SUZANNE ET DANIEL
Chantons les exploits de nos braves ; Rien n'est égal à leur valeur.
Ils ne connaissent point d'entraves; Pour guide ils ont toujours l'honneur.
Des beaux jours de ce vaste empire Je vois les signes précurseurs :
Quel éclat on peut lui prédire Avec de pareils défenseurs I »
Ces chants de triomphe et d'amour auraient dû, semble-t-il, assurer à leurs auteurs la bienveillance du gouvernement. Puisque l'Empereur refusait à des théâtres, dont les pièces lui paraissaient sans valeur
littéraire, une protection efficace, au moins pouvait-il leur laisser une liberté dont ils faisaient un usage si profitable à sa politique. En eux il avait des collaborateurs précieux, non seulement parce qu'ils trompetaient sa gloire tout le long des boulevards et surexcitaient les instincts belliqueux des Français, mais encore, tout simplement, parce qu'ils les divertissaient. Il ne déplaisait pas à Mazarin jadis que les Parisiens chantassent, du moment qu'ils paj^aient ; Napoléon devait être content de savoir qu'ils riaient pendant les hécatombes des champs de bataille. Et ils riaient bien. Jamais peut-être le public ne se montra plus attaché à ses vieux amuseurs. Chaque soir, les théâtres des boulevards s'emplissaient d'une foule joyeuse ; et Campenon, commissaire impérial près l'Opéra-Comique, constatait avec mélancolie que tout Paris courait au Pied de mouton (1), qui faisait alors la fortune de la Gaîté, et aux ballets de la Porte-Saint-Martin. L'Ambigu avec ses mélodrames, le Vaudeville avec ses comédies à couplets, le théâtre Montansier avec ses grivoiseries et ses farces, renouvelées des foires, n'encaissaient pas de moins bonnes recettes
Sans doute, ces mélodrames, ces comédies et ces vaudevilles, dont les critiques imprévoyants disaient alors qu'ils n'intéressaient en rien l'art dramatique, étaient sans caractère, sans goût, sans style. Pourtant, ils s'imposaient à tous et préparaient la
(1) « Le Pied de mouton excita un tel engouement, que cette vogue paraît avoir servi de base au règlement du 25 avril relatif aux théAtres du boulevard. » De Vanarchie théâtrale.
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révolution romantique. « Le peuple grossier, séduit par un faux prestige qui l'éblouit en trompant sa raison, la bonne société même, excitée par l'attrait et le besoin de la nouveauté, couraient en foule à ces monstruosités, comme on se hâte de dévorer le roman le plus bizarre, comme on va voir un animal hideux offert à la curiosité publique (1). » On était emporté par le mouvement continuel des drames, par les péripéties multipliées, par les sentiments romanesques, par la mise en scène, le jeu des machines et la décoration. Comme les personnages de la tragédie paraissaient froids à côté des héros obligés du mélodrame, le traître aux longues moustaches, qui déclamait des imprécations bien conditionnées, et le niais qui, affublé d'un habillement grotesque, débitait d'énormes bêtises I Quelle différence entre les longs récits en vers de la Comédie-Française et les aventures extraordinaires, les incidents tumultueux qui se pressaient sur les scènes des boulevards, étonnant l'esprit, captivant l'attention, agitant l'âme et la promenant de surprise en surprise I Quand on venait de voir, dans la Sémiramis de Voltaire, le tombeau de Ninus figuré par deux châssis bruns éraillés et couverts de taches d'huile ; quand on avait entendu Arzace s'écrier avec enthousiasme à l'aspect de ce soupirail de cave :
« Quel art a pu former ces enceintes profondes, Où l'Euphrate égaré porte en tribut ses ondes?
