CHAPITRE SEPTIÈME
[ Analyse de VAri ae »en9er.
L'j4rt de penser est tiré , en grande partie , de V Essai sur V origine des connaissances humaines (1). On y voit aussi reparaître plusieurs idées déjà exprimées dans le Traité des sensations. Du reste , il est facile de voir que cet ouvrage est &it de pièces de rapport. On y trouve un peu de tout ; il n'est pas d*un seul jet comme la Logique ; il n a pas la belle ordonnance que nous avons remarquée dans Vj^rt de raisonner.
Vj4rt dépenser se divise en deux parties dont voici les titres : De nos idées et de leurs causes ; Des moyens les plus propres à acquérir des connaissances.
Analyse de la La première partie est à la fois psychologique et logi- !• partie, qyg^ L'auteur commence par quelques réflexions qui semblent avoir pour but de prévenir toute interprétation fâcheuse de sa doctrine (2) . Puis il s'occupe des perceptions, de la liaison des idées et de la nécessité des signes , trois questions de psychologie qui jouent un rôle important dans sa logique. A partir du chapitre huitième , tout se rapporte plus particulièrement à la logique ; il est ques-
(i) T. VI, p. ô, voir la note. — (2) Chap. i, de la page 5 à la page 12.
tion de la nécessité et de Tabus des idées générales , de l*inutilité et de labus de la syiithèse et du syllogisme , des propositions identiques et des propositions instructives, des définitions de mots et de choses , de notre ignorance sur les idées de substance , de corps , d'espace , de durée , d'infini , enfin , de la manière de connaître les idées simples et les idées complexes.
Le premier chapitre ressemble, avons-nous dit, à une mesure de prudence. Voici comment il Caut entendre cette remarque. h^Art de penser étant , comme VArt de raisonner , un livre d'éducation, l'auteur craint sans doute de paraître trop s'éloigner des opinions communes. Nous l'avons vu , dans Y Art de raisonner , distinguer avec tout le monde , l'évidence de fait , l'évidence de sentiment et l'évidence de raison ; nous le voyons ici débuter par des considérations très-sages , mais qui s'accordent mal , ce semble, avec le reste du système. Il déclare, par exemple , que c'est seulement dans l'état actuel que nos sens sont la cause de nos connaissances , et qu'ils n'en sont que la cause occasionnelle; qu'avant le péché du premier homme, il n'en était pas ainsi , et que l'âme conserve toutes ses facultés après la dissolution du corps ; il démontre avec force que la matière ne saurait penser. A notre avis , si l'on voulait mettre Gondillac en contradiction avec luimême , il suffirait de comparer ces assertions avec tel ou tel passage du Traité des sensations et de la Logique. uçg Ces précautions oratoires ont pour but de faire accepter
perceptions, au lecteur ce principe fondamental de tout le système ; (( Nous trouvons dans nos sensations , l'origine de toutes nos connaissances et de toutes nos facultés (1). » Gondillac
(I) T. VI, p. 4.
S élève (1) contre les déclamations dont les sens ont été l'objet. D'où viennent les erreurs que l'on attribue aux sens? Elles ne viennent pas des perceptions , qui sont trèsclaires et très-distinctes , ni du rapport qu'on en fait à quelque chose hors de nous , mais du jugement par lequel nous affirmons que ce que nous rapportons aux choses leur appartient en effet. « Y a-t-il donc de l'obscurité ou de la confusion dans l'idée de rondeur ou dans le rapport que j'en fais? Non. Je juge ce bâtiment rond, voilà l'erreur (2). » En nous , tout est clair (3) ; mais nous ne connaissons pas la nature de nos perceptions (4) ; Malebranche et Leibnitz l'ont bien prouvé pour la grandeur et l'étendue (5). Nous ne connaissons pas non plus les qualités réelles des corps; ainsi ^ en considérant un corps, je le ifois carré ^ mais je ne sais pas s'il l'est réellement (6). Si je veux éviter de tomber dans l'erreur , je dois m'en tenir à ridée claire que les sens me fournissent , ne pas consulter les sens sur la nature de cette idée et la considérer abstraction faite des corps (7). D'autres abstractions nous feront découvrir dans nos sensations les idées de devoir , de vertu , de vice , toute la science morale (8) , et toutes les vérités nécessaires (9). A ces conditions les sens seront pour nous l'origine de toute science.
