CHAPITRE TREIZIÈME
Application de la logique de Gondillac à la solution
des problèmes philosophiques.
Sommaire. — De la méthode suivie dans V Essai sur l'oriffine des connaissances humaines. — Qualités et défauts de cet ouvrage par ?uite die l'emploi de cette . méthode. — Réflexions analogues sur le Traité des sensations.
C'est surtout par ses rapports avec les autres parties de la philosophie que la logique de Condiilac nous intéresse. Nous consacrerons donc les trois cliapitres suivants aux applications philosophiques des théories que nous avons discutées, en considérant successivement la psychologie, la morale, lesthétique et la théodicée.
Des deux grands ouvrages psychologiques de Gondillac,
l'un appartient à cette première période de sa vie où il est
encore le disciple de Locke, l'autre se rattache à celle où
il prétend ne relever que de lui-même.
méthode "^^ i^ouis essayons de nous rendre compte de la méthode
Isai ^s2r suivie par Gondillac dans son Essai sur r origine des con-
tg^tne, c ,2fl/^^ûf/2ce^ humai nés j nous y retrouverons celle dont il a
décrit les procédés soit dans cet ouvrage lui-même (1),
soit dans ses traités de logique : développer la génération
des idées, c'est-à-dire partir d'un fait primitif pris pour
r Voir la dernière section de l'Essai.
principe, et former un système de divers autres faits qui ne sont que les transformations successives du premier. Cette méthode a été appelée analyse de raisonnement, par opposition à l'analyse descriptive, qui a pour but de distinguer les différents Caractères ou les diverses parties d'un objet.
Nous avons déjà dit ce qu'il faut penser de cette manière de procéder. Suivre la génération des idées, lorsqu'il y a génération réelle, partir d'un principe pour en montrer les transformations, c'est là une opération légitime, c'est une partie de la vraie métliode. Mais, comme on l'a supérieurement démontré, il ne faut pas commencer par l'origine ; il ne faut pas, en dépit des faits, ramener l'esprit humain tout entier à un principe unique ; et, avant de prendre le fait primitif pour point de départ, il faut y arriver (1). Débuter par des vues sur l'ordre successif de nos idées, c'est de l'observation si l'on veut, mais c'est l'observation commençant par la fin ; c'est chercher des rapports entre les choses avant de les avoir étudiées en elles-mêmes. Par là on arrive inévitablement à forcer les rapports, à voir génération et identité où il y a simplement concours, système, harmonie, é- Il y a donc du bon et du mauvais dans la méthode condillacienne; de là les qualités et les défauts de Y Essai sur V origine des connaissances.
On reconnaît la salutaire influence de Locke dans cette étude détaillée et cette description abondante des opérations de l'entendement. Jamais on n'avait rassemblé, sur l'histoire de l'âme, un aussi grand nombre de faits et d'expériences. Toutes ces observations, habilement liées ensem- Me, exposées avec intérêt, feront toujours de cet ouvrage
(i) Cousin, Œuvres, série î. t. HT, pass.
et
'J7G APPLICATION HE LA LOr.lQUE
une véritable psycliologie, suivant Texpression de M. Cousin. Qu'on lise, par exemple, les chapitres sur la liaison (les idées et Timagination ; qu*on se rappelle les excellents aperçus (chap. V. De la réflexion) sur les secours que la réflexion trouve clans les signes et les images, et Ton reconnaîtra que, malgré beaucoup d'erreurs, ce livre fut, au moment de son apparition, une nouveauté originale et instructive. Il n'y a pas jusqu'à cette génération des opérations qui n'ait quelque chose de séduisant. On voit la perception, la conscience, l'attention, la réminiscence, l'imagination, la réflexion, etc., sortir les unes des autres et se coordonner en un système unique. Cette progression intéresse le lecteur, se grave dans son souvenir, et décèle, au plus haut pohit, chez l'auteur, l'esprit d'ordre et d'analyse.
Malheureusement, il s'en &ut de beaucoup que ce système ingénieux soit toujours d'accord avec la vérité des choses.
