CHAPITRE HUITIÈME
De la définition et de la classification.
Sommaire. — De l'abus des définitions. — Tendance de Condillac à ramener la définition de chose à celle de nom. •>- Critique des définitions par genre et par di£férence. — De la définition par la génération des idées. — Des classifications. — Confusion des classifications naturelles et des classifications . artificielles.
Il existe de nombreux rapports entre la définition et les autres procédés de la méthode. On peut même retrouver, dans la théorie de la définition, le caractère général de chaque système. Ainsi le nominalisme, pour lequel toute la science n'est qu'une langue bien faite, n'admettra que des définitions de mots ; le réalisme qui soutient que les idées générales ont un objet dans la nature, cherchera l'essence des choses dans les genres et les espèces.
Quoique notre auteur ne traite pas longuement de la définition, sa doctrine logique reparaît tout entière dans le peu qu'il dit sur ce sujet. Il importe donc de remarquer et d'apprécier ces quelques aperçus. Nous voyons , en effet, qu'ils ont fait leur chemin dans l'école condillacienne, puisqu'on les trouve précisés, développés et discutés dans trois leçons de Laromiguière (1).
Condillac s'attache à combattre l'abus des définitions.
(i) T. 1, Leçons 1 1, 12, i3.
Nulle part II ne distingue positivement la définition de mot de celle de chose ; au contraire, dans ce qu^il dit de la définition en général, sa tendance constante est de ramener la définition de chose à celle de mot. Enfin, lorsqu^il exprime des idées applicables aux définitions de choses, on voit qu'il n'en admet qu'une seule espèce, celle qui se &it par la génération des idées.
Un philosophe ennemi de la synthèse devait naturellement s'élever contre l'abus des définitions. « On le&> offre au lecteur, dit Condillac, dans un moment où il ne peut pas encore les comprendre (1). » Au lieu de prendre les définitions pour les principes de ce qu'on va dire, on devrait les prendre pour le précis de ce qu'on a dit (2). Il ne faut définir ni les clioses claires par elles-mêmes, ni les choses obscures où il est impossible de démêler des qualités par où elles puissent se distinguer (3).
Nous ne pouvons qu'approuver notre auteur lorsqu'il . s'élève contre l'abus des définitions. Mais ici déjà on peut lui reprocher d'en méconnaître en partie l'utilité. Il dit, par exemple, que la définition doit être plutôt le résumé de ce qu'on a dit que le principe de ce qu'on doit dire. Gela est vrai dans les sciences d'observation. Mais il n'en est plus de même en matliématiques. Il est difficile de bien préciser la pensée de Condillac sur l'emploi de la définition au commencement des démonstrations mathématiques. Tantôt il dit que les mathématiciens connaissent l'essence des figures et qu'ils suivent avec succès une méthode interdite aux métaphysiciens (4); tantôt il reproche aux géomètres de définir des choses fort simples, a défaut qui est une des suites de la synthèse qu'ils ont si fort à cœur, et qui demande qu'on définisse tout (5). » Mais,
(1) Artd*écrire, p. 354. — (2) Ibid. — (3) Ibid., p. 355. — (4) Traité des systèmes, p. 96. — (5) Art de penser, p. 167.
