes ils le sont, mais non pas indécents. Les Lcosseuses manquent d'amabilité, de goût et de grâce ; leur éducation a été fort négli'gée ; mais rien, ni dans leurs actes ni dans leurs paroles, n'est un outrage aux mœurs ; et l'on reste très surpris quand on lit dans les almanachs pudibonds de cette époque, précisément à propos de cette pièce, des jugements comme celui-ci : « Nous n'avons garde de salir ces pages par la citation d'un seul des couplets orduriers dont fourmille cette orgie pleine d'obscénités, fruit d'une ivresse ridicule. » Quelle sévérité et quelle exagération ! Est-il vraiment impossible de citer les couplets que voici, les seuls d'ailleurs de cette farce ? C'est une écosseuse qui chante :
« Jusque dans la moindre vue J*vois mon amant z'en tableau.
Dès que j 'mets Tpied dans la rue, JTvois m'ôter son chapeau.
(1) Voir les Théâtres de la Foire, par Maurice Albert, ch. vu.
A tout moment, à toute heure, Au couchant comme au lever, .
Et sans savoir ous qui demeure, Mon cœur va toujours l'trouver.
Si je suis à not'fenêtc, Dans rdessein d'voir le passant, J'distingue toujours sa tête.
Quand ail* serait parmi cent.
Si je lis quel jour nous sommes
Dans l'armonac d'cabinet,
Au lieu d'saints, je nVois qu'des hommes,
Rapport à s'tila qui m'plait.
Que j blanchisse à la rivière, Mes amours sont savonnés; Que j'ouvre ma tabaquière, Mon amant me monte au nez.
Lorsque j endosse ma hotte, J'm'semble que j 'porte l'Amour ; Enfin la tendre Javotte Pense à Cadet nuit z'et jour... ))
Ce sont là, paraît-il, des couplets orduriers. Que diraient les moralistes moroses de la Révolution naissante s'ils revenaient parmi nous ? Et s'ils fréquentaient nos petits théâtres, quels mots leur faudrait-il trouver pour traduire leur trop vertueuse indignation?
Les paysans de Nicolet ne manifestent pas leurs sentiments avec une franchise moins naïve que les harengères, et ne parlent pas une langue plus classique ; mais, comme ils vivent dans la solitude et l'apaisant silence des champs, ils ignorent les disputes violentes, l'art des reparties énergiques et des me-
taphores colorées. Des pièces comme le Sabotier, qui, en 1789, alterne souvent avec les Ecosseiises, pouvaient trouver grâce devant les plus délicats. Les gens de cour, « dont l'esprit est rusé, qui ne disent pas tout ce qu'ils pensent et qui ne pensent pas tout ce qu'ils disent ; les gens de la ville, dont l'esprit est si bariolé, qu'on aurait bien de la peine à dire de quelle couleur il est », avaient-ils le droit de « dégrigner l'esprit villageois, malgré qu'il ne soit pas le plus raffiné, et qu'il sente un brin le terroir »? Il a tant de bon sens, ce sabotier, et il se montre si vaillant à la besogne, si bon mari, si bon père, et si bon fils !
« — Que peux-tu gagner à peu prés » ? lui demande un jeune seigneur.
— Huit sols par jour.
— Comment peux-tu te soutenir avec aussi peu do chose ?
— Bon ! Ça soutient la doublure et l'dessus ; ça soutient encore pus jeune et pus vieux que moi.
— Enfin, à quoi les emploies-tu?
— Primo d'abord, j'en employons la moiquiépour la nourriture d' not' ménagère et dmoi. De Faut' moiquié j'en fons deux moiquiés : tous les jours j'prêtons l'ëune, et, tous les jours itou, j 'payons nos dettes avec l'autre.
— Ta subtilité m'étonne et m'échappe. Explique-toi mieux.
— Acoutez. J^gardons quat' sols pour not' ménage. J'en baillons deux à ma pauv'mère, qui m'a nourri dans mon enfance : par ainsi j'acquittons nos dettes; et j'prêtons les deux autres au p'tit gas, qui m'nourrira itou dans ma vieillesse.
— Ah I le brave homme I »
En 1789, les spectateurs des boulevards aimaient
les scènes de ce genre : cela n'est-il pas touchant et caractéristique ?
