‹ Les théories logiques de Condillac (volume 3)Chapitre 27 sur 71 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

Du Langage.

Sommaire. — De l'idée de signe. — De la méthode à suivre pour déterminer les rapports des signes et de la pensée. — Beaux aperçus et exagérations de Condillac sur les services que le langage rend à la pensée. — - De l'origine du langage. — L'indétermination du langage cause de nos erreurs. — Manière de déterminer les idées et les mots.

« Condillac et ses disciples, dit Maine de Biran, ont rendu d'éminents services à la philosophie, en déterminant, avec une admirable sagacité, les rapports intimes qui unissent les signes aux idées (1). » Jusqu'à quel point cet éloge est-il mérité? C'est ce que nous allons examiner dans les deux chapitres qui suivent. Mais ce que nous pouvons dire dès à présent, c'est que la question du langage est celle qui occupe la plus grande place dans la logique de« Condillac.

Nous interrogerons d'abord notre auteur sur la théorie psychologique des signes, en tant qu'elle peut avoir trait à la question logique. Nous examinerons ensuite s'il ei^t vrai, comme il le croit, que toutes nos erreurs viennent de l'imperfection du langage, et quels sont les moyens qu'il propose pour déterminer les idées et leurs noms. Enfin, nous nous demanderons ce qu'il faut penser de ces assertions que toute langue est une méthode, que toute métliode

(i) Appréciation des Leçons de Laromiguière, p. 91.

est une langue, que la science elle-même n est qu une langue bien faite ; ce qui nous conduira à rechercher quelles sont, d après Gondillac, les qualités qui font la perfection des langues.

La première chose qu^il importe de bien comprendre, à propos du langage, c'est la nature même du signe. Quelque simple que soit cette notion, elle a été plus d^une fois obscurcie par lesprit de système. Il est tels philosophes auxquels on est obligé de rappeler continuellement qu'un signe est un phénomène ou un objet matériel, destiné à exprimer ce qui ne tombe pas sous les sens. Certaines écoles éprouvent à tel point le besoin de réduire à néant le rôle des ÊLCultés spirituelles dans lacquisition de nos premières connaissances, qu elles sont bien obligées de transporter au signe tout ce qu elles enlèvent à Tâme, et d en faire une sorte de nature moitié esprit et moitié corps, un vrai médiateur plastique.

Notre philosophe n'est pas exempt de ce dé&ut. Au lieu de considérer le signe par rapport à la pensée, c'est-à-dire dans ce qui en constitue l'essence, il le considère presque toujours en lui-même ; il le personnifie pour ainsi dire ; c'est le signe qui analyse la pensée, les langues font les méthodes, un signe en produit un autre, etc. Si ce n'étaient là que des manières de parler, des figures de style destinées à mettre une idée en relief, il n'y aurait rien à dire ; mais lorsque ces expressions sont prises à la lettre, qu'elles sont données comme la formule d'une théorie, l'observation psychologique réclame.

,ur Pour étudier les rapports du langage et de la pensée, le du choix- d'une bonne méthode est chose capitale. A combien ée. de personnes n'est-il pas arrivé de se demander tout d'abord ce que serait l'homme sans le langage? Mais n'est-il

pas évident qu avant de faire des suppositions et des conjectures, il laut observer les rapports de la parole et de la pensée, tels qu*ils s offrent actuellement à la réflexion? (]elui qui débute par des suppositions ressemble à un physiologiste qui, pour étudier le rôle de Testomac, se demanderait d abord ce que Tliomme deviendrait s'il en était privé. La vraie méthode, ici comme pour la question de lorigine des idées, consiste à partir de ce qui est immédiatement observable, des rapports que Ion peut constater, et de ne jamais sacrifier à des hypothèses les résultats auxquels on est arrivé par cette voie.