224 DE l\ DÉFINITION.
quoiqu^U semble éviter de s expliquer, oa peut dire qu*il tend généralement à diminuer Timportance de la définition. C'est, du reste, ce qui résulte de la manière incomplète et exclusive dont il en conçoit la théorie, iceàra- Nulle part, avons-nous dit, Gondillac ne distingue posion de tivement la définition réelle de la définition verbale. Ce sont
à celle
^- là cependant deux procédés bien différents* La définition de mot enlève au terme défini toute acception antérieure ; elle se borne à une modification du langage, et ne cherche qu'une expression abrégée; elle est arbitraire et ne suppose ni l'existence ni même la possibilité des objets. La définition de chose a des caractères tout à fait opposés. Loin de signaler ces différences, Gondillac semble prendre à tâche de les ef&cer, et de ramener la définition de chose à celle de mot. Ce point de vue est dans la logique de son système* Dans les doctrines qui se rapprochent des idées innées, on laisse plus volontiers aux mots un certain sens naturelj et l'explication de ce sens, l'analyse de l'idée indiquée d'avance constitue la définition de chose. Mais, dans le condillacisme qui a horreur de l'inné, où toutes les idées sont factices, on fait sa langue à mesure que l'on acquiert des idées. Après chaque opération dé la pensée qui fournit de nouvelles connaissances, on impose des noms à ces connaissances nouvelles, et c'est précisément en cela que consiste la définition de nom. Remarquons encore que, dans la définition de chose, l'idée que l'on définit, ou le premier terme de la définition, est une espèce de synthèse primitive. Or Gondillac repousse la synthèse sous toutes ses formes. Nous ne devons donc pas ètie étonnés qu'il donne une préférence exclusive aux définitions de mots. D'après certains passages, on dirait qu'il n'en admet pas d'autres ; c( il faut, dil-il, se tenir en garde contre le préjugé où l'on
est communément, que les définitions dévoilent la nature des choses. Il serait dangereux de s'y méprendre. Les erreurs des physiciens en sont une preuve vivante (1). » S'il parle des règles de la définition, il les réduit toutes à la nécessité de mettre de Tordre dans nos idées, pour nous les rappeler facilement (2). Plus tard, Laromiguière, appliquant à toute définition ce qui n'est vrai que de celle de nom, vantera le morceau de Pascal sur l'esprit géométrique (3), comme renfermant tout ce que l'on peut dire sur les qualités d'une bonne définition. Enfin, le grand principe de la Langue des calculs^ qu'une science n'est qu'une langue bien faite, n'implique- t-il pas la condamnation de toute autre définition que celle de nom?
Quelque défenseur de Condillàc dira-t-il que ce point de vue est le vrai, et que tout, dans une science, se réduit à définir des mots? C'est là une thèse insoutenable. Les mots dont on se sert pour définir d'autres mots aboutissent en fin de compte à des idées, et les idées correspondent à des choses. On veut surtout régulariser la langue ; mais la langue ne peut être considérée en ellemême. Pour juger si elle est bien ou mal faite, il faut la mettre en présence de la réalité.
Si on cherche, dans notre auteur, ce qui peut s'appliquer aux définitions de choses, on remarque surtout les attaques dirigées contre les définitions [mr le genre et la différence, et l'importance exclusive accordée à celles qui se font par la génération des idées.
des La définition pergenus et differentiamipSLrticipe au diset crédit jeté sur les idées générales. Pour définir les objets on a mieux à faire que de les classer, dit Laromiguière (4).
(i) Art d'écrire, p. 356. — (2) Ibid. — (3) Pensées de Pascal, édit. Havet, p. 526. — (4) Leçons de philosophie^ 1. 1, p. 247.
ns I e' nce.
Pour que les définitions per genus et differentiam ne fussent pas inutiles et abusives, il faudrait que le genre et la différence fussent bien connus. Or, c'est ce qui n'arrive guère, tt II y a telle espèce d animal et telle espèce de plante qui se distinguent si peu, que les naturalistes s y trompent, et c'est alors qu'il faut surtout se méfier des définitions (1). )> On devrait même d'après ce qui suit s'en méfier toujours; car « pour faire des classes qui marquent exactement la différence de chaque espèce, il fendrait diviser et sous-diviser jusqu'à ce qu'on fût parvenu à distinguer autant d'espèces que d'individus (2). » Allez donc, dans ces conditions, faire des définitions per genus et differentiam.
On le voit , cette objection s'attaque à la fois aux définitions par genre et par différence et à la certitude des idées générales. Si donc ces deux questions s'enchaînent étroitement, ce que nous avons dit de la valeur objective des universaux réfute suffisamment les vues de Condillac sur les définitions.