Mais les pièces poissardes et paysannes ne sont pas les seules représentées alors par Nicolet. Quand d'aventure la Comédie-Française, dont le droit d'examen et de veto n'a pas encore été supprimé, laisse passer les comédies sentimentales, on est sûr d'en trouver chez lui. Que de larmes a fait couler, en 1789, r Artiste infortuné I Que de braves gens se sont apitoyés sur ce pauvre gentilhomme qui, ruiné par un injuste procès, forcé de peindre des éventails qui ne se vendent pas, traqué par des créanciers cruels, chassé de la maison où il s'est réfugié, mourrait de faim avec sa femme et sa fille, poursuivie pas les convoitises d'un vieux financier libertin, si un jeune marchand, jadis secouru par lui, et devenu très riche, ne lui rendait la vie et le bonheur en épousant la très charmante et très noble Angélique ? Pouvait-on dire que les spectacles des boulevards corrompaient les mœurs, quand on donnait de telles pièces ; quand du fond du parterre on entendait une voix crier au financier congédié : « C'est bien fait » ; quand une autre voix, celle d'une petite fille de huit ans, émue des malheurs de la famille d'Orval, disait tout haut à sa gouvernante : « Ma bonne, si je leur jetais l'écu que maman m'a donné pour acheter une poupée ?» — (( Les gens delà société, constate en 1790 VAlmanach des spectacles^ commencent à venir au théâtre de Nicolet. » Ils pouvaient, en effet, comme la petite demoiselle, voir sans péril V Artiste infortuné.
Ils pouvaient aussi fréquenter T Ambigu-Comique.
Au commencement de la Révolution, Audinot reste pour Nicolet ce qu'il était depuis de longues années, le plus sérieux des concurrents. Les deux théâtres se touchent, leur public est le même, et semblable leur répertoire. A moins qu'ils ne soient surtout attirés par les exercices sur la corde et les divertissements des entr'actes, jamais inoccupés, les marchands du voisinage et les petits rentiers du Marais n'ont aucune raison pour préférer les Grands Danseurs à l' Ambigu- Comique. Ils trouvent même à ce théâtre des satisfactions particulières. Reconstruite en 1786, la salle, de style gothique, est une des plus fraîches, des plus élégantes et des plus vastes de Paris ; elle se prête merveilleusement à la mise en scène et aux pantomimes, t Nulle part ailleurs, écrit un habitué en 1790, on n'approche de l'ensemble et de la perfection avec laquelle elles sont exécutées chez Audinot. La musique est charmante, les ballets fort jolis, les décorations très neuves, les tableaux séduisants, et les costumes agréables. Le directeur prodigue tout pour soutenir la supériorité qu'il a conquise dans ce genre caractéristique. • Aussi, est-ce à la porte du théâtre une queue sans fin pour voir Hercule filer aux pieds d'Omphalc, et pour connaître les aventures du capitaine Cook, ou les infortunes du Masque de fer.
Mais ce qu'il y a de particulier dans ces panto-
, mimes, ce qui les rend en effet caractéristiques, c'est
qu'elles sont parlées et dialoguées. Tel est du moins
le titre que leur donnent les affiches. Titre bizarre: les
pantomimes ne sont-elles pas des pièces sans paroles, où les acteurs, par le seul moyen des gestes, expriment et font comprendre ce qu'ils ont à dire ? — Oui, sans doute ; mais, pour perfectionner ce genre, renouvelé des Romains, les auteurs avaient depuis longtemps fait appel aux musiciens, en même temps qu'aux machinistes et aux décorateurs. Chez Nicolet, comme à TOpéra, chaque geste, chaque sentiment étaient traduits par une phrase musicale rendant avec exactitude le sens de l'action, qui se développait ainsi avec plus de clarté et de rapidité. Or, ces gestes et ces sentiments, Audinot imagina de les traduire par des paroles. Ce ne sont donc plus des pantomimes. / Cependant, comme ces pièces nouvelles les rappellent encore parla richesse des décorations, par le grand nombre des tableaux, par la multiplicité des événements qui se succèdent ; comme il ne faut pas avoir Tair de supprimer un genre très apprécié des spectateurs, amis des traditions, on conserve un nom que remplaceront bientôt ceux de féerie ou de mélodrame. Comme Nicolet, Audinot est, à sa façon, un précurseur.
