Livre Le troisième livre nous montre, par des préceptes et
troisième surtout par des exemples, comment les phrases doivent <<» Tissu ^|.j.g construites les unes par rapport aux autres. Il ne faut pas qu'à chaque phrase on ait l'air de reprendre son dis-
(1) T. VII, p. 233.— (2) Ibid , p. 282 — (3) Ibid., p. 260.
(iu tlyle.
46 ANALYSE DE L'ART p'ÉCRIRE.
cours, sans s*occuper de ce qu*on a dit ni de ce qu on va dire. Ce serait ressembler à un homme fatigué qui s arrête à chaque pas et qui n avance qu en faisant des efforts (1). On ne doit pas s appesantir sur les idées que l'esprit supplée aisément (2) , ni franchir des idées intermédiaires qui seraient nécessaires au développement de la pensée (3). Il faut éviter les longueurs qui refroidissent le discours, Ténervent et l'obscurcissent (4). Il faut varier la coupe des phrases, mais en se conformant à la pensée. <c II y a des écrivains qui s'occupent d'entremêler les phrases^ longues et les phases courtes ; mais l'esprit qui s'arrête à ce petit mécanisme n'est pas capable de se porter sur le fond des choses. Si on considère que les pensées qui forment le tissu du discours n'ont pas chacune le même nombre d'accessoires, on jugera que les phrases seront naturellement inégales, toutes les fois qu'on les aura rendues avec les accessoires qui leur sont propres (5). «
Dans tous ces préceptes, Condillac trouve l'occasion d'appliquer son principe. C'est la liaison des idées qui varie la coupe des phrases, qui les dispose les unes par rapport aux autres et qui trace devant l'écrivain une ligne dont il ne doit pas s'écarter. « Le vrai moyen d'écrire d'une manière obscure, c'est de ne faire qu'une phrase oîi il en faut plusieurs, ou d'en faire plusieurs où il n'en faut qu'une (6). »
A l'appui de ces préceptes, Condillac cite comme exemples divers passages de l'abbé Dubos, de La Bruyère, de Fénelon et de Bossuet. S'il faut juger du style de l'abbé Dubos d'après les citations qui se trouvent dans \Art décrire^ ce devait être un écrivain horriblement lourd.
(I) T. VII, p. 293.— (2) Ibid., p. 287. ^ (3) Ibid., ibid. — (4) Ibid., p. 326. — (5) Ibid., p. 325. ~ (6) Ibid., 317.
ANALYSE DE l'ART D^ÉGRIRE. 47
L avant-propos des Caractères de La Bruyère laisse beaucoup à désirer pour le tissu du style. Féuelon a quelquefois manqué d'ordre et de précision dans certains morceaux de Télémaque. Mais Bossuet entendait à merveille la coupe des phrases et l'art de les lier ensemble. <c Soît qu'il accumule les idées, soit qu'il les sépare, il a toujours le style de la chose (1). »
quhdème L® caractère que l'on donne à tout un discours dépend,
^^Â%tyu^^ comme tout ce qui précède, de l'ordre et de la liaison des
^dijifeJts idées, puisque « un discours ne diffère d'une phrase que
^ouvrages, commc uu grand nombre d'idées diffère d'une seule (2). »
Delà Méthode.
Rien de plus important dans un ouvrage que la méthode, puisque « la méthode est l'art de concilier la plus grande clarté et la plus grande précision avec toutes les beautés dont un sujet est susceptible (3). » Parmi les écrivains, les uns aiment les écarts, d'autres sortent du ton de leur sujet. « Pour ne point s'égarer dans le cours d'un ouvrage, pour dire chaque chose à sa place et pour l'exprimer convenablement , il est absolument nécessaire d'embrasser son objet d'une vue générale (4). »
Les poètes et les orateurs ont senti de bonne heure l'utilité de la méthode. Il n'en a pas été de même des philosophes, qui, « regardant comme au-dessous d'eux d'écrire pour la multitude, se sont fait longtemps un devoir d'être inintelligibles (5). » Les règles suivies par les historiens, les poètes et les orateurs étaient le fruit de l'expérience. Mais les philosophes n'ont pas connu l'art de raisonner, parce qu'ils n'ont pas eu de bons modèles (6).
(i) T. VII, p. 320. — (2) Ibid., p. 337. — (3) Ibid., p. 340. — (4) Ibid., ibid. - (5) Ibid., p. 341. — (b) Ibid., p. 3^ \.
48 ANALYSE DE l'ART D'ÉGRIRE.
La liaison des idées détermine le plan et Tétendue de chaque partie d un ouvrage (1). Pour saisir cette liaison (2) , il faut fixer son objet, en déterminer les parties principales, avoir toujours en vue le sujet qu on traite et la fin qu'on se propose (3).
Du Style
Nous ne suivrons pas Condillac dans les préceptes qu'il
philosophique. i j- j •.• m •
donne sur les divers genres de composition. Mais nous ne pouvons passer sous silence ce qu'il dit du style philosophique, et nous devons résumer son dernier chapitre sur le style poétique y où il a inséré après coup toute sa doctrine sur le beau, l'art et le goût.