(1) Plan d'une organisation générale de tous les théâtres de VEmpire^ par Fay, administrateur privilégié du théâtre de Marseille,
Ce temple, ces jardins dans les airs soutenus, Ce vaste mausolée où repose Ninus, »
jugez de reflfet que devait produire un drame comme Robinson Crusoé (1), où chaque acte présentait un tableau différent et d'un effet neuf : ici, une montagne d'où descendaient, à travers les arbres de la forêt, une nuée de Caraïbes amenés par le père de Vendredi au secours de Robinson ; là, l'immensité des mers où s'avançait majestueusement un vaisseau de grande construction I Et au milieu de ces décors somptueux, que de personnages ! Des blancs, des nègres, des soldats, des marins, des sauvages. Quels costumes pittoresques I Que d'événements très inattendus I C'est Vendredi arrachant son père à une horde de sauvages qui vont le faire rôtir pour le dévorer ; c'est Robinson sauvant, à son tour, un capitaine de vaisseau que des marins révoltés attachent à un arbre pour l'abandonner* aux bêtes féroces, et reconnaissant dans ce capitaine son frère Diego ; ce sont des matelots enchaînés, brisant leurs fers et revenant à la charge avec un renfort de rebelles. Et tout cela mêlé de changements à vue, d'intermèdes et de ballets. Ces danses apparaissaient bien un peu comme des massifs de fleurs dans une catacombe ; mais on n'y regardait pas de si près. Et, depuis, n'a-t-on pas admiré, même à l'Opéra, des hors-d'œuvre plus im» prévus encore ?
(1) Robinson Crusoé y par Pixérécourt, mélodrame en 3 actes, joué au théâtre de la Porte-Saint-Martin, le 2 octobre 1805.
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C'est par de semblables exhibitions que les petits théâtres devenaient chaque jour davantage, selon le mot d'un contemporain, « les plus redoutables ennemis de ces antiques établissements qui suffisaient aux plaisirs de nos aïeux (1) ». En attirant tout Paris, ils vidaient en effet les grands. « Ceux-ci, écrivait alors madame de Rémusat, ne font rien : l'Opéra est endetté, Feydeau ne reçoit personne et les Français, clochent. » — « La situation actuelle du Théâtre-Français, disait de son côté YOpinion du Parterre^ est sans contredit une des plus affligeantes et des plus pénibles où il se soit trouvé depuis son établissement. L'empressement avec lequel le public se portait à ses représentations est sensiblement ralenti ; les pièces qui
attiraient la foule, et qu'il suffisait déplacer sur l'affiche pour remplir la caisse, se jouent aujourd'hui dans le désert. » Pourtant, depuis le 18 Brumaire, Napoléon, vivement sollicité par Talma, et très amateur de haute tragédie, et très désireux de relever une des plus glorieuses créations de l'ancien régime, n'avait cessé de multiplier les encouragements. Il dotait la Comédie-Française d'une rente de cent mille francs (2) ; il lui donnait une nouvelle et très avantageuse organisation commerciale (3) ; il confiait ses intérêts à un commissaire et à un surintendant, et dirigeait lui-même les affaires de la maison. Eh bien, en dépit de tous ces efforts, ses protégés n'avaient une bonne
(1) U Opinion du parterre.
(2) Décret du 2 juillet 1802.
(3) Décret du 18 janvier 1803.
salle qu'aux premières représentations, aux soirées de gala, ou gratuites, et les jours où l'Empereur était attendu.
Quand, malgré les soins qu'on lui prodigue, Teau dont on Tabreuve et le fumier dont on le nourrit, un arbre rare s'étiole, prêt à mourir, un bon moyen de lui rendre la vie est d'arracher les arbustes voisins qui lui font concurrence, lui disputent l'air et la terre. Puisque la décadence de la Comédie-Française était produite, non par le peu de goût des Parisiens pour les spectacles, mais par leurs préférences pour les petits théâtres, n'était-il pas à craindre que l'Empereur ne prît contre ces derniers les mesures énergiques d'un jardinier soucieux de conserver une plante précieuse ? S'il persistait à les considérer comme de simples entreprises industrielles, il ne pouvait plus croire que leur succès ou leur ruine n'intéressait point l'art. C'était le succès des farces, des vaudevilles et des mélodrames qui menaçait de mort l'art dramatique, représenté surtout à ses yeux par le Théâtre-Français. EtTalma ne lui laissait pas ignorer le danger, non plus que les principaux sociétaires : Monvel, Fleury, Saint-Prix et Dugazon profitaient de leur fréquente présence à la cour pour soumettre des pétitions où se retrouvaient nécessairement les doléances dont la Comédie-Française était depuis plus d'un siècle coutumière.