De la cause Mais si la seusatiou est Torigine de nos idées, quelle en est la cause? Pour que nos sensations deviennent des idées, il faut que nous les remarquions , il faut que l'attention nous en donne une conscience vive. «Pour se faire, par exemple, des idées par la vue, il faut regarder. Ce ne serait pas assez de voir (10). » Il y a en nous maintes choses que
(i) Art dépenser, part. I, chap. lî, pour la discussion, voir ci-après, part. II, chap. III. — (2) Ibid., p. 17. - (3) Ibid., p. ry- — (4) Ibid., p. i3. — (5) Ibid., p. i5. - (6) Ibid., p. 16. - (7) Ibid., p. 18.- (8) Ibid., ibid. - (9) Ibid., p. 19.- (10) Ibid., p. 32.
de nos idées.
nous apercevons certainement, puisqu'elles influent sur notre conduite , mais que nous ne remarquons pas (1) ; aussi ne laissent-elles aucune trace en nous. Il ne sufHt donc pas d'une conscience légère ; il faut une conscience attentive et réfléchie.
D après ce qui précède , il semble que lattention est la cause des idées , puisque c est grâce à elle que nos sensations deviennent des idées. C'est la doctrine à laquelle s'est arrêté Laromiguière. Mais , suivant Condillac , la vraie cause n'est pas encore là. Car « les objets attirent notre attention par le côté par où ils ont plus de rapport avec notre tempérament , nos passions , notre état , pour tout dire, avec nos besoins (2). » Nos besoins sont donc la cause de nos idées (3) .
De la liaison Non-seulemont nos besoins sont la cause de nos idées , des idées, mais la liaison de nos besoins est la cause de la liaison de nos idées. « Nos besoins tiennent les uns aux autres , et on en pourrait considérer les perceptions comme une suite d'idées fondamentales , auxquelles on rapporterait toutes celles q7ii font partie de nos connaissances (4). »
Condillac signale encore , comme contribuant à former la chaîne de nos idées, l'analogie des signes, l'ordre des perceptions et la liaison des circonstances (5). Mais il ne parle ni des rapports réels des choses , parce que, dans son système , nous ne sommes jamais en rapport avec la réalité mais avec des idées , ni de l'enchaînement logique des idées , car c'est un de ces points de vue que l'empirisme néglige volontiers. Il ne dit rien non plus du rôle des facultés de l'âme dans l'association des idées. S'il parle en passant de l'imagination et de la mémoire , c'est pour
(I) T. VI, p. 3o. - (2) Ibid., p. 38. — (3) Ibid., p. i et 4. — (4) Ibid , p. 39. — (3) Ibid., p. 40.
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Des signes.
les faire dépendre de Tassociation des idées (1). Aussi sommes^nous étonnés de 1 entendre dire plus loin (2) que les associations d'idées sont quelquefois volontaires. Nous ne nous expliquons pas non plus les conseils qu'il donne sur la manière de rappeler nos idées. D*après lui cela se peut toujours , « puisqu'il n'y a point d'instant où notre tempérament, nos passions et notre état n'occasionnent en nous quelques-unes de ces perceptions que j'appelle fondainen taies (3). » La raison est-elle bien concluante?
Ce chapitre sur la liaison des idées renferme des pages très-intéressantes sur l'influence de l'imagination , sur la folie , sur les romans , sur certains ouvrages de dévotion; mais on y trouve aussi d'inextricables subtilités. La liaison des besoins, l'attention liant les idées des besoins^ les perceptions des besoins devenant une suite d'idées , le rapport des besoins aux idées des choses produisant la liaison des idées ^ etc., j'avoue que tout cela me parait peu intelligible, et je crois que, si Condillac a recours à ce langage bizarre , c'est qu'il veut éviter à tout prix de faire intervenir l'action des facultés de l'âme , les rapports réels des choses et les rapports logiques des idées.