Comme plusieurs opérations peuvent être de nature identique, les rapports de filiation établis par Condillac sont quelquefois véritables; et alors le progrès des opérations donne lieu à des aperçus pleins d'intérêt. Mais souvent cette identité n'est qu'imaginaire , et alors les combinaisons artificielles prennent la place de l'observation psychologique.
On a rompu sur bien des points la chaine si habilement formée par Condillac. Un exômple nous suffira pour montrer combien ses définitions sont quelquefois arbitraires, et avec quelle facilité il étend ou resserre à son gré le sens des mots.
Dans le chapitre II de la deuxième section, Condillac, poursuivant l'exposé de son système où toutes les facultés
naissent les unes des autres, arrive à la proposition suivante : il y a entre Timagination et la mémoire un progrès qui est la seule chose qui les distingue (1). La première réveille les perceptions mêmes ; la seconde n'en rappelle que les signes ou les circonstances (2). Ainsi, d'après Condillac, la mémoire ne nous rappelle que les signes ou les circonstances des perceptions. Mais sur quoi se fonde l'auteur pour restreindre ainsi le domaine de la mémoire? Voici la seule raison qu'il donne : il y a beaucoup de perceptions dont la mémoire ne nous rappelle que les noms; donc il faut une autre faculté pour rappeler la perception ellemême (3). La conclusion de ce raisonnement n'est évidemment pas contenue dans les prémisses; et c'est arbitrairement que l'auteur restreint comme il le fait le sens du mot mémoire. Mais ce qui est plus curieux et plus caractéristique, c'est la hardiesse avec laquelle il tire les conséquences des définitions qu'il a posées. « La même opération, qui est mémoire par rapport aux perceptions dont elle ne retrace que le nom et les circonstances, est imagination par rapport aux signes et aux circonstances qu'elle réveille, puisque ces signes et ces circonstances sont des perceptions (4). » Une opération qui est imagination ou mémoire suivant le point de vue où l'on se place, voilà bien le nominalisme. On se demande si Condillac décrit des choses réelles, ou s'il s'amuse à combiner des mots. Mais poursuivons. La mémoire ne nous rappelle que des signes : c'est la définition; or les aaimaux n'ont point de signes; donc ils n'ont point de mémoire (5) ; ils n'ont que de l'imagination. Viennent alors différentes explications pour montrer que les animaux n'ont pas besoin de mémoire et que l'imagi-
(i) Essai sur l'origine^ p, 63. — (2) Ibid. — (3) Ibid., p. 60. — (4) Ibid., p. 64. — (5) Ibid., p. 79.
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nation leur suffit. Les faits qu'il sagit d'expliquer sont des faits instinctifs. L*auteur définit donc sans hésiter rinstinct une imagination qui dirige les animaux. Quand on suit le fil de ces déductions on se rappelle cette phrase de l'introduction : « Il me parut qu'on pouvait raisonner en métaphysique et en morale avec autant d'exactitude qu'en géométrie (1). » Malheureusement le raisonnement déductif est hors de saison quand il s'agit de décrire les facultés de l'âme.
A ces observations nous pourrions en ajouter bien d'autres qui trouveront place ailleurs. Mais nous ne quitterons pas cet ouvrage sans remarquer, à propos du chapitre X, section 2, De la raison, à quelle distance nous sommes du Traité de la connaissance de Dieu et de soimême. Tout ce que dit Condillac sur le prix de la raison est bien terre à terre à côté des perspectives infinies que nous ouvrait dans Bossuet la théorie des idées intellectuelles. La philosophie a changé de ton'et d'habitudes. Au lieu des grandes vues morales sur les passions, sur l'opposition des sens et de l'entendement, nous avons le détail complet et renchainement mathématique des opérations de la pensée, et, plus loin, de longues dissertations sur la prosodie, la déclamation, le geste, la musique et la danse. )dc sui- Pour le Traité des sensations comme pour ï Essai sur né des r origine des connaissances^ examinons tour à tour la méthode suivie par Londillac et les résultats de cette méthode.