Confiants dans les droits acquîs, dans les flatteries dont ils comblaient le maître, et dans la fidélité des Parisiens, les théâtres des boulevards ne s'inquiétaient
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cependant pas. Mais voici qu'au commencement de l'année 1806, MM. de Luçay, de Rémusat et de Talleyrand ayant apporté sur la situation et comptabilité de rOpéra, des Français et de l'Opéra-Comique des rapports désastreux, l'Empereur dictait en conseil d'administration la note que voici :
« Des obsen'ations ayant été soumises à sa Majesté sur les moyens d'améliorer la situation des divers théâtres de la capitale, qui ne se soutiennent qu'au moyen des secours du gouvernement, sa Majesté invite le ministre à s'occuper d'un règlement qui aurait pour objet de statuer qu'aucun théâtre ne pourrait s'établir sans l'autorisation de sa Majesté ; que, pour obtenir cette autorisation, les entrepreneurs s'adresseraient au ministre de l'intérieur, lui feraient connaître leurs moyens pour la suite de l'entreprise, et fourniraient le cautionnement qui serait réglé pour la sûreté, soit des acteurs, soit des fournisseurs du théâtre ; que tous les théâtres actuellement existant à Paris, les quatre grands exceptés, remettront dans le courant d'un mois leur état de situation en recettes et en dépenses au ministre de l'intérieur ; que tous ceux qui se trouveront en déficit et hors d'état de couvrir leurs dépensas par leurs produits seraient forcés de se liquider dans un délai fixé, afin de ne point aggraver encore le sort de leurs créanciers en perpétuant une existence qui, lors même qu'elle les ruine, établit une concurrence désavantageuse aux autres théâtres; qu'après la chute de ceux qui se trouveront dans ce cas, tout nouveau théâtre autorisé payera à l'Opéra une rétribution qui sera déterminée. »
Il y avait là un premier, mais peu terrible avertissement. Les petits théâtres devaient se réjouir de voir écartés par avance de nouveaux concurrents possibles, et ils pouvaient sans crainte, avec orgueil môme, apporter au ministre leurs états de situation: dans le cou-
rant de la précédente année l'Ambigu et la Gaîté avaient gagné plus de quatre cent mille francs, et le Vaudeville plus de trois cent mille. Ils ne couraient donc aucun risque, si les recettes se maintenaient bonnes ; et rien ne laissait prévoir une diminution prochaine : on avait toujours sous la main des auteurs très populaires, dont la fécondité était inlassable ; le public restait fidèle, et il paraissait impossible de sevrer Paris de ses distractions favorites.