Parmi les choses qui , dans la psychologie de Condillac, remplissent le rôle de nos facultés absentes , il faut surtout remarquer les signes. Notre auteur en démontre la nécessité dans deux chapitres assez étendus. Sans doute, il reste bien en deçà de ces assertions de la Logique et de la Langue des calculs, que Laromiguière lui-même appellera les paradoxes de Condillac. Mais il accorde déjà beaucoup aux mots ; il dit, par exemple, que la justesse de notre jugement dépend de l'exactitude avec laquelle nous nous servons des signes , et que l'adresse à se servir des signes
(I) T. VI, p. 43. — (a) Ibid., p. 45. — (3) Ibid., p. 41.
fait toute la différence que Ton remarque entre les esprits. Pour découvrir les rapports du langage avec la pensée , il emploie la même métliode que pour l'origine des idées dans le Traité des sensations. 11 procède par suppositions et conjectures. Si les signes nous manquaient, dit-il, nous n aurions pas telle idée ; /imagine que ce jeune homme de Chartres qui , pendant les vingt-trois premières années de sa vie , avait été sourd et muet , disposait à peine de son attention, etc. Nous apprécierons plus tard cette méthode (1).
Des idées Le chapitre VIII de cette première partie est le morceau générales. ]^ pj^g étendu quc CoudiUac ait consacré aux idées générales. Nous devons donc nous y arrêter quelques instants. Les idées générales, dit-il, ne sont que des idées sommaires et des expressions abrégées (2); elles sont les résultats de nos observations particulières (3). Ce n'est pas d'après la nature des choses, mais d après la manière dont nous les connaissons que nous déterminons nos idées de genres et d'espèces. Ces idées sont donc bien imparfaites j et voici en quoi consiste leur imperfection. C'est que les objets nous paraissent conformes lorsqu'ils ne le sont pas, parce que nous n'avons pas la vue assez perçante pour en découvrir les différences. C'est la' limitation de notre esprit qui rend les idées générales si nécessaires. Dieu n'en a pas besoin , parce que sa connaissance infinie comprend tous les individus.
Ici se présente la question des universaux. Condillac se prononce nettement pour le nominalisme : « Louis XI , dit-il , crut devoir défendre la lecture des livres des nominaux. Ainsi l'autorité sévit contre ceux qui avaient raison. L'autorité ne raisonne pas (4). »
(i) Ci-après, part. JI, chap. ix. — (2) T. VI, p. 96. — (3) Ibid.,p. i23. — (4) Ibid., p. 102.
Voici d'où vient , suivant Condillac , Terreur des !
réalistes. Nos premières idées qui sont particulières , pré- I
sentent une vraie réalité , qu'elles perdent par labstrac- i
tion et la généralisation. Mais alors , l'habitude nous fait conserver aux idées abstraites cette réalité qui n'appartenait qu'aux idées particulières. A cette cause d'erreur il s'en ajoute d'autres encore r V d'après ce principe que le néant. ne peut avoir aucune propriété, nous sommes portés à affirmer que les idées abstraites sont quelque chose de réel ; 2® « les noms des substances tiennent dans notre esprit la place que les sujets occupent hors de nous; ils. y sont le lien et le soutien des idées simples, comme au dehors les sujets le sont des qualités. Voilà pourquoi nous sommes toujours tentés de les rapporter à ces sujets, et de nous imaginer qu'ils en expriment la réalité même (1) ; » 3® comme nous connaissons l'essence de certaines choses , telles que la sagesse , la justice , puisque nous-mêmes nous en avons formé l'idée sans modèles , les scolastiques ont cru en savoir aussi long sur la corporéité, Y animalité ^ V humanité; 4** enfin, il est plus commode de supposer sous les mots une réalité, une entité, que de déterminer par l'analyse , et de fixer dans son esprit toutes les idées simples que doivent signifier les mots. Le premier procédé satisfait à la fois notre impatience et notre curiosité , tandis que le second veut du temps , de l'expérience et de la réflexion.