Or, comment procède Coudillac? Il suppose deux enfants vivant ensemble dans un isolement complet et privés de toute assistance divine et humaine, et il se demande ce qui doit arriver dans cette supposition. Nous objecterons que c'est là une méthode arbitraire. Ces deux enfants ressemblent à la statue du Traité des sensations^ et Condillac n'observe qu'une hypothèse. On comprend quelle latitude une telle méthode laisse aux subtilités, aux arrangements factices, lorsqu'il faudra déterminer les rapports du. langage et de la pensée.

erçus Hâtons-nous de dire cependant que c est là un des beaux Xt\\' côtés de la philosophie de Condillac. Sur les services que d à la le langage rend à la pecisée, il y avait une lacune dans la science : Condillac l'a comblée. MM. de Port-Royal s tétaient bornés, dans leur Logique et leur Grammaire raisonnée^ à tracer les règles générales du langage d'après les lois de la pensée. Mais le grand fait psychologique de Timportance des signes et les conséquences de ce fait pour la méthode leur avaient échappé. En général , l'école cartésienne, qui séparait trop l'esprit de la matière, ne

semble pas avoir aperçu le rôle du langage dans le développement de la connaissance (1).

Condillac, suivant la direction indiquée par la philosophie anglaise, a montré que le langage ne sert pas seulement à transmettre la pensée, mais qu'il est indispensable pour fixer les idées des noirbres, celle de subsitance, celle de loi, celle de la vertu et du vice (2), pour réunir plusieurs idées simples en une seule idée complexe (3), pour exécuter toutes les opérations intellectuelles un peu compliquées. Par les signes, dit-il, l'âme devient maîtresse de son attention ; elle dispose d'elle-même (4).

Voilà certainement des observations très-exactes. Mais, pourquoi faut-il qu'elles soient accompagnées d'exagérations incroyables? Les plus choquantes se trouveront dans la doctrine logique proprement dite. Mais déjà de simples aperçus psychologiques révèlent, chez notre auteur, une tendance marquée à tout sacrifier aux signes. Il dira bien, en passant, comme pour protester de son impartialité : les signes et la réflexion sont deux causes qui se prêtent des secours mutuels {h). Mais bientôt la réflexion est efiacée, et le principal rôle est donné aux mots et surtout aux chiffres. C'est ainsi que Condillac attribue à l'usage des signes, non pas le progrès de la mémoire, mais la mémoire elle-même (6). C'est pour avoir attaché une importance excessive au signe, qu'il ne veut pas admettre l'opposition établie par Malebranche et Saint- Augustin entre les nombres aperçus par l'entendement pur et ceux qu'aperçoivent les sens ; et pourtant, n'est-ce pas cette opposition entre un id&l préconçu et le signe sensible qui nous pousse à perfectionner les

(i) U y a pourtant un excellent chapitre de Bossuet sur ce sujet, Logique, liv. I, ch. III. — (2) Art de penser^ part. I, ch. vi et vu ; Essai sur l'origine^ etc., scct. IV. — (3) Ibid. — (4) Art de penser^ p. 70, 71.— (5) Ibid., p. 69. — (6) Essai sur l'origine, p. 85.

signes, à les rendre plus simples et plus analogues? Notre auteur voit, dans l'emploi du langage, la première preuve de la supériorité de notre âme sur celle des bêtes (1), et on répétera dans toute Técole : Homo ens ration/ile quia orationaley sentence tellement fausse qu'il suffit d'observer la nature animale pour la réfuter.

. Remarquons aussi que parmi les arguments'dont notre auteur se sert pour prouver Tiinportance des signes, il en est qui sont loin d aboutir. En voici un exemple. Il rappelle que l^a Condamine, dans ses relations, parle.d'un peuple chez qui le nombre trois n avait d autre signe que pœllorrarrorincourac {2). C'était là évidemment toute son arithmétique, dit-il. Puis il oppose à ce langage informe ces signes si simples que lanalogie nous a fait inventer [X)ur chaque progression arithmétique:- le tout pour montrer l'importance des signes. Il y a là un malentendu évident. L'auteur, par cette observation, n'a pas prouvé l'importance des signes, mais la nécessité de mettre dans les signes de la simplicité et de l'analogie, ce qui est bien différent.

Mais ces inexactitudes sont peu de cliose, à côté de ce nominalisme absolu dont nous avons signalé les conséquences (3) et des assertions paradoxales dont nous parlerons bientôt.

