S0I3VENIR D'UN ANCIEN AUDITEUR
LESTHÉORIES LOGIQUES
DE GONDILLAG
La philosophie condillacienne, passionnément admirée à la fin du siècle dernier et combattue avec ardeur au' commencement du nôtre, retrouve aujourd'hui des adeptes qui veulent relever son empire en face de l'école qui la détrônée. La vivacité même de ces luttes et ces oscillations en sens contraire prouvent que l'impartiale histoire n'a pas encore dit son mot sur ce système. Or, le meilleur moyen de prononcer un jugement équitable, c'est, à notre avis, de soumettre à une révision sévère toutes les pièces du procès, c'est-à-dire d'examiner une à une et de discuter en détail toutes les parties de la doctrine. Ce serait éterniser les disputes sans faire avancer la question, que de se contenter d'appréciations sommaires, ou de prendre un nom propre pour mot de ralliement au lieu d'aller au fond des choses. Nous avons donc pensé qu'il serait utile de consacrer un ouvrage spécial, non pas à toute la philosophie de Gondillac, mais à une seule
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des parties dont elle se compose, et nous avons fait choix des théories logiques.
Les écrits logiques de Condillac occupent, dans la collection de ses œuvres, une place considérable, et c'est peut-être là qu'il montre le4)lus d'originalité. Maine de Biran disait à propos des Leçons de philosophie de Laromiguière : « malgré le titre et les accessoires, l'ouvrage n'est au fond qu'une logique, une science de méthode (1).» Ce jugement pourrait s'appliquer, ce semble, avec autant de justesse, à la philosophie de Condillac. C'est donc par un de ses beaux côtés que nous allons considérer notre auteur.
Nous croyons pouvoir affirmer que, de toutes les parties de la philosophie, la logique est celle où subsistent encore, en France du moins, les plus nombreuses imperfections (2). Placée autrefois en tête des cours de philosophie, elle est, depuis un certain nombre d'années, un peu effacée par ses deux voisines, la psychologie et la moraie. Il serait donc à propos que l'on revînt résolument aux thèses sur la certitude et à l'art de penser. L'esprit philosophique pourrait y .gagner une vigueur de déduction et une précision de méthode qui lui manquent
(i) Leçons de philosophie de M. Laromiguiere^ jugées par M. Victor Cousin et M. Maine de Biran. Paris, 1829, p. 69.
(2) Il va sans dire que nous rendons toute justice à diverses publications rennarquablcs, telles que VEsqûisse d'une histoire de la logique^ précédée d'une analyse de l'organum d'Aristote par M. Franck, le mémoire de M. Javary sur la Certitude, VEssai sur la dialectique de Platon de M. Janet, les Essais de logique de M. Wadington, les travaux récents de M. de Strada, la Logique objective de M. Tissot, etc.
quelquefois, et l on verrait peut-être, dans l'éloquence et dans les livres, plus d'ordre et de régularité, moins de redondance et de confusion.
Une autre raison nous fait croire à l'opportunité d'un retour aux questions de logique. L'abus des systèmes a, dans notre siècle, un peu désorienté les esprits. Les premières lois du raisonnement, aussi bien que les principes les plus clairs de la morale, ont eu à souffrir des opinions préconçues et des hypothèses ambitieuses. Sans méconnaître les rapports que peuveat avoir les questions de logique et de morale avec des problèmes plus élevés, n'éprouve-t-on pas quelquefois le besoin de voir briller de la lumière qui leur est propre les principes de l'une et l'autre science? Ne veut-on pas s'établir à tout prix dans le certain, fallût-il descendre jusqu'aux faits les plus élémentaires et aux règles les plus évidentes? Et le souvenir de nombreux déboires ne nous fait-il pas reprendre goût à ce qui pouvait naguère nous paraître banal et suranné?
Une étude sur la logique de Condillac nous fournira Foccasion de revenir aux premières lois de la pensée, aux rudiments de l'analyse. Les scolastiques avaient compliqué à l'excès la méthode philosophique; Descartes, Pascal, Malebranclie et MM. de Port-Royal avaient réussi à la simplifier; Condillac aspire au degré suprême de la simplicité, et ses ouvrages méritent, au moins par le style, qu'on leur applique cet autre passage de Maine de
Blran : « C^est une logique claire, facile à entendre et qui se fait lire sans fatigue (1). »
Le livre que nous commençons sera-t-il une réhabilitation de Gondillac ou une confirmation de larrêt qui le condamne? G est ce que la suite montrera. Quoi qu*il en soit , nous abordons cette étude avec le plus profond respect pour un homme qui a consacré sa vie entière à la philosophie, et avec un désir sincère de lui donner raison le plus souvent possible.
Notre travail se divise en trois parties. La première est consacrée l!but entière à des analyses des écrits logiques de Gondillac. Elle a surtout pour but de faire apprécier, dans notre philosophe, les qualités de Técrivain, en donnant une idée de ces ouvrages si bien faits, si bien composés, dont on admire Tordonnance et le style, lors même qu6 Ion en combat la doctrine. Nous prions le lecteur de croire que cette partie de notre tâche n a pas toujours été la plus facile.
La deuxième partie renferme la discussion des théories. Pour la distribution des questions, nous aurions voulu trouver, dans notre auteur, des indications précises. Mais Gondillac ne parait pas suivre une marche bien déterminée. Dans ce système, où chaque proposition appelle tour à tour et suppose sa réciproque, l'ordre des questions est souvent arbitraire. Ajoutons que chaque
(i) Op.» cit., p. 69.
théorie reparait dans plusieurs ouvrages, et quelquefois dans plusieurs endroits du même ouvrage; il a donc fallu renoncer plus d'une fois à prendre notre auteur pour guide, et alors nous avons suivi le plan de la logique des écoles.
Dans la troisième partie, nous comparons la doctrine de Gondillac à celle de plusieurs autres philosophes. Ces comparaisons, dont nous avons déterminé le nombre et le choix d après ce qui nous paraissait utile, ont pour but, non pas d'assigner des rangs aux hommes de génie, mais d établir la filiation des doctrines, et de saisir, lorsqu'il y a lieu, la trace du progrès.