Condillac s'étant posé la question de l'origine de nos idées et ne pouvant la résoudre directement, puisque nos souvenirs ne remontent pas jusque-là, prend le parti de recourir à une hypothèse, à un raisonnement a priori; il
(i) Essai sur l'origine, p. 2.
se demande comment les choses ont dû se passer; il refait rhistoire de nos connaissances, comme il refera plus tard celle du calcul; et, pour remonter jusqu'aux origines les plus hautes, il examine non pas Thomme qui a déjà vécu et senti, non pas même Tenfant chez qui le sentiment et la vie ont commencé, mais un être complètement inanimé, une statue.
On voit que cette méthode n'est autre chose que celle de VEssaij poussée jusqu'aux dernières exagérations. Si, dans le premier ouvrage, elle nous a paru incomplète et peu expérimentale, ici elle est absolument arbitraire et chimérique. Substituer un être fictif à celui que l'on veut connaître,, lui donner tour à tour chacun de nos sens, ïamener à l'acquisition successive de toutes nos connaissances, c'est faire et construire la réalité, ce n'est pas l'ob" server. N'est-il pas clair que, pour acquérir une connaissance aussi complète que possible de Tâme humaine, il faut s'établir immédiatement au sein du réel (1) et prendre pour point de départ une observation exacte et détaillée des faits. Ce qu'il faut considérer avant tout, ce n'est pas un être fictif placé dans telle ou telle condition imaginaire; mais bien l'homme tel qu'il est. Il faut se dire, comme ÛescarteSjytf pense, je doute ^ Je suis, que suis-je?
Condillac donne à sa statue une âme et un corps ; mais il oublie qu'avant de chercher ce qui doit arriver dans les conditions où il la suppose, il faut savoir d'ailleurs ce que c'est que l'âme et le corps, sauf à retrouver ensuite, comme l'on pourra, l'histoire du corps et de l'âme.
Condillac procède en psychologie comme Descartes en physique. De même que Descartes disait : supposons un monde imaginaire, mettons-y de l'étendue et du mouve-
(i) C. f. Maine de Biran, Examen dts Leçons de Laromiguiere, p. i3i.
ment, qu arrivera-t-il? Condillac dit à son tour : supposons un être qui n'ait rien senti, et donnons-lui la sensation, qu'arrivera-t-il.
Avec un tel point de départ, il peut y avoir, dans Condillac, comme dans Descartes, beaucoup de déductions ingénieuses, il n'y aura pas de méthode expérimentale. Aussi la statue de Condillac finit-elle par ressembler aussi peu à riiomme que les tourbillons de Descartes ressemblent au monde réel.
Les inévitables résultats de la méthode condillacienne se montrent dès l'introduction, dans certaines hypothèses posées tout d abord comme des principes. <c II nous a paru inutile de supposer que Fâme tient immédiatement de la nature toutes les facultés dont elle est douée. La nature nous donne des organes pour nous avertir, par le plaisir, de ce que nous avons à rechercher, et, par la douleur, de ce que nous avons à fuir. Mais elle s'arrête M (1). » Des organes, voilà donc tout ce que l'homme tient de la nature, et, avec ces organes, une âme, sans doute^ dont il serait difficile à Condillac de dire quelque chose, une âme qui ressemble bien à une abstraction, ou plutôt à un mot vide de sens. Car enfin, antérieurement au plaisir et à la douleur que les impressions organiques font naître dans l'âme, je demande ce que c'est que cette âme.
La méthode de Condillac est très-peu favorable à l'énumération co:i:plète des faits. Cela est si vrai que, pour peu que Ton vsoit exercé dans la vraie méthode expérimentale, on aperçoit, à chaque pas que fait l'auteur, tout un ordre d'idées qui lui échappe ou qui ne peut légitimement se ramener à son hypothèse. Elle ne l'est pas toujours à l'inteiligencedes rapports qui existent entre les faits; car elle tend
{\) Traité des semaXions^^.'^x.
A LA SOLUirON DES PROBLÈMES PHILOSOPHIQUES. 281
continuellement à représenter comme abstrait et successif ce qui est concret et simultané.