Laromiguière, toujours disposé à présenter les doctrines de Condillac sous un point de vue qui les rende acceptables, affirme que ce philosophe, distinguant, dans l'action de nos facultés,, l'œuvre de la nature et l'œuvre de l'art a vu le premier non pas que la pensée ne puisse exister sans

(i) Essai sur l'origine, p. 86. — (2) Art dépenser, p. 62. — (3) Voy.'..ci-dcssus lech.lVet la partie du ch. V qui concerne les rapports de l'analyse et du langage.

le langage, et quen ce sens elle dépende du langage, mais que Vart de penser dépend du langage, deux choses qu'il ne faut pas confondre (1). Longtemps c^tte phrase nous a donné à réfléchir, et nous avons craint de mal comprendre notre auteur. Mais quand nous le voyons réduire à de simples mots les idées des falcultés de Tâme, celles des genres et des espèces, celles des nombres, celles de substances, d*infini, etc. , quand nous Tentendons nous dire qu'il y a un langage inné quoiqu'il n'y ait pas d'idées innées, nous ne pouvons nous empêcher de conserver quelques doutes sur l'exactitude de la distintion faite par Laromiguière. Nous voyons partout ce que Condillacôte aux facultés de l'âme ; nous ne voyons nulle part ce qu'il leur laisse, u Cette dernière observation peut s'appliquer à la doctrine de Condillac sur l'origine du langage. Il y a bien des choses dont on doit tenir compte lorsqu'on veut expliquer l'origine et les progrès du langage. U y a des causes providentielles, psychologiques, historiques et même physiques. Or notre auteur s'attache surtout à ces dernières. U explique le langage articulé par le langage d'action, et celui-ci, par la conformation de nos organes (2). C'est là évidemment un point de vue incomplet. C'était le cas, ou jamais, de parler de l'activité spontanée de l'âme, et surtout de cette faculté naturelle d'interprétation et d'expression que la philosophie de nos jours a si bien décrite (3) .

Ainsi, altération de l'idée de signe, méthode arbitraire, inexactitudes graves mêlées à de beaux aperçus sur les rapports du langage et de la pensée, explication peu satis-

(i) Leçons de philosophie, 1. 1, p. i3. — (2) Grammaire, p. 8.— (3) Voy. Damiron, Philosophes français du XIX^ siècle, art. De Bonald; et Garnier, Traité des facultés de l'âme.

faisante de l'origine du langage : voilà ce que nous offrent déjà les vues psychologiques de notre auteur. Mais ce n'est (jue le prélude de ce que nous allons trouver sur les questions de logique.

détermi- Commeuçons par l'opinion qui est formulée et dévelopcausc de pée daus le premier ouvrage de Condillac, savoir, que les imperfections du langage sont la première cause de nos erreurs.

Nous ne trouvons pas mauvais que Condillac essaie de mettre de l'unité dans la théorie de l'erreur. Bien des philosophes ont fait la même tentative. Là, comme ailleurs, l'esprit cherche l'ordre; et combien ne serait-il pas utile de pouvoir circonscrire le champ de l'erreur dans des limites assez bien déterminées pour que l'on pût toujours en apercevqir les causes et les combattre! Mais, en simplifiant les théories, on doit se garder de les rétrécir. Or, que fait Condillac? Dans une question peut-être aussi vaste que celle du mal, au lieu de chercher ses explications au plus profond de la nature humaine, comme l'ont fait tous les grands moralistes, il s'adresse uniquement à l'idéologie, et, dans l'idéologie, il choisit le fait le plus rapproché de la surface de notre être intellectuel, le langage.

La cause principale de nos erreurs, dit-il, est dans l'habitude de raisonner sur des choses dont nous n'avons point d'idées ou dont nous n'avons que des idées mal déterminées (1).

Si nous considérons cette observation en elle-même, et abstraction faite de la manière dont on en abuse pour nous hiterdire arbitrairement certaines recherches, nous sommes forcés d avouer qu'elle renferme une vérité incon-

(i) Essai sur l'origine^ p. 459.

testable. Mais, d après Condillac, cette cause d'erreur eu suppose une autre. Il déclare donc que Tindétermination des idées a pour origine la manière défectueuse dont nous nous formons au langage, avant d'avoir atteint Tâge de raison (1). Ici encore, notre auteur* aperçoit une partie de la vérité. Assurément, comme la remarqué P. -Royal (2), l'imperfection des langues produit souvent la confusion des idées. Mais il est trop clair que l'imperfection des langues est un effet, en même tewps qu'une cause. Au lieu de s'attacher au fait pur et simple de l'imperfection des signes, il faudrait chercher l'explication de ce fait. Vainement Condillac croit-il tout dire en prenant la chose ab Oi^Oy et en se reportant aux années de notre enfance. On ne rend compte de rien avec cette méthode qui ramène l'origine philosophique à l'origine historique. Le seul moyen d'arriver à des explications suffisantes, c'est d'observer l'esprit humain tel qu'il s'ofTrecontinuellement à nos regards, avec toute la variété de ses phénomènes et de ses facultés ; et une théorie à la fois large et précise de l'erreur doit tenir compte de tout cela.

