‹ Les théâtres des boulevardsChapitre 28 sur 40 · LES THÉÂTRES DES BOULEVARDS SOUS LA MONARCHIE DE · texte numérisé non relu

LES THÉÂTRES DES BOULEVARDS SOUS LA MONARCHIE DE

JUILLET [suite et fin) .

Nouveaux théâtres : la Renaissance ; le Théâtre Historique ; rOpéra national. — Le monopole dramatique. — Transformation des petits théâtres. — Confusion des répertoires et des genres. — Le Manuscrit du souffleur. — Décadence du Gymnase et prospérité de la Porte-Saint-Martin. — Grands et petits théâtres. — Genres littéraires et genres secondaires. Comparaison et conclusion.

Si le rétablissement de la Censure fut accueilli sur les boulevards avec une universelle insouciance, c'est que les petit théâtres venaient ou étaient sur le point d'obtenir en échange des avantages plus précieux.

Le premier en date de ces biens avait été la liberté d'ouvrir de nouvelles salles, liberté généreusement accordée, et mise à profit dès le lendemain de la Révolution. D'aucuns, sans doute, pestaient contre les concurrents qui leur étaient ainsi suscités ; mais leurs plaintes restèrent sans écho. Presque tout le monde se félicitait de cet affranchissement : les ambitieux qui rêvaient de devenir directeurs, les comédiens

sans emploi, les auteurs rebutés, les Parisiens logés loin des boulevards et qui trouveraient maintenant près de chez eux, dans le quartier du Panthéon par exemple, et au faubourg Saint- Antoine, des lieux de divertissements, les adversaires du monopole, qui réclamaient pour chacun le droit de fonder un théâtre, comme on avait celui de créer un journal, les lettrés enfin, désireux d'acclimater sur les boulevards les spectacles littéraires, et d'y donner au drame en vers un asile où les Romantiques seraient, croyait-on, plus sûrement chez eux que partout ailleurs, et ne risqueraient pas d'être sacrifiés à des clowns anglais ou à des Bédouins faiseurs de tours.

Aussi, avec quelle allégresse saluèrent-ils l'ouverture de la Renaissance, qui promettait des pièces' en vers, celle du Théâtre-Historique, où Ton devait retrouver les événements de notre histoire, dialogues et dramatisés à la façon des Henri et des Richard de Shakspeare, et celle de l'Opéra national, où allait naître, disait-on, le vrai drame lyrique, pouf lequel peut-être les grands poètes ne craindraient pas de travailler ! Mozart et Weber avaient fait de la musique pour des drames ; pourquoi Victor Hugo et A. de Musset dédaigneraient-ils de faire des drames pour de la musique ? Dans cette vaste France qui se vantait d'être le pays le plus intelligent du monde, dans ce Paris outrecuidant qui se proclamait le cerveau de l'univers, il y aurait donc ailleurs qu'à la Comédie- Française, il y aurait sur les boulevards de petits coins où la fantaisie, l'esprit, la poésie pourraient enfin

sous LA MONARCHIE DE JUILLET. 357

se produire. Et Théophile Gautier poursuivait la Renaissance de ses prières éloquentes. « Des vers, lui disait-il, donnez-nous des vers, et puis des vers, et encore des vers ! Il faut laisser la prose aux boutiques des boulevards. Des poètes, pas de faiseurs! Il n*est pas besoin d'ouvrir un nouvel étal pour les fournitures de ces messieurs ; il y a bien assez de dixhuit maisons pour le mélodrame et le vaudeville (1) », En l'honneur de la Renaissance, Victor Hugo allait sans doute revenir aux drames en vers, Mérimée daignerait sortir de sa tente administrative, Balzac renoncerait aux romans, et Musset donnerait de ses délicieuses comédies, plus fines que celles de Marivaux, et plus poétiques.

Un non moins vif enthousiasme accueillait le Théâtre-Historique, chargé d'exploiter les romans d'Alexandre Damas, d'instruire le peuple en faisant passer sous ses yeux les annales de la France et du monde entier. On aurait donc enfin de grands drames chroniques, qui évoqueraient le passé, le ressusciteraient, donneraient, grâce à des costumes exacts et des décorations pittoresques, l'image nette et vive des époques disparues.

Hélas ! toutes ces belles espérances devaient bientôt s'évanouir. Les pièces du Théâtre-Historique ne tardèrent pas à ressembler aux mélodrames de la Porte-Saint-Martin ou de l'Ambigu, et, huit jours après son inauguration, la Renaissance avait cessé de méri-

(1) Histoire de l'art dramatique ^ t. I, p. 193.

ter son nom. Le 12 novembre 1838, elle jouait Ri BlaSy et grande était la joie des Romantiques ; mais 19 du même mois, elle donnait un vaudeville, cet \ • espèce d*œuvre que la nouvelle école appelait «i i

I fléau plus redoutable que la peste ou le choléra »,

un vaudeville particulièrement gros de menaces, c on y célébrait le genre dans la personne d'Olivi Basselin, son inventeur. Ainsi, ce nouveau lliéût sur lequel on comptait pour avoir des œuvres impr vues, singulières, étranges même, devenait une su cursale. d'ailleurs bien éphémère, du Gymnase et d Variétés ! Quelle déception !

L'échec des efforts ainsi tentés pour doiMier a nouveaux spectacles des boulevards une forme et u valeur plus littéraires était assurément regrettabb mais un excellent résultat n*en demeurait pas moi acquis. La très bonne grâce dont le gouverneme faisait preuve pour la concession des privilèges, et grande générosité semblaient devoir frapper mort prochaine le monopole théâtral, et l'on pouvi espérer que les législateurs ne tarderaient pas à pr clamer une liberté juste, nécessaire, conforme ai besoins de l'époque, et réclamée de tous les côtés.