Entre plusieurs exemples de définitions défectueuses, Laromiguière cite celle-ci : V homme est un animal raisonnable. Cette définition, dit-il, ne nous apprend rien, puisque nous ne saisons pas assez parfaitement en quoi consiste l'animalité, que nous sommes embarrassés pour dire si certaines productions de la nature sont des plantes ou des animaux^ que Dieu aurait pu donner la raison à un i^er de terre ^ etc. (3). Nous répondons que, si cette vieille définition ne dit pas tout sur la nature de l'homme, elle dit assurément quelque chose, et qu'en approfondissant les deux idées qu'elle renferme, on peut la rendre de plus en plus instructive.
(i) Art d'écrire, p. 357. — (2) Ibid. — (3) Leçons de philosophie, 1. 1, p. 225.
Condillac objecte encore que les définitions par genre et différence sont également inutiles pour nous faire connaître les idées simples et les idées composées. Pour les idées simples, cela n a rien d'étonnant, puisque ces idées ne se définissent en aucune manière. A l'égard des idées composées, notre auteur soutient que les meilleures d'entre ces définitions ne valent pas même une analyse imparfaite. C'est qu'il y entre toujours quelque chose de gratuit, ou, du moins, on n'a point de règle pour s'assurer du contraire. Dans l'analyse on est obligé de suivre la génération des idées (1).
C'est toujours la même objection tirée du point de vue nominaliste en matière de genres et de différences. Pour nous qui distinguons plusieurs espèces de classifications, nous distinguons aussi des définitions /?er genus et differentiam de différente valeur. Si nous nous servons de classifications arbitraires et de généralités de convention, nos définitions seront bien imparfaites et peu réelles ; mais une définition reposant sur une classification méthodique et savante sera aussi instructive que celle où l'on suivrait la génération des idées. fini- La vérité sur les définitions de choses, c'est qu'il y en ?n a de plusieurs sortes, comme le remarquent MM. de P.- Royal (2) . Cliaque manière de définir peut avoir son utilité, et il faut bien se garder de professer sur, ce point une doctrine exclusive. C'est là le grand tort de Condillac. Il n'admet pas d'autre manière de définir que celle qui remonte à l'origine des idées et qui en explique la transformation. Nous avouons que souvent c'est ce qu'il y a de mieux à faire. Mais que les autres définitions soient sans
(i) Art dépenser, p. i66. — (2) Logique de P.-Royal, part. 11, ch. xvi.
valeur, c^est ce que ne prouvent ni les raisonsque &it valoir notre auteur ni les exemples qu'il cite.
Terminons cette étude sur la théorie de la définition, en citant un passage qui achèvera de montrer ce qu'il y a parfois d'étrange et d'incohérent dans cette partie de la doctrine de Condillac. Après avoir dit qu'en physique les définitions ne dévoilent pas la nature des choses, il ajoute : « Ce n'est que dans les mathématiques, dans la morale et dans la métaphysique que les définitions peuvent enfermer la nature des choses, c'est-à-dire de quelques notions abstraites (1). » Dans les deux premières lignes, il a l'air de faire une concession en faveur des définitions de choses ; mais il la retire aussitôt en disant que les choses ne sont que des notions abstraites^ et les sciences où les choses se réduisent ainsi à des notions absti*aites, sont non-seulement les mathématiques et la morale, mais la métaphysique, * c'est-à-dire ce que nous appelons aujourd'hui la psychologie et la tliéodicée.
Le résultat de l'examen que nous venons de faire peut se résumer ainsi : nous approuvons Condillac dans ce qu'il affirme et nous le blâmons dans ce qu'il nie. Il fait bien de s'élever contre l'abus des définitions, parce que cet abus fait quelquefois oublier l'expérience et l'analyse; il fait bien d'insister sur les définitions de mots, puisque ces définitions déterminent la langue de la science. Enfin, il est peut-être le premier à montrer l'importance des définitions par la génération des idées. Voilà ce qu'il y a de bon dans sa doctrine ; le reste est faux , exclusif, arbitraire.
Après ce que nous avons dit de la valeur des idées gé-
(I) ComWWd^c, Art d'écrire, p. 356.