CHAPITRE TROISIÈME
Analyse de la partie logique du Cours d'études
pour l'instruction du prince de Parme,
et premièrement, de l'ensemble de ce Cours.
Du Traité des systèmes nous passons au Cours d études pour V instruction du prince de Parme , en laissant sur notre route le Traité des sensations y le Traité des animaux et l'écrit sur le Commerce et le gouvernement.
Le Cours d études est important au point de vue des doctrines logiques de Condillac (1). Il ne sera pas hors de propos d'en indiquer l'économie générale , d'après l'auteur lui-même , avant de présenter une analyse de la Grammaire ^ de \Art d écrire ^ de \Art de raisonner et de XArt de penser. Nous verrons ainsi à quel ensemble se rattachent ces ouvrages , et nous aurons une idée de la méthode pédagogique de notre philosophe.
Le Cours détudes commence par le précis de cinq leçons préliminaires , sur les idées , les opérations de l'âme , les habitudes , la distinction de l'âme et du corps et la connaissance de Dieu. Voici le motif de ces leçons préliminaires : « Le progrès des connaissances humaines , dit l'auteur , a été retardé , parce que les hommes n'ont ni assez connu leur esprit , ni assez senti le besoin de
(i) Destutt de Tracy le place même, sous ce rapport, au-dessus de la Logique. Voy. Éléments d'idéologie <t t. III, p. iSg, Paris i825.
l'exercer (1). » Or, l'enfance des individus est comme celle des peuples. On ne saurait donc éveiller trop tôt la réflexion chez les enfants. C'est une pauvre éducation que celle qui ne cultive que la mémoire (2). Il importe moins de surcharger la mémoire d'un enfant , que de lui apprendre à découvrir ou à retrouver ce qu'il a besoin de connaître (3).. Du reste, qu'on ne s'imagine pas que les enfants sont incapables de raisonner. Ils raisonnent en apprenant à se servir de leurs sens (4) et en saisissant les analogies du langage (5). Plus tard, ils appliqueront le raisonnement à d'autres objets ; mais le raisonnement ne changera pas de nature, a Newton qui développait le système du monde , ne raisonnait pas autrement que Newton qui apprenait à toucher , à voir , à parler (6). »
« Convaincu de cette vérité , poursuit (]ondillac , je jugeai que le prince, dont on m'avait confié l'instruction , m'entendrait facilement, si, le faisant réfléchir sur les idées qui lui étaient familières, je lui faisais remarquer par quelle suite de raisonnements il les avait acquises. Cette méthode , propre à répandre la lumière dans son esprit , devait encore réveiller sa curiosité , puisqu'elle lui faisait voir que, pour arriver à de nouvelles connaissances, il n'avait qu'à se conduire avec moi, comme il s'était conduit tout seul. Cette seule considération supprimait les difficultés , écartait les dégoûts et donnait de la confiance (7). »
Telles sont les réflexions par lesquelles Condillac justifie ces leçons préliminaires sur les idées , les opérations de l'esprit , etc.
Voilà certainement une manière originale de commencer l'éducation d'un enfant de sept ans (le prince de Parme
(i) Condillac, Œvures, t. V, p. viii. — (2) Ibid., p. xiii. — (3) Ibid., p. xvii. — (4) Ibid., p. L. — (5) Ibid., p. lvii. — (6) Ibid., p. lvii. — (7) Ibid., p. nx.
avait cet âge) (1). Condillac parle de sa méthode avec une confiance absolue et une sorte d'orgueil ; il se fait gloire de l'avoir créée , et , s'il faut l'en croire , un plein succès couronna son entreprise. Car il nous raconte qu'avant d'écrire la première leçon , il la fit avec le prince même , et que , lorsqu'elle fut écrite , le prince l'entendit à la simple lecture. La même méthode fut suivie pour toutes les autres , et en moins d'un mois, cet enfant de sept ans se familiarisa avec toutes les idées que renferment les cinq leçons préliminaires (2).
Ainsi préparé , l'élève de Condillac peut suivre la marche qu'ont suivie les premiers peuples pour s'instruire , mais dans de meilleures conditions et avec plus de fruit (3).
Les peuples ont commencé par les connaissances nécessaires à la satisfaction de leurs besoins. Le prince observe ces premiers progrès ; il remarque que l'on se trompe moins sur les moyens de satisfaire aux besoins les plus pressants que sur les choses de pure spéculation , et il se corrige du préjugé que toutes les choses ont toujours été ce qu'elles sont , soit dans les sociétés , soit chez les individus (4).
Mais il arrive un temps où les sociétés , assurées de leur subsistance, recherchent les choses qui peuvent contribuer aux commodités et aux agréments de la vie. Alors le goût se forme. C'est pour suivre une marche analogue que le précepteur du prince de Parme appelle d'abord l'attention de son élève sur ces premières notions d'agriculture , d'astronomie et de commerce , qui suffisent à l'enfance des peuples , et qu'il songe ensuite à lui former le goût. L'étude des modèles passe naturellement avant celle des
(i) Condillac, Œuvres:, t. V, p. lxiv.— (2) Ibid., p. lxiv. —(3) Ibid., p. xxiii. — (4) Ibid., p. XXVI.
préceptes , puisque les langues ont précédé les grammaires, et que l'éloquence a précédé les rhétoriques.
Mais le moment vient oii il est bon de réfléchir sur ce que Ton sait et de le coordonner. Le précepteur compose alors la Grammaire et Y^rt décrire. Plus. tard , quand rélève est capable d^observer et de raisonner, l'ouvrage intitulé Art de raisonner lui met sous les yeux , non pas des règles de logique qui ne s'appliquent à rien , mais une partie des découvertes des philosophes (1). Enfin, à la Grammaire , à \Art décrire et à \Art de raisonner vient s'ajouter un nouvel ouvrage , qui n'est que le dernier développement de tous les autres, XArt de penser, « Au reste , observe Condillac , l'art de parler , l'art d'écrire , l'art de raisonner et l'art de penser ne sont, dans le fond , qu'un seul et même art (2), » ou plutôt , tout se borne à l'art de parler , considéré comme l'art qui apprend à penser (3).
Après toutes ces études , le prince aborde celle de l'histoire. On sait que les leçons d'histoire n'occupent pas moins de treize volumes , sur les vingt-trois dont se composent les œuvres complètes de Condillac.
Telle est l'économie de ce plan d'études à l'usage du prince de Parme. La logique y occupe, comme nous l'avons dit, une place importante; elle se trouve mêlée à tout le reste; mais on doit la chercher surtout dans la Grammaire^ VArt décrire y Y Art de raisonner et Y Art de penser. Essayons , par des analyses aussi courtes que possible , de donner une idée de ces différents ouvrages.
(i) Œuvres^ t. V, p. xxxiv. — (2) Ibid., p. xxxvi. — (3) Ibid., p.