Dans le genre philosophique, il faut observer le principe de la liaison des idées ; mais il faut l'observer d'une manière convenable (4) , c est-à-dire, en tenant compte de la ' capacité de l'esprit et de la difficulté des matières. De là la nécessité des phrases courtes, des gradations sensibles, d'une précision qui oblige souvent à répéter les transitions, d'exemples qui ne soient pas trop nombreux pour les lecteurs instruits et qui le soient assez pour les ignorants (5).
Le style didactique ne doit pas être dépourvu d'ornements. « Un écrivain doit imiter la nature qui donne de l'agrément à tout ce qu'elle veut nous rendre utile (6). » « Il faut, parmi les tours qui se conforment à la liaison des idées, choisir ceux qui expriment l'intérêt qu'il est raisonnable de prendre aux choses qu'on enseigne (7). »
Du Style Pour suivre la dissertation sur le style poétique et les poétique, (ligpeggjons qui l'accompagnent, le lecteur a besoin de toute l'attention dont il est capable. C'est un morceau singulièrement difficile à analyser.
(1) T. VIF, p. 343. — (2) Ibid., ibid. — (3) Ibid., p. 345, 346, 347. — (4) Ibid., p. 359. — (5) Ibid., p. 36o. — (6) Ibid., p. 261. — (7) Ibid., p. 362.
Quelle idée doit-on se faire du style poétique? « Ce qui caractérise la poésie, c'est de se montrer avec plus d'art (que la prose) et de n'en paraître pas moins naturelle (1). » Ici nous avons le droit de demander ce que c'est que l'art et le naturel ; et Condillac l'entend bien ainsi ; car il expliquera ces deux termes. Seulement il fait d'abord un petit détour. Il observe que tous les genres de style sont placés entre ces deux extrêmes, le style d'analyse du philosophe et le style d'image du poète. Le style varie donc en quelque sorte à l'infini, et quelquefois par des nuances imperceptibles. « Alors, il n'y a point de règle pour s'assurer de l'effet des couleurs qu'on emploie; cliacun en juge différemment, parce qu'on en juge d'après les habitudes qu'on s'est faites (2). » « Les règles que nous nous faisons changent nécessairement comme nos habitudes, et sont, par conséquent, fort arbitraires (3). »
Cela posé, Condillac va nous dire ce que c'est que l'art , qui, d'après lui, ne doit pas empêcher la poésie d'être naturelle. Voici comment il s'exprime : « Lorsque l'art est dispensé suivant les mesures arbitraires que nous nous sommes faites, il constitue le naturel (4). »
Cette explication en appelle évidemment une autre. Il faut dire maintenant ce que c'est que le naturel. Ecoutons notre auteur : <c Le langage d'un esprit cultivé est naturel. . . Or, nous entendons par esprit cultivé un esprit qui joint l'élégance aux connaissances; et quand nous disons élégance, nous nous servons d'un mot dont l'idée, soumise au caprice des usages, varie comme les mœurs et n'est jamais bien déterminée (5). » Mais enfin, il est donné k quelques personnes d'être des modèles de ce que nous appelons
(i)T. VIF, p. 38o. — (2) Ibid.,p. 382. - (3) Ibid., 383.— (4) Ibid., ibid.— (5) Ibid., ibid.
élégance (1). « Quoi qu'on entende par cette élégance, il est certain qu'elle ne doit jamais cesser de paraître naturelle (2). »
Les explications s'arrêtent là pour le moment. Mais six pages plus loin Condillac nous dira que ce que nous appelons naturel n'est que l'art tourné en habitude (3).
Maintenant enfin, nous savons à quoi nous en tenir : L'art c'est le naturel, le naturel c'est l'art.
L^auteur associe ensemble ces deux notions et fait un pas en avant. Le style, dit-il, n'est naturel qu'autant que Vart est d'accord avec le genre dans lequel on écrit (4), et plus loin : « nous voulons que tout soit d'accord avec l'idée que nous nous formons du genre (5). » Ici je brûle de savoir ce que c'est que les genres ; mais notre philosophe trouve bon de nous parler d'autre chose ; il déclare que le naturel propre à chaque genre de poésie ne peut être déterminé qu'après qu'on aura répondu à toutes ces questions : Qu'est-ce que l'art? (il s'agit ici de l'art en général et non plus de l'art dans le style.) Qu'est-ce que le beau, et comment s'acquiert le goût? Quand nous saurons ce que c'est que tout cela, Condillac nous dira quelque chose des genres, s'il plaît à Dieu.
De l'Art ^^ L'art n'est que la collection des règles dont nous avons
besoin pour apprendre à faire quelque chose (6). » L'art a ses commencements, lorsqu'on ignore encore les règles, ses progrès, lorsqu'on les connaît et qu'on les observe, et sa décadence, lorsqu'on les néglige dans l'espérance de faire mieux. Il subit les variations des usages et des mœurs, et malheureusement aussi du caprice et de la mode.
XO T. VII, p. 384. — (2) Ibid., ibid. — (3) Ibid., p. 389. — (4) Ibid., p. 385. — (5) Ibid., p. 380. — (6,^ Ibid , p. 390.