Telles sont les causes de l'erreur du réalisme et les raisons qui font craindre qu'on ne renonce jamais aux abstractions réalisées. Voici maintenant ce qu'un tel système produit dans la science. C'est au réalisme que nous devons « l'heureuse découverte des qualités occultes , des formes
(i)T. VI, p. ii3.
76 ANALYSE DE l'ART DE PENSER.
substantielles , des espèces intentionnelles (t) , » et , pour ne parler que de ce que l'on rencontre chez les modernes, c'est à lui que nous devons cette prétention des philosophes de voir sous les mots étre^ substance^ essence y genre , espèce , autre chose que des collections d'idées simples qui viennent des sens et de vouloir pénétrer plus avant (2). Les noms des substances, corps ^ animal^ homme ^ métal ^ or ou argent ^ dévoilent tous aux yeux des philosophes des êtres cachés au reste des hommes.
De là une infinité de questions superflues : la glace et la neige sont-elles de l'eau? Un fœtus monstrueux est-il un homme? Dieu, les corps, les esprits sont-ils des substances? De là les définitions par genre prochain et différence spécifique, définitions qui seront toujours défectueuses par l'impuissance où nous sommes de connaître les essences (3),
On a réalisé les facultés de l'âme ; on s'est demandé si le jugement appartient à l'entendement ou à la volonté; s'ils sont l'un et l'autre également actifs et également libres, si la volonté est capable de connaissance ou si ce n'est qu'une faculté aveugle, si enfin elle commande à l'entendement ou si celui-ci la guide et la détermine. Ceux même, tels que les cartésiens, qui ont remarqué expressément que les facultés ne sont point des êtres distingués de l'âme, ont agité ces questions. Ils ont donc réalisé des idées abstraites contre leur intention et sans s'en apercevoir. Mais ce sont là des questions futiles qui se résolvent d'elles-mêmes, si l'on réfléchit que l'affirmative et la négative dépendent du point de vue où l'on se place. « 11 suffit, dans ces sortes de cas, d'expliquer les termes,
(i) T. VII, p. io5. — (2) Ibid., p. io5. — (3) Ibid., p. 107.
en déterminant, par des analyses exactes, les idées que Ton se fait des choses (1). »
L*abus des idées générales a introduit un jargon ridicule que 1 on prend pour de la science. Wolf définit Timpossible ce qui implique contradiction^ le possible ce qui n implique pas contradiction^ l'existence le complément de la possibilité. « L existence est donc le complément de la non implication de contradiction. Quel langage ! En observant mieux Tordre naturel des idées, on aurait vu que la notion de la possibilité ne se forme que d après celle de l'existence (2). »
Telles sont à peu près les idées exprimées dans ce cha-^ pitre. Nous examinerons plus tard (3) ce qu elles peuvent ofirir de vrai ou de feux ; mais, dès à présent, il est impossible d en méconnaître le haut intérêt et le rapport au sujet qui nous occupe.
Des principes Le chapitre IX a aussi pour sujet une importante question de logique. Des principes généraux et de la synthèse. Nous devons nous y arrêter comme au précédent.
Les hommes, dit Condillac (4), ont fait leurs premières découvertes en suivant la vraie méthode qui est l'analyse. Pour soulager la mémoire et mettre de la précision dans Je langage, ils ont résumé leurs observations particulières dans des propositions générales. Mais ayant oublié de bonne heure avec la méthode d'investigation celle de doctrine, ils n'ont plus trouvé d'autre moyen de démontrer la vérité d'une découverte, que de faire voir qu'elle s'accordait avec les propositions générales que personne ne révoquait en doute. Cela fit croire que ces propositions étaient la vraie source de nos connaissances. Ajoutez à
(I) T. VII, p. 1 10. — (2) T. VI, p. 1 1«. — (3) Voir notre !!• parUe, chap. vi. — (4) T. VI, p. i2oet 121.
généraux.
cela le désir de paraître profond en faisant mystère de la vraie méthode qui est toute simple, et vous comprendrez pourquoi les propositions générales ont été prises pour principes.