Cette confiance et cette quiétude étaient troublées, trois mois plus tard, par un second avertissement, qui faisait une première victime. Le 18 avril, dans une séance du Conseil d*Etat, au cours d'une longue discussion sur la réforme dramatique, l'Empereur déclarait que, pour protéger les grands théâtres, trois mesures étaient nécessaires : la Comédie-Française devait réduire à vingt sous, le dimanche, le prix du parterre ; il fallait réserver à TOpéra le privilège des ballets, et supprimer les indiscrets voisins des privilégiés. Et il désignait expressément la Montansier, qui, installée au Palais-Royal, était pour les Grands Comédiens une trop proche et très redoutable rivale. Chez elle, en effet, on continuait à s'amuser prodigieusement, comme nous l'avons vu, dans la salle d'abord, mais surtout au foyer et dans les coulisses, où l'on jouissait d'une liberté aussi grande que naguère sous le Directoire, et jadis chez Nîcolet. « C'est là, disait un critique sévère (1), que les
(1) VOpînion du partwre»
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Jocrisse et les Cadet Roussel ont élu domicile. Le genre canaille est dominant à ce théâtre. C'est le réceptacle impur de toutes les ordures, de toutes les équivoques grossières, de tous les calembours, de toutes les platitudes reléguées ci-devant aux tréteaux des foires et des boulevards. Eh bien, à la honte du siècle et des habitants de Paris, ce théâtre est plein tous les soirs. » Napoléon entendait donc protéger les mœurs et le goût (1), en même temps que ses comédiens, quand il signait le décret qui fermait la salle du Palais-Royal (2^. En attendant que fût prête celle du boulevard Montmartre, près le passage des Panoramas (3), la troupe expulsée s'établit au Théâtre
(1) Cambacérès trouvait cette mesure trop sévère. — « Je ne m*étonne pas, répliqua l'Empereur, que l'archichancelier soit pour la conservation de la Montansier ; c'est le vœu de tous les vieux garçons de Paris. » Opinions de Napoléon^ recueillies par M. Pelet, ch. XXXI.
(2) Décret rendu à Saint-Cloud le 8 août 1806, article 3 : a Les entrepreneurs du théâtre Montansier d*ici au 1®*" janvier 1807 établiront leur théâtre dans un autre local. »
(3) Construite par Celérier. Elle fut inaugurée le 24 juin. Le Journal de Paris la décrivait en ces termes : « Cette salle offre le coup d'œil le plus agréable. Les ornements principaux, où domine la couleur vert tendre, sont enrichis d'arabesques en or ; des marbres de diverses nuances forment le fond. On compte quatre rangs de loges, en y comprenant lés baignoires. Au-dessus et tout autour de la salle règne une vaste galerie, coupée, d'es • pace en espace, par des piques qui ont l'air de supporter le plafond, fait en forme de tente, et d'en relever les draperies circulaires. Ce théâtre aura sur tous ceux de Paris l'avantage de s'ouvrir vers le fond, et d'offrir une perspective pittoresque et un lointaiu dont on pourra tirer parti dans les pièces qui offrent des fêtes et des divertissements. »
de la Cité, Tancienne salle du Palais-Variétés et Cité- Variétés (1). La fortune ne devait l'abandonner ni dans ce domicile provisoire, ni dans sa maison définitive, toujours debout et prospère.
Publié en juin 1806, le décret qui fermait le théâtre Montansier avait eu son effet le 31 décembre de la même année. (2). Le lendemain, en vertu du même décret de Saint-Cloud, les ballets d'action étaient supprimés sur tout autre théâtre que l'Opéra (3). Ainsi, les plaintes de Campenon avaient été écoutées, et Napoléon, malgré des occupations plus sérieuses qui le retenaient alors devant Dantzig, suivait son idée avec une menaçante persévérance.
Il le montra bien après la bataille d'Eylau. D'Ostérode, où il était cantonné, il se plaisait à envoyer à Paris des ordres et des règlements qui faisaient un contraste piquant avec les bulletins de la Grande Armée : il commandait des fêtes, réprimandait les journaux, défendait la mémoire de Mirabeau atta-
(1) La salle qu'elle venait de quitter s'appelait Variétés du Palais- Royal. Au boulevard Montmartre, ce seront les Variétés, tout court.
(2) « Avant-hier le théâtre Montansier a fait ses adieux, au palais du Tribunat, dans de charmants couplets vivement applaudis. Hier, le niais de Sologne, Scarron, Pistache et le Diable avaient emménagé à la Cité. Une réunion nombreuse et bnllante les y attendait, et l'accueil qu'on leur a fait donne lieu de penser qu'ils n'auront point à se repentir de leur nouveau pèlerinage. » Journal de Paris, 2 janvier 1807.