Nous ne pouvons donc approuver la pensée exprimée dans le passage suivant de Laromiguière : « Qui n'a pas lu les beaux chapitres de Malebranche sur.. les illusions des sens, sur les visions de l'imagination, sur les fausses abstractions de l'esprit, sur les couleurs infidèles dont nos passions teignent les objets pour nous empêcher de les voir dans leur vérité? Qui n'a pas admiré Bacon faisant le dénombrement et comme le déplorable hiventaire des causes de nos erreurs? On pouvait néanmoins s'épargner ces savantes recherches et ces longues énumérations. Si

(i) Essai sur l'origine, p. 461. — (2) Part. I, ch. XI.

la pensée de ces grands hommes s*était dirigée plus particulièrement sur rinfluence des langues, ils n'auraient pas lardé à s'instruire du bien et du mai qu'elles peuvent nous faire. Tous les désordres de la faculté de penser, ramenés de cette sorte à une cause unique, il eût été plus facile de les prévenir, ou d en arrêter les suites funestes (1). » Contrairement à lavis de Laromiguière, nous pensons que sll était utile d'étudier l'influence des langues, cette étude ne pouvait dispenser Bacon et Malèbranche de leurs savantes recherches et de leurs longues énumérations, nièredcdé- Puisque l'indétermination du Xbxlqslsq est la principale

rminer les / ., , ^ . ,

ots. cause de nos erreurs, il est naturel de se demander com-

ment on doit déterminer les mots.

Gondillac donne assurément des conseils judicieux sur la manière dont il faut s'y prendre pour refaire sa langue sans inventer de nouveaux mots. Remonter aux idées primitives et simples, les réunir en différentes collections et consacrer des noms distincts à cliaque idée simple et à chaque collection (2) : voilà une marche tout à fait méthodique. C'est aller par degrés du simple au composé, comme le veut Descaries. INIalheureusement Gondillac mêle à ce précepte général des vues de détail qui sont plus subtiles que philosophiques. Pourquoi, par exemple, n'attacher • d*iibord aux noms que le plus petit nombre d'idées possible (3)? Une telle recetle ne paraît guère applicable qu'à la langue des matliémaliques. Ne vaudrait-il pas mieux, en général, laisser Tidce complexe se former et se développer naturellement avant de Tassocier à un signe?

Pourquoi d*ailleui*s tant insister sur les circonstanoes extérieures? Il faut choisir des circonstances propres à

(i> Ldrotniguière, Leçons de pkilos<^kie, p. aô. — (a> Essai sur Forifrine. etc., p. 4SS. — (3) Ibid.. p. 477-

faire entrer les idées dans V esprit; il faut, pour faire naître chez les autres les idées complexes de substance ou de vertu, les placer dans des circonstances oii leur esprit ait les mêmes idées simples et les mêmes collections d'idées que le nôtre. J'avoue que ces petits moyens, par lesquels l'auteur de \ Essai semble préluder aux hypothèses amusantes du Traité des sensations^ me paraissent bien peu naturels et tout à fait insuffisants; peu naturels, puisqu'il suffit de la lumière intérieure pour nous donner les idées de substance et de vertu; insuffisants, puisque, à défaut de la lumière intérieure, les perceptions sensibles ne nous seraient d'aucun secours.

Tout n'est donc pas également exact dans les moyens proposés par Condillac pour déterminer les éléments du langage.

Du reste en lisant la partie de Y Essai qui est consacrée à cette question, on ne peut s'empêcher d'être choqué d'une certaine disproportion entre les moyens et la fin. Refaire l'histoire de nos idées, retrouver les circonstances qui ont présidé à leur acquisition, ce n'est pas là une petite affaire; et on entreprend ce travail pour aboutir à quoi? à déterminer le sens des mots. Mais si nous sommes capables de pratiquer la méthode que nous recommande notre auteur, nous ne serons plus des enfants, nous aurons secoué le joug des préjugés, nous aurons accompli dans notre intdligence une réforme presque complète. Dès lors le principal but sera atteint. La rectification du langage ne sera qu'un résultat secondaire et qui se produira de lui-même.

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