Dt la synthèse. « L'inulitité et labus de ces principes parait surtout dans la synthèse, méthode où il semble qu*il soit défendu à la vérité de paraître, qu elle n'ait été précédée d'un grand nombre d axiomes, de définitions et d autres propositions prétendues fécondes (1). » Cette méthode, peu propre à corriger un principe vague, une notion mal déterminée, laisse subsister tous les vices de raisonnement, on les cache sous les apparences d'un grand ordre, qui est aussi superflu qu'il est sec et rebutant. C'est ce que l'on voit dans les ouvrages de métaphysique, de morale et de théologie où l'on a voulu s'en servir (2), tels que ceux de Descartes, de Malebranche, de Spinoza, d'Arnauld, de Boursier. Les mathématiques même doivent leur certitude, non à cette méthode, mais à l'analyse.
« Une idée générale ne peut nous faire descendre qu'aux connaissances qui nous ont ont élevés jusqu'à elle, ou à celles qui auraient également pu nous en frayer le chemin (3). »Elle nous sert à marquer les principaux endroits par où nous avons passé (4).
La synthèse, propre tout au plus à démontrer d'une manière fort abstraite les choses qu'on pourrait prouver d'une manière bien plus simple^ éclaire d autant moins l'esprit qu'elle cache la route qui a conduit aux découvertes. Il est à craindre qu'elle n'en imposé, parce qu'avec des propositions détachées il est aisé de prouver tout ce qu'on veut. Enfin, elle n'abrège pas : car les auteurs qui
(i)T. VI, p. 122. —(2) Ibid., p. 123. — (3) Ibid.,p. 124.— (4) !bid., p. 128.
Du syUogisme.
s'en servent tombent dans des redites fréquentes et beaucoup de détails inutiles.
Rien de plus frivole que la méthode syllogistique 1). Car il suffirait de décomposer les idées pour en apercevoir les rapports. Toute la force de la démonstration est dans ridentité que la décomposition des idées rend sensible. Il importe peu de la forme que Ion donne au raisonnement, et les idées moyennes, dont les logiciens font tant d*usage, ne sont qu'une source d*abus.
Le seul moyen d acquérir des connaissances est de remonter à Torigine de nos idées, d en suivre la génération et de les comparer sous tous les rapports possibles, c'està-dire, de décomposer et composer méthodiquement^ ce que /appelle analyser.
La question des principes généraux et de la synthèse conduit naturellement à celle des propositions identiques et instructives et des définitions, qui Êtit lobjet du chapitre X.
L'opinion de Condillac sur les propositions identiques et instructives , sur les définitions de mots et celles de clioses, est une des parties originales et curieuses de sa logique.
Propositions ^^ s^î toute proposition est identique. Mais parmi les identiques et propositious identiques, les unes n'apprennent rien à personne, comme celle-ci, le blanc est le blanc, les autres, comme celle-ci, les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits^ sont identiques pour un géomètre, mais instructives pour celui qui ne connaît pas la géométrie. Une proposition instructive est donc celle qui ne parait pas identique à celui qui remarque pour la première
propositions instructives.
Cl) T. VI, p. i3i.
la définition.
fois le rapport des termes dont elle est composée. Les propositions sont donc instructives pour les ignorants, identiques pour ceux qui savent. Un esprit supérieur ne ferait que dire de mille manières le même est le même (1).
Ces vues sur les propositions se rattachent à la théorie de ridendité qui tient tant de place dans la logique de Gondillac.
De II y A trois sortes de définitions : celle de chose, celle de
mot, et la description.