(3) Art. 6 : « L'Opéra seul pourra donner des ballets ayant les caractères qui sont propres à ce théâtre et qui seront déterminés par le ministre de l'intérieur. 11 sera le seul théâtre qui pourra donner des bals masqués. »
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quée à rAcadémie par le cardinal Maury, expulsait ^fme de Staël , réglait le travail des jeunes filles d'Ecouen et les distractions de Joséphine. « Je vois avec plaisir, lui écrivait-il, que tu as été à l'Opéra et que tu as le projet de recevoir toutes les semaines. Va quelquefois au speclacle, et toujours en grande loge. » Mais Joséphine aimait bien aussi les petites loges et les petits théâtres ; et ce sont peut-être ses escapades qui ramenèrent sur les amuseurs de l'auguste spectatrice l'attention de son autoritaire époux. Instruit par sa police que l'impératrice ne résistait pas à la séduction des mélodrames et des pièces légères, et que, — ô horreur I — on l'avait vue chez la Montansier (l),dans ce théâtre traité par lui de « scandale pour les mœurs » et première victime de sa sévérité, il lui écrivait le 17 mars : « Mon amie, il ne faut pas aller en petite loge aux petits théâtres : cela ne convient pas à votre rang. Vous ne devez aller qu'aux grands théâtres, et toujours en grande loge. Vivez comme vous faisiez quand j'étais à Paris. )) Et cinq semaines plus tard, le 25 avril, pour éviter toute confusion ou nouvelle désobéissance, un arrêté ne laissait à Joséphine aucun doute. « Sont considérés comme grands théâtres la
(1) Une indiscrétion du Juornal de Paris donne sur ce point des renseignements très précis : « Il y avait hier une foule immense au théâtre de la Cité. Des cris de « Vive l'Impératrice », et plusieurs reprises d'applaudissements ont pendant quelque temps interrompu le spectacle. L'auguste objet de ces acclamations n'était malheureusement pas visible à tous les yeux; mais tous les cœurs ont deviné sa présence, et l'allégresse a été générale. » 22 février 1807.
Comédie-Française, le théâtre de Tlmpératrice, TOpéra, et rOpéra-Comique. Les théâtres secondaires sont : le Vaudeville , les Variétés-Montansier, la Porte-Saînt-Martin, la Gaîté, les Variétés Étrangères. Les autres théâtres actuellement existants à Paris et autorisés par la police sont considérés comme annexes des théâtres secondaires.
Il y avait dans ce décret autre chose qu'une classification. Outre qu'il blessait certains amours-propres, et notamment celui du vieil Ambigu, réduit désormais à doubler la jeune Porte-Saint-Martin, il faisait une nouvelle brèche à la liberté de tous, et enlevait aux spectacles des boulevards un de leurs principaux agréments, la variété. Avec son esprit organisateur, son universel et excessif amour de Tordre, Napoléon assignait à chaque théâtre un genre spécial d'où il était interdit de sortir. Le répertoire du Vaudeville ne pouvait contenir que des petites pièces à couplets sur des airs connus, et des parodies ; celui des Variétés devait être composé de petites pièces dans le genre grivois, poissard ou villageois, quelquefois mêlées de couplets, également sur des airs connus. La Porte- Saint-Martin gardait le privilège du mélodrame et des pièces à grand spectacle ; mais là encore, pour les morceaux de chant, on ne pouvait employer que des airs connus ; et les ballets dans le genre historique et noble demeuraient défendus. Aux Variétés Étrangères étaient seules permises les traductions ; et enfin la Gaîté, plus durement traitée, ne pouvait jouer que des pantomimes sans ballets, des arlequinades, et des
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farces dans le goût de celles données autrefois par Nicolet. Adieu donc les mélodrames et les féeries qui, comme le Pied de mouton, faisaient courir tout Paris I Les œuvres classiques des grands théâtres n'étaient pas encore expulsées des scènes secondaires ; mais que de restrictions I II fallait, pour les jouer, l'autorisation des comédiens propriétaires de ces pièces, et une rétribution serait due et payée, sous le contrôle du ministre de l'intérieur. A ce ministre enfin tous les manuscrits devaient être portés ; mais son approbation ne dispensait pas les directeurs de les porter au ministère de la police, où ils seraient examinés sous [d'autres rapports.