Parmi les pantomimes parlées et versifiées de cette époque et de ce théâtre, une des plus curieuses à tous égards est celle du Baron de Trencky dont les aventures devaient, cinq ans plus tard, avoir, place du Trône, un dénouement autrement tragique que celui de r Ambigu-Comique. Jouée pour la première fois le 2 juin 1788, cette « pantomime historique » tenait encore l'affiche l'année suivante, et devait y rester
longtemps encore. C'e^t un des gros succès qui saluèrent la résurrection d'Audinot quand, après sa lutte, un instant désespérée, contre Gaillard et Dorfeuille (1), il eut reconquis sa place sur les boulevards.
Au lever du rideau, tout semble promettre une pantomime classique : la mise en scène, l'attitude de l'acteur principal, même une inscription tracée en grandes lettres rouges, sont d'une clarté et d'une éloquence suffisantes. Un cachot obscur, un homme enchaîné par les mains, les pieds et le cou ; à côté, un cercueil sur lequel on lit : Baron de Tveiick : il n'en faut pas davantage pour mettre le spectateur au courant de la situation. On peut même deviner qu'une évasion se prépare, quand on voit les fers limés se briser sous un effort du prisonnier. Mais comment comprendre les moj'ens de délivrance employés par un soldat fidèle, les ruses imaginées par les persécuteurs pour arracher à la victime le nom de son sauveur, et le pardon du prince, et la réhabilitation du condamné ? Forcément, la pantomime devient un drame, dont les péripéties, gauchement amenées, manquent souvent de vraisemblance, mais dont les vers, aux coupes variées, ne manquent pas d'énergie.
Elles sont curieuses, originales, non sans mérite littéraire, toutes ces pièces très applaudies en leur temps ; mais elles ne montrent pas qu'avant le décret qui proclamera bientôt la liberté des spectacles, les deux principaux théâtres des boulevards aient été les
(1) Voir les Théâtres de la Foire, par Maurice Albert, ch. xi.
représentants bien actifs, les apôtres enthousiastes des idées nouvelles. Cette réserve s'explique facilement. Quelle nécessité de renoncer à des genres consacrés par une tradition déjà vieille, et par des succès
persistants ? A quoi bon compromettre sa popularité et risquer de déplaire par des innovations que le public ne demande pas, comme un jour en effet déplut Nicolet avec son Bureau de mariage, une comédie où Ton se plaignit de ne retrouver ni Arlequin, ni Scaramouche, ni culbutes, ni coups de poing? Quel besoin de s'attirer des critiques violentes, comme celles dont Audinot fut criblé, quand il s'avisa, dans V Autodafé^ d'attaquer le fanatisme (1), et de faire, dans Paris sauvé, de transparentes allusions à Necker
L et au comte d'Artois ? (2) Ne vaut-il pas mieux vivre sur son fonds, bien paisiblement, conserver son
[ caractère , rester fidèle à l'usage, et attendre que
(1) (( Comme cet abus n'existe point en France, et que les Espagnols ne viendront pas exprès escalader les Pyrénées pour aller voir le spectacle d'Audinot, l'auteur a manqué son but. Il est aussi maladroit qu'indécent de ridiculiser sur le théâtre des scènes religieuses, sous prétexte de ridiculiser les turpitudes dont elles sont le prétexte. Un homme délicat et ingénieux devait s'apercevoir au premier coup d'œil qu'en voulant exposer en public les abus de la religion on risque d'exposer la religion ellemême. )) Almanach de tous les spectacles, 1790. On n'osera plus longtemps protester sur ce ton, et l'on en verra bien d'autres tout à 1 heure.
(2) Protestation de MM. Mirabeau, Chapelier, Clermont-Tonnerre^ etc., contre V Ambigu-Comique. 1790, in-8. — Ce drame n'eut d'ailleurs que quelques représentations : il était sans valeur, et le public, qui l'avait fait jouer d'autorité, s'en dégoûta ti*ès vite.
les spectateurs réclament des nouveautés plus hardies. Sans doute, les deux directeurs ne se refusent pas à toute concession ; ils font, certains soirs, chanter des couplets patriotiques, dans Jeanne d'Arc, par exemple, et dans le petit acte de la Confédération nationale ; mais ce sont là des exceptions. C'est sur des théâtres plus jeunes que les principes et les conquêtes de la Révolution devaient être d'abord glorifiés.