Suivant Gondillac, les définitions telles que celle-ci, Xàme est un être capahle de sensation^ sont des définitions de moi», et les définitions dont on se sert en mathématiques et en morale sont de choses. Voilà une doctinne qui surprendra plus d'un lecteur. Cependant, elle est en rapport avec le reste du système. Rappelons-nous, en effet, que, pour Gondillac, le mot âme, comme les mots faculte, homme, bœuf, n'est qu'une expression sommaire, un signe par lequel nous résumons plusieurs idées particulières, afin de mettre de la précision dans le langage et de soulager la mémoire. Dès lors, une définition de l'âme est purement verbale. Mais, en morale et en mathématiques, nous connaissons l'essence des choses (2). Ges sciences se servent donc de définitions de choses.
Les définitions de mots, comme par exemple l'analyse des opérations de l'âme, deviennent des définitions de choses par un effet des bornes de notre esprit. Pour un esprit supérieur, ces analyses ne seraient que des définitions de mots, propres à lui faire connaître l'usage des différents noms que nous donnons à la sensation (3). Mais
(i)T. VI, p. 140. — (2)Ibid., p. 114. — (3) Ibid., p. 141.
ANALYSE DE l'aRT DE PENSER. 81
ce sont des définitions de choses pour celui qui ne se connaît pas encore (1).
Gondillac revient sur les définitions dans le chapitre XIII, comme on le verra bientôt. On peut remarquer, en passant, 1 analogie de sa doctrine avec celle de Laromiguière. L'auteur des Leçons de philosophie dira aussi que les définitions sont de mots pour les savants et de choses pour les ignorants.
Valeur des Avec le chapitre XI, nous abordons cet ordre de questance , Vespa^ tiotis qui cst uu éternel sujet de disputes entre les écoles d infini. ' pliilosophiqucs : il s agit de la valeur des idées de substance, d'espace, de durée, d'infini.
Que savons-nous sur l'être où nos sensations se succèdent? (( Il ne se connaît que comme quelque chose qui est dessous ses sensations, et en conséquence, nous l'appelons substance (2). »
Que savons-nous sur la siubstance des choses extérieures? « Nos sensations deviennent les qualités des
objets sensibles Nous nous représentons quelque
chose pour les recevoir, quelque chose que nous imaginons encore dessous, et que pour cette raison nous nommons encore substance (3). » On aurait grand tort de vouloir juger de ce que les êtres sont en réalité « par les apparences sous lesquelles ils se montrent à nous (4). »
D'après ce qui précède, Gondillac réduirait à bien peu de chose ce que nous savons sur les substances. Mais sa critique sera moins absolue dans un autre endroit de Y Art de penser^ où il déclarera que nos connaissances à cet égard sont seulement incomplètes (5), et qu'il dépend de nous de parler des substances dans la dernière exactitude.
(i)T.VI, p. 141. — r2)lbid., p. 1.4.3. — (3) Ibid., p. 144. — (4) Ibid., p. 145.— (5) Ibid., p. 171.
Nos sensations, dont la collection est devenue tour à tour l'âme et les corps, vont devenir encore autre chose. A cette question : qu est-ce que l'étendue, le mouvement et la durée? Condillac répond: c'est la coexistence des sensations (1). L'idée d'espace vient d'une abstraction qui a décomposé nos sensations. Nous pouvons même par difl'crentes abstractions avoir les idées de ce que nous appelons videy espace pénétrable y matière similaire. Mais ces abstractions ne font que décomposer nos sensations (2). »
« Nous n'avons point d'idées de l'infini (3). » En effet, pour acquérir les idées de nombre, « il n'est pas nécessaire, comme on le prétend, de supposer en nous l'idée
d'un nombre infini Il suffit de supposer que nous
sommes capables de nous faire l'idée de l'unité, de l'ajouter à elle-même et d'attacher à chaque collection un signe (4). »
Nous nous imaginons que si nous pouvons sans cesse ajouter à l'unité, c'est parce que l'idée de l'infini nous est présente. « Cependant, qu'on ajoute sans cesse des unités les unes aux autres, parviendra-t-on jamais à pouvoir dire voilà le nombre infini y comme on peut dire voilà le nombre mille? (5) »
Telle est l'opinion de Condillac sur les idées de substance, d'espace, d'infini. Il dit quelque part qu'il ne veut pas recommencer les disputes des métaphysiciens, mais simplement établir les idées que nous nous formons (6). Mais il nous semble que la manière dont il s'exprime n'est pas faite pour terminer les disputes.