Si Tautorité s'associait discrètement aux tentativ populaires de régénération dramatique, elle ne décc rageait pas les ambitions, nées avec la liberté, cl petits entrepreneurs de spectacles infimes. Depuis ci quante ans, les marionnettes, les escamoteurs, les s; timbanques et les funambules étaient pour le peuj ce qu'avaient été au xviii® siècle les amuseurs

sous LA MONARCHIE DE JUILLET. 359

préau Saint- Germa in et du faubourg Saint-Laurent, et leur humble situation vis-à-vis des théâtres du boulevard ressemblait beaucoup à celle des forains d'autrefois en face de la Comédie-Française. Ils avaient même eu l'honneur d'être persécutés par la Restauration, comme leurs devanciers par l'ancien régime : deux ans après le retour des Bourbons une ordonnance ministérielle les avait tous provisoirement supprimés, y compris les Funambules. La Révolution de 1830 fut pour eux ce qu'avait été celle de 1789 pour les troupes foraines. Eux aussi, à partir de ce moment, deviennent de véritables théâtres. Celui de M™^ Saquî, qui cède son privilège au sieur Roux, dit Dorsay, s'appelle maintenant les Délassements-Comiques, et Tony joue de tout, des vaudevilles, des mélodrames, des drames, même des pièces du répertoire classique, George Dandin, Tartiiffe.he public à quinze sols, dont Molière faisait si grand cas, ne paye plus maintenant que trente centimes. Entendre Tartuffe pour ce prix-là, ce n'est pas cher.

En même temps, le très adroit et très amusant M. Comte, qui faisait dans sa petite salle des Panoramas tant de tours de passe-passe et tant de changements à vue, réussit une métamorphose plus complète et depuis longtemps préparée. Ancien favori de l'empereur de Russie, qui lui a donné une bague en diamants, et du roi de Prusse, qui Ta décoré de la médaille d'or des sciences et des arts, il était devenu le physicien ordinaire de sa Majesté Louis XVIII ; et ce titre lui avait valu le droit de mêler quelques scènes morales

à ses escamotages, puis de jouer, derrière un rideau de gaze transparente, des pièces pour les enfants. Aujourd'hui, le physicien se transforme en directeur; ses gohelets se changent en comédiens,. ses boniments en vaudevilles et en drames, et sa scène élargie devient, au passage Choiseul, un théâtre comme ceux des boulevards. En attendant qu'elle devienne les Bouffes, on l'appelle la petite Porte-Saint- Martin. M. Harel n'a qu'à se bien tenir.

Une transformation plus fâcheuse est celle des Funambules, qui, après la mort de Deburau, se mettent à jouer des vaudevilles, pareils à ceux des Variétés, du Gymnase, du Vaudeville et du Palais-Royal. En vain Champfleury essaie de renouveler la pantomime et de lui rendre son ancien attrait avec Pierrot^ valet de la mort^ et Pierrot pendu ; en vain Théophile Gautier poursuit de ses imprécations « les Béotiens en blouse blanche, plusamuséspar les grelots de Momus que par le silence éloquent de Pierrot et de Cassandre, qui parlent à coups de pied et chantent à coups de poing » ; la pantomime se meurt. Et pourtant, c'est la vraie comédie humaine, aussi complète que celle de Balzac, bien qu'elle n'emploie pas deux mille personnages. « Avec quatre ou cinq types, elle suffit à tout. Cassandre représente la famille ; Léandre, le bellâtre stupide et cossu, qui agrée aux parents ; Colombine, l'idéal, la Béatrix, le rêve poursuivi, la fleur de jeunesse et de beauté ; Arlequin, museau de singe et corps de serpent, avec son masque noir, ses losanges bigarrés, sa pluie de paillettes, l'amour, l'esprit, la

sous LA MONARCHIE DE JUILLET. 361

mobilité^ Taudace, toutes les qualités et les vices brillants ; Pierrot, pâle, grêle, vêtu d'habits blafards, toujours affamé et toujours battu, Tesclave antique, le prolétaire moderne, le paria, l'être passif et déshérité qui assiste, morne et sournois, aux orgies et aux folies de ses maîtres ; enfin Polichinelle, aux favoris blancs, ù la figure écarlate, symbolise avec sa double bosse les appétits grossiers, les penchants immondes, la jovialité brutale... Ne voilà-t-il pas un microcosme complet (1)?)) Oui, peut-être; mais, hélas! sous la prosaïque monarchie de Louis-Philippe, «la foule a perdu le sens de ces hauts symboles, de ces mystères profonds qui rendent rêveurs le poète et le philosophe. Elle n'a pas l'esprit assez subtil pour suivre et comprendre ce rêve éveillé, ce voj^age à travers les événements et les choses, cette agitation perpétuelle, cette turbulence sans but qui peint si bien la vie ». Et voilà pourquoi les Funambules préfèrent le banal vaudeville à la philosophique pantomime.

Tandis que, pareilles aux grenouilles jalouses des bœufs, les petites salles à côté rivalisent avec les théâtres des boulevards, ceux-ci empiètent les uns sur les autres et se pillent impunément. C'est encore une conséquence de la liberté nouvelle. L'ordonnance de 1807 avait assigné à chaque théâtre un genre, dans lequel il était tenu de se renfermer : ce règlement est lettre morte aujourd'hui, et tout est bouleversé. Le Vaudeville joue des drames sombres, Catherine de Mé-

(1) Théophile Gautier. Histoire de l'art drainatiqu?^ t. V, p. 24.

Page 1