Ibid., p
270 bE LÀ MÉTHODE DANS LES SCIENCES PHYSIQUES.
tures et l*analogie. On cite partout ses remarques si judicieuses et si bien coordonnées sur les différents degrés de vraisemblance des conjectures, suivant que les analogies sont plus ou moins nombreuses, plus ou moins profondes. L auteur, bien inspiré cette fois par son antipathie contre le cartésianisme, combat, au nom de lanalogie, l^hypothèse de lanimal machine, a Les bêtes sont-elles donc des machines? Il semble que leurs opérations, les moyens dont elles opèrent et leur langage d action ne permettent pas de le supposer. Ce serait fermer les yeux à lanalogie (1). »
ODinion de Nous n aurions pas songé de prime abord à chercher ailleurs que dans le Traité des systèmes et dans Y Art de raisonner des vues applicables aux sciences physiques. Mais voici qu'un savant de premier 'ordre nous transporte, à propos de chimie, en pleine Langue des calculs. En tête de son Traité de chimie élémentaire ^ Lavoisier place un Discours préliminaire tout pénétré des principes de la logique coudillacienne. Les disciples de Condillac sont fiers de cet hommage rendu à leur maître par rillustre savant. Pour nous, nous pensons qu'il faut distinguer avec soin deux choses : V Les services réels que Condillac a pu rendre à la chimie, soit par ses idées personnelles, soit en rappelant avec force des règles de méthode déjà connues avant lui ; 2* Les assertions systématiques sur les rapports des signes et de la pensée.
Sur le premier point nous ne chicanerons pas les admi-: rateurs de Condillac. C'est bien d'après les vues de notre philosophe sur les qualités d'une langue bien faite que Lavoisier a mis de la simplicité et de l'analogie dans la nomenclature chimique. Au Heu de la poudre dalgaroth^
(i) Art de raisonner, liv. IV, ch. III.
du sel (Valembroth et du turbith minéral^ au Heu de V huile de tartre^ du beurre d'arsenic et de la fleur de zinc, lorsqu'il n*y a dans le règne minéral ni huile, ni beurre, ni fleur (1), on trouve dans Lavoisier des mots simples pour les corps simples, des mots composés pour les corps composés, avec le moyen de distinguer dans chaque composé ce qui est générique de ce qui est spécifique, ainsi que les proportions diverses des éléments. C est encore en s*inspirant d'idées tout à fait condillaciennes qu'il a adopté, pour la première partie de sa chimie élémentaire, un plan tout à fait contraire à celui que l'on suivait précédemment. Au lieu de supposer dès les premiers pas des connaissances que Télève ou le lecteur ne peut acquérir que dans les leçons subséquentes, (2), il s adresse immédiatement aux faits, n'arrive aux idées que par les faits et aux mots que par les idées. C'est pour aller, suivant la recommandation de Condillac, du connu à l'inconnu, que Lavoisier écarte ou ajourne sagement les questions obscures, comme celles des aflinités, des attractions électives, des premiers principes des corps. Rien, suivant Lavoisier, ne s'applique mieux à la chimie que les réflexions de Condillac sur les causes qui ont retardé le progrès des sciences en général, telles que l'habitude d'imaginer les choses avant de les connaître et d'abuser des mots sans les entendre. Enfin, aussi bien que Condillac, Lavoisier pense que « le seul moyen de remettre de l'ordre dans la faculté de penser, c'est d'oublier tout ce que nous avons appris, de reprendre nos idées à leur origine, et de refaire, comme dit Bacon, l'entendement humain. )>
(i) Voir le Discours préliminaire de la Chimie élémentaire, p. xxvi. — (a) Ib.,
Jusqu a présent, nous ne voyous rien à reprendre dans les idées que Lavoisier einprunte à Condiliac. Mais il ne s en tient pas là. Il envisage à un point de vue tout à fait condillacien les rapports généraux des signes et de la pensée. Il déclare qu'en s^occupant de réformer et de perfectionner la notnenclature de la cliimie, il a mieux senti qu'il ne lavait fait jusqu'alors févidence des principes posés par labbé de Condiliac, savoir que nous ne pensons qucu^ec le secours des mots, que les langues sont de véritables méthodes analytiques ^ que l'algèbre, la plus simple, la plus exacte et la mieux adaptée à son objet de toutes les manières de s'énoncer] est à la fois une langue et une méthode analytique ; enfin que tout Part de raisonner se réduit ù une langue bien faite, « En effet, dit-il, tandis que je n'avais pour objet que de perfectionner le langage de la chimie, mon ouvrage s'est transformé insensiblement entre mes mains, sans qu'il m'ait été possible de m'en défendre, en un traité élémentaire de chimie (1). »
Nous en demandons bien pardon à l'illustre savant, mais de ce qu'il n'a pu s'occuper de la forme sans s'occuper du fond, il ne s'ensuit nullement que le fond et la forme soient la même chose. Supposons un poète s'essayant à chercher des rimes; il est clair qu'il ne pourra sans extravagance négliger entièrement le sens. Dira-t-on pour cela que la rime est la poésie tout entière ?
Lavoisier ajoute : « Comme ce sont les mots qui conservent les idées et qui nous les transmettent, il en résulte qu'on ne peut perfectionner le langage sans perfectionner la science, ni la science sans le langage, et que; quelque certains que fussent les faits, quelque justes que fussent les idées qu'ils auraient fait naître, ils ne transmet-
(i) Lavoisier, Discours préliminaire, p. y i.
traient encore que des impressions fausses, si nous n avions pas des expressions exactes pour les rendre. » Voilà des observations très -justes et très-bien exprimées, mais nous répéterons ce que nous avons dit plus haut : cela ne prouve pas que tout lart de raisonner soit une langue bien faite. Remarquons, en finissant, que lorsqu'on lit ce Discours préliminaire qui est très-remarquable à certains égards, on y trouve quelquefois ce que nous reprochons souvent à Gondillac, des rapprochements de mots donnés pour des réprocités d'idées, une clarté apparente quand le fond est obscur, des paradoxes sauvés par le voisinage d'un lieu commun. Il était difficile de s approprier les qualités du philosophe à la mode sans prendre aussi quelques-uns de ses défauts.