Idées simples, Le dernier chapitre de la première partie (chap. XIII) complexes, roulc sur un sujet que Laromiguière traitera plus tard dans
(1) T. VI, p. 148. — (2) Ibid., p. 148. — (3) Ibid., p. i56.— (4) Ibid., p. iS;.— (5) Ibid., p. i58. — (6) Ibid., p. 143.
ANALYSE DE l'ART DE PENSER. 83
une leçon ingénieuse,, les idées simples et les idées complexes. Conddlac en prend occasion de revenir sur les définitions. Pour connaître les idées simples^ dit-il, il suffit de réfléchir sur ce qu'on éprouve à la vue des objets (1). Pour connaître les idées complexes, il faut les analyser et suivre le progrès de leur génération (2). De là l'inutilité des définitions par genre et par différence. Pour les idées simples, l'usage de ces définitions est impossible, et, s'il s'agit d'idées composées, ces définitions renferment toujours quelque chose d'arbitraire qui donne matière à des disputes (3).
L'abus des définitions, défaut ordinaire des philosophes, se rencontre quelquefois chez les mathématiciens. « C'est une des suites delà synthèse qu'ils ont si fort à cœur (4).»
SeconJe partie La sccondc partie de Y Art de penser a pour titre : Des moyens les plus propres à acquérir des connaissances. Nous n'aurons pas besoin d'insister autant que sur la première. Car l'auteur reproduit ce qu'il a déjà dit dans un autre ouvrage (5), sur l'indétermination des idées et des mots considérée comme la cause unique de nos erreurs, sur la manière de déterminer les idées et les mots, sur l'ordre à suivre dans la recherche et l'exposition de la vérité.
Aux observations qu'il à déjà faites il en ajoute quelquesunes dont nous allons rendre compte.
De Part de sou- H Serait intéressant de comparer à certains passages de
tenir son at- j^ Recherche de la vérité, le chapitre intitulé : De Vart de
conduire et de soutenir son attention et sa réflexion. Cet
art consiste, suivant Condillac, à employer à propos les
(I) T. VI, p. 164. — (2) Ibid., ibid. — (3) Ibid., p. i66. — (4) Ibid., p. 167. — (5) VEssai sur l'origine des connaissances humaines.
84 ANALYSE DE l'ART UE PENSER.
sens, rimagiuation, la liaison des idées et les règles de la méthode.
Certains philosophes ont eu tort de croire que les sens sont un obstacle à la réflexion. Consultons, en effet, Texpérience. Assurément, lorsqu'on se recueille dans le silence et l'obscurité, le plus petit bruit, la moindre lueur suffisent pour distraire (1). Mais lorsque je médite pendant le jour et au milieu du bruit, il suffit, pour me donner une distraction, que la lumière ou le bruit cesse tout à à. coup. Cette double expérience prouve que ce qui fait obstacle à la réflexion, ce ne sont pas nos sensations, mais bien les révolutions inopinées (2). « Je dis inopinées. Car, quels que soient les changements qui se font autour de nous, s'ils n'offrent rien à quoi nous ne devions naturellement nous attendre, ils ne font que nous appliquer plus fortement à l'objet dont nous voulions nous occuper (3). »
Puisque ce sont les révolutions inopinées qui font obstacle à la réflexion, le meilleur moyen de soutenir l'attention sera la liaison des idées. « Tout consiste à savoir former ces liaisons conformément au but qu'on se propose et aux circonstances où l'on se trouve. Avec cette adresse, il ne sera pas nécessaire d'avoir, comme quelques philosophes, la précaution de se retirer dans des solitudes, ou de s'enfermer dans un caveau, pour y méditer à la lueur d'une lampe (4). »
Condillac remarque avec raison que nous sommes continuellement assaillis par les idées sensibles et intellectuelles, qu'il ne faut, par conséquent renonce r ni aux unes ni aux autres, mais qu'il faut repousser les idées intellec-
(i) T. VI, p. 2 12. — (2)lbid., p. 2 1?. — t3) IbiJ., p, 214. — (4) Ibid., p. 2i5.—
tuelles comme les idées sensibles, quand elles n'ont point d analogie avec l'objet de notre réflexion (1). »
L'imagination peut être d'un grand secours pour soutenir l'attention. « Elle rend les idées équivalentes à des sensations (2).