La plupart des troupes ainsi classées et compriméesv se soumirent sans peine à ce nouveau règlement qui ne troublait guère leurs habitudes. Le Vaudeville restait ce qu'il avait toujours été. On lui permettait de petites pièces mêlées de couplets ; le terme, très général et très élastique, lui laissait une suffisante liberté, dont il faisait d'ailleurs un très rassurant usage : nulle part ailleurs le maître n'était plus constamment et plus énergiquement encensé. L'Ambigu et la Porte-Saint- Martin continuèrent, comme par le passé, à donner des mélodrames ; seulement, les ballets dont ils les égayaient prirent le nom de pantomimes. Le théâtre du Marais, dont la concurrence n'était pas bien dangereuse, et qui avait, loin de la Comédie-Française, un public de petits bourgeois, obtint sans peine le droit de conserver sur ses affiches le Médecin malgré luîj le Dépit amoureux et la Métromanie, Quelques sup-
pressions, dont personne ne songea à se plaindre, mirent les Varictés-Montansier en règle avec les ordonnances. « Fidèles à la circonscription que l'autorité leur a tracée, disait alors le Journal de Paris (1), les Variétés du boulevard Montmartre vont devenir un des asiles du rire et de la belle humeur. Puisqu'on leur permet le genre villageois, le genre grivois et le genre poissard, elles se contenteront des pièces en vaudevilles à la façon de Favart, de Collé et de Vadé. Elles doivent s'estimer trop heureuses de ce qu'on leur interdit le genre sentimental et le genre larmoyant. Le vaudeville sera donc aux Variétés ce qu'il était à la foire Saint-Laurent. »
Restait la Gaîté. Qu'allait elle faire et devenir ? Il lui fallaitbien, semble-t-il, s'incliner devant une autorité qui savait se faire respecter, et ne voulait pas médiocrement ce qu'elle voulait. Eh bien, non : si extravagante que paraisse cette audace, Ribié ne tînt aucun compte des prescriptions impériales. Trois jours après le décret, le 28 avril, il donnait un nouveau mélodrame, la Queue du diable ; et les dépenses faites pour monter cette pièce, la magnificence des décors, le nombre des machines, l'élégance des costumes attestaient la parfaite et presque insolente sécurité de ce directeur, digne héritier des forains. Assurément, disait un spectateur, le théâtre qui venait de jouer le Pied de mouton ne pouvait tirer le diable par la queue. Ce fut, en effet, un gros succès, dont le gouver-
(1) 16 juin 1807.
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nement n'arrêta pas le cours. Que s'était il donc passé? Quelles causes imprévues suspendaient ainsi l'exécution du décret? Ribié comptait-il, pour échapper à la répression, sur les graves préoccupations de l'Empereur, et sur la reprise des hostilités, à la suite du pacte conclu entre le tsar et le roi de Prusse, qui venaient de jurer à Bartenstein de continuer la guerre jusqu'à la délivrance de l'Europe ?