Du Beau. Le mot beuu (1), considéré dans la bouche de tous
les peuples et de toutes les générations, n'a quW sens très-vague, et les hommes sont loin de s'accorder entre eux sur le beau (2). Cependant il y a des règles du beau. « Puisque les arts ont leurs commencements, leurs progrès et leur décadence, c'est une conséquence que le beau se trouve dans le dernier terme des progrès qu'ils ont faits. Mais quel est ce dernier terme? Je réponds qu'un peuple ne le peut pas connaître lorsqu'il n'y est pas encore; qu'il cesse d'en être le juge, lorsqu'il n'y est plus, et qu'il le sent lorsqu'il y est (3). »
Mais comment chacun de nous pourra-t-il connaître ce dernier terme qui est le beau? En observant les arts chez un peuple où ils ont successivement leur enfance, leur progrès et leur décadence. « La comparaison de ces trois âges donnera l'idée du beau et formera le goût ; mais il faudrait, en quelque sorte, oubliant ce que nous avons vu, revivre dans chacun de ces âges (4). »
Nous voilà renseignés sur la méthode à suivre pour arriver à la connaissance du beau. Mais tout cela ne nous dit pas en quoi consiste ce dernier terme du progrès des arts, que l'on sent quand on y est ou quand on s'y transporte en esprit. Condillac semble comprendre que, d'une manière ou de l'autre, il faut répondre à cette question; aussi trouvons-nous plus loin les réflexions suivantes. Dans le second âge, qui est celui du progrès, nous remar- ^ querions dans les ouvrages plus d'invention et de correction, et nous nous confirmerions chaque jour dans la nécessité des règles ; nous verrions que le plaisir n'est pas toujours le juge infaillible de la bonté d'un ouvrage, et que,
(0 Voir, pour la discussion de cette doctrine sut le béâûj II* p^iH., côap. xv". - (2) T. Vîî, p. 391. - (3) Ibid., p. 3^2. - (4) Ibi'd., îbict.
Du Goût.
Des Genres,
pour s^assurer un succès durable, il faut mériter les suffrages des hommes dont le goût s'est perfectionné avec les arts (1). Dans ce second âge, on apprend aussi à reconnaître les défauts.
En résumé, invention, correction, nécessité des règles, suffrage des hommes de goût, aptitude à reconnaître les défauts ;. voilà le beau, suivant Condillac.
A la question qu'il a posée tout à l'heure, qu'est-ce que le goût, Condillac répond d'abord (2) en faisant l'histoire des progrès et de la décadence du goût. Puis il ajoute : « Lisez les grands écrivains. . . . sentez, observez, comparez. Mais n'entreprenez pas de définir les impressions qui se font sur vous, craignez même de trop analyser. Il faut le dire, rien n'est plus contraire au goût que l'esprit philosophique : c'est une vérité qui m'échappe (3). »
Maintenant que Condillac nous a parlé de l'art, du beau, du goût, il va nous dire ce que c'est que les genres. « Chaque genre est, dans notre esprit, le résultat de différentes associations d'idées, d'après lesquelles nous jugeons, quoiqu'il nous soit très-difficile de dire en quoi elles consistent (4). » Ces associations d'idées sont différentes d'une langue à l'autre (5), d'un peuple à l'autre (6), d'un poète à l'autre (7).
ConciusioQ Toute la discussion qui précède est résumée dans cette
sur le ^ ^ ^ '^
Style poétique, définition, OU plutôt dans cette description du style poétique, (car notre auteur n'aime pas les définitions). Le style poétique est un style de convention (8). En vain tenterait-on d'en découvrir l'essence } il n'en a point. Tout ce qu'on peut dire à ce sujet, c'est que « nous le distinguons
(I) T. VII, p. 394. — (J) Ibid., p. 395. — (3) Ibid., p. 398. — (4) Ibid., p. 399. — (5) Ibid., p. 401.— (6) Ibid., p. 400. — (7) Ibid., ibid. — (8) Ibid., p. 399.
de la prose au plaisir qu'il nous fait, lorsque lart se conciliant avec le naturel, lui donne le ton convenable au genre dans lequel un poète écrit, et nous jugeons de ce ton d'après les habitudes que les grands poètes nous ont fait contracter (1). »*
Pour terminer notre analyse du 4* livre de ïart d'écrire, nous aurions à citer quelques opinions dignes de remarque sur l'emploi du merveilleux païen, sur l'imitation des anciens, sur Quînaultetles opéras, sur les transformations possibles de la tragédie et de la comédie. Mais ce qui précède suffit pour le but que nous nous proposons. Dans notre deuxième partie, nous reviendrons sur les opinions littéraires de Condillac, nous verrons si ces théories que notre auteur croyait au-dessus de l'intelligence d'un enfant de sept ans sont parfaitement intelligible^ pour les personnes adultes, et si Condillac a le droit de reprocher, comme il le fait (2), aux partisans des idées absolues le vague de leurs définitions.
(I) T. VU, p. 399. — (2) Ibid., p. 386.