Enfin, il nous faut une méthode; mais une méthode simple et que nous nous soyons faite nous-aièmes, en remarquant toutes les circonstances qui nous ont donné des idées quand nous en avons eu (3). A ce point de vue, les hommes de génie auraient rendu un grand service à l'esprit humain s'ils avaient fait l'histoire de leur esprit. « Descartes l'a fait et c'est une des plus grandes obligations que nous lui ayons (4). »
Parmi les moyens d'apprendre à soutenir l'attention, Condillac ne pouvait oublier l'étude des mathématiques. « Les mathématiques, dit-il, sont la science où l'on connaît le mieux l'art de conduire sa réflexion. Elles doivent cet avantage à la précision des idées, à l'exactitude des signes et à l'enchaînement dans lequel elles présentent les choses (5). )) De l'analyse. GondiUac avait exposé en partie ses idées sur l'analyse, dans le chapitre de Y Essai intitulé : De V ordre que Von doit suivre dans la recherche de la vérité. Ce chapitre est reproduit httéralement dans ÏArt d** penser, mais précédé d'un autre spécialement consacré à l'analyse dont on examine la nature et l'utilité.
« Analyser, c'est décomposer, comparer et saisir des rapports (6). » Nous reconnaissons cette doctrine qui réduit à un seul les deux procédés fondamentaux de la métliode. On sent les efforts que fait GondiUac pour établir
(i)T. VI, p. 2i6. — (2) Ibid., p. 2i7.--(3) Ibid., p. 218. — (4) Ibid., p. 219.- (5) Ibid., ibid. — (6) Ibid., p. 22 1 .
86 ANALYSE DE L'aRT [)E PKXSEU.
cette identité, a II ne faut pas, dit-îl, décomposer au liasard, il faut présenter les idées partielles dans le point (le uue ou Von t^oit se reproduire le tout qu'on analyse (1). » En d'autres termes, l'analyse compose et décompose. Il n'y a pas deux procédés ; il n'y en a qu'un seul.
« L'analyse est le vrai secret des découvertes, parce qu'elle tend, par sa nature, à nous faire remonter à
l'origine des choses elle est ennemie des principes
vagues et de tout ce qui peut être contraire à l'exactitude et à la précision (2). »
« On raisonne au hasard quand on ne sait pas analyser ; car alors, on ne peut reconnaître l'évidence, ni eu distinguer les différentes espèces, ni, lorsqu'elle manque, déterminer les différents degrés de certitude dont les choses sont susceptibles (3). »
\JArt de penser se termine par cette conclusion un peu brusque : « Dans la première partie de cet ouvrage, nous avons expliqué la génération des idées ; dans la seconde, nous avons fait voir comment on doit conduire son esprit : c'est tout ce que renferme l'art de penser. )>
Outre les ouvrages dont nous venons de faire l'analyse, le Cours d'études à V usage du prince de Parme comprend treize volumes consacrés à l'histoire ancienne et à l'histoire moderne. Cette partie du Cours offre le plus grand intérêt non-seulement à l'historien, mais encore au moraliste et au publiciste. Le dernier volume est consacré tout entier au développement de cette pensée que l'histoire est une école de morale et de politique. Il serait curieux de le comparer à y Esprit des lois de Montesquieu et surtout aux ouvrages
(I) T. VI, p. 221.— (2) Ibid., p. 222. — (3) Ibid., p. 227.
du frère de Condillac, de Mably. Le premier volume de ce cours d'histoire renferme quelques aperçus de critique historique dont nous présenterons à la fois l'analyse et lappréciatioii dans la seconde partie de notre travail.