Non, il n'y avait de la part du gouvernement ni oubli, ni négligence ; mais le ministre de la police fit alors observer « que la représentation des mélodrames était utile à l'esprit public, en ce qu'elle alimentait l'effervescence du peuple et fascinait les yeux de la multitude ». Voilà pourquoi on laissa la Gaîté tranquille ; et, naturellement, cette bienveillance politique encouragea 'les autres entrepreneurs. Rassurés pour l'avenir, les Jeunes-Artistes remirent leur salle à neuf, et annoncèrent la Queue du chat et le Pied de bœuf^ féeries à grand spectacle, superbement montées. « Là, vous passez en revue tous les pays, l'Espagne avec sa noble magnificence, la Chine avec son luxe de papillotage. Des géants tombant des nues dans un pays de pygmées emportent sur leurs épaules le plus gros vaisseau de la marine royale du monarque Lilliputien. Pluton, dans son royaume de feu, préside aux ébats infernaux de ses démons en goguette. Neptune tient sa cour au fond de son palais, ou parcourt le liquide empire sur une conque traînée par d'aimables Naïades. Puis, ce sont encore des ascensions aérostatiques, des naufrages, des ballets, des combats, un jeu infini de
machines, des costumes frais et riches, des décorations au-dessus de tout ce qu'on voit ailleurs de plus brillant (1). »
Non moins hardies sont les Variétés-Étrangères. Oublieuses de leur titre et des prescriptions officielles, elles risquent quelquefois des pièces qui n'ont d'étranger que le lieu de la scène et les noms des personnages. On les annonce comme anglaises, allemandes ou italiennes ; mais, dans ces copies impudentes, il est souvent facile de reconnaître Toriginal, qui est français. Tantôt ce sont les directeurs qui ont eux-mêmes commis la fraude, tantôt, en puisant très loyalement dans les théâtres étrangers, ils ne se sont pas aperçus que les œuvres choisies par eux avaient été volées chez nous, traduites et défigurées. Nombreuses sont à ce sujet et à cette époque les protestations de nos auteurs.
Telles étaient les libertés prises avec l'arrêté du 25 avril, lorsque, le 27 juillet, à six heures du matin, l'Empereur arriva à Saint-Cloud. Le soir même, des couplets de circonstance fêtant l'heureux retour étaient chantés sur toutes les scènes des boulevards et accueillis avec les sentiments qui les avaient inspirés. Le surlendemain, 29 juillet, le Bulletin des lois publiait un décret, dont voici le titre II :
« Le maximum du nombre des théâtres de notre bonne ville de Paris est fixé à huit ; en conséquence, sont seuls autorisés à ouvrir, afficher et représenter, indépendamment des
(1) Journal de Paris, 15 juin 1807.
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quatre grands théâtres, les entrepi'cneurs ou administrateurs des quatre théâtres suivants :
« lo Le théâtre de la Gaîté, établi en 1760 ; celui de l' Ambigu-Comique, établi en 1772, boulevard du Temple ; lesquels joueront concurremment des pièces du même genre, désignées aux paragraphes 3 et 4 de Tarticle III du règlement de notre ministre de l'intérieur.
« 2^ Le théâtre des Variétés, boulevard Montmartre, établi en 1777, et le théâtre du Vaudeville, établi en 1792; lesquels joueront concurremment des pièces du même genre, désignées aux paragraphes 3 et 4 du règlement de notre ministre de 1 intérieur.
<i Tous les théâtres non autorisés par Tarticle précédent seront fermés avant le#16 août.
« En conséquence, on ne pourra représenter aucune pièce sur d'autres théâtres dans notre bonne ville de Paris que ceux ci-dessus désignés, sous aucun prétexte, ni y admettre le public, même gratuitement, faire aucune affiche, distribuer aucun billet imprimé ou à la main, sous les peines portées pai* les lois et règlements de police. )>
D'aucuns pensaient, avec effroi ou avec plaisir, que cette suppression partielle de divertissements très populaires, conquis par la Révolution, allait amener des troubles le jour de la fête du 15 août. Il n'en fut rien ; et Fouché, d'abord inquiet, se félicitait en ces termes de ce qu'il appelait la sagesse des Parisiens : « La fête d'aujourd'hui a été vraiment nationale Les étrangers ont pu comparer la fête de Napoléon à celle de Saint- Louis. Ce n'était pas seulement le héros qu'on célébrait; c'était le monarque qu'on s'applaudissait d'avoir reçu des dieux comme un présent du ciel. Ceux qui s'imaginaient que la suppression du Tribunat et de
plusieurs spectacles devait causer quelque altération dans l'expression de la reconnaissance publique connaissent peu ce qui influe sur les masses. »
« L'opinion, disait Napoléon, est une toupie, que Ton fait marcher à coups de fouet ».