Autre inconvénient. Les aperçus qui résultent de Thypothèse de la statue n'ont souvent qu'une valeur purement spéculative. Condillac, à chaque supposition qu'il fait, nous montre en quoi la statue, telle qu'il l'imagine, devra différer de nous. Or le seul être qui nous intéresse dans un ouvrage psychologique, c'est l'homme. Lorsque, faisant servir aux progrès de la science les maux de l'humanité, nous observons certains états exceptionnels, certaines natures incomplètes, c'est là vraiment de la méthode expérimentale ; mais la statue privée de tous ses sens, excepté l'odorat, ou réduite à l'odorat et à l'ouïe, etc., etc., n'est par elle-même ni instructive, ni intéressante, et c'était chose passablement frivole que les discussions qui avaient lieu entre Condillac et M"* Ferrand sur les connaissances que la statue possède ou ne possède pas, lorsqu'elle est bornée à telle sensation ou à tel degré de sensation.
Disons enfin qu'avec une telle méthode on ne peut donner que des solutions probables. On exige, en effet, que le lecteur veuille bien se mettre exactement à la place de la statue^ commencer dexister avec elle^ n avoir qu'un sens quand elle n en a qu^un, n acquérir que les idées quelle acquiert [l)^ etc. Or c'est là une condition qu'il est impossible de remplir à la rigueur.
Ces réflexions ne sont pas les seules qu'ait fait naître en nous la lecture du Traité des sensations. Nous verrons plus loin combien est peu solide le système de la sensation transformée. Mais il faut avouer que, lorsqu'on a le livre à la main, cette erreur choque encore davantage. Je tombe au hasard sur le chapitre III de la première partie :
(i) Avis au lecteur ^ p. i.
282 APPLICATION DE LA LO(;iQLK
Désii s, passions^ amour y liai ne ^ crainte^ espérance, i»oIonté (tun homme borné au sens de l'odorat; irest-ce pas là un titre bizarre, qui heurte le bon sens déprime abord, et qu'avec un peu de réflexion, on trouve contradictoire dans les termes ? Quel contraste singulier, dans les sept premiers chapitres de la première partie, entre lexiguïté du point (le départ, 1 odorat, et tout ce développement de facultés diverses que Ton voit arriver à la suite 1 Quand notre esprit se donne carrière dans letude de nos besoins, de notre mémoire, de notre imagination, etc.,rauteur nous surprend au dernier point en nous rappelant de temps en temps que la statue n est encore douée que du sens de lodorat.
Les graves défauts que nous venons de signaler ne doivent pas nous faire méconnaître les brillantes qualités de l'ouvrage de Condillac, l'élégance de l'exposition, la précision sans pédantisme, la science dépouillée de tout appareil scolastique. Le Traité des sensations était dédié à la comtesse de Vassé, et l'auteur déclare que les vues les plus fines qu'il renferme lui ont été fournies par M"® Ferrand. En lisant cet ouviage adressé à une femme, on croit reconnaître parfois les passages qu'une autre femme dictait pendant que l'abbé de Condillac tenait la plume. On se représente une société spirituelle, qui trouve piquant d'observer la statue, comme, aux premiers temps du cartésianisme, on prenait plaisir à des expériences sur l'instinct des animaux. Des traits comme ceuxci, la statue (ievierU une noupelle odeur ^ notre statue s'étonne de ne pas être tout ce qu! elle touclie, etc., doivent être sortis de ces causeries aimables et spirituelles, et ils ont à la fois le défaut et le charme des concetti.
Mais ce qui est plus important, c'est que cette fable in-^
génieuse et amusante est souvent une histoire très-curieuse et très-traie. Malgré l'arbitraire de la méthode, on se dit plus d'une fois : « Voilà de Fanal yse, voilà de lobservalion, les choses doivent se passer ainsi, »» et Ton reconnaît l'homme dans la statue. Ce qui concerne les sens, leurs progrès, leurs organes, est en général excellent. La part qui revient à chacun d'eux dans l'origine de nos connaissances est délicatement observée et marquée avec précision. L'hypothèse même de la statue, qui a tant d'inconvénients, n'est pas sans quelques avantages. C'est là un curieux ^artifice de méthode, et, pour ainsi dire, une nouvelle espèce de signe, servant à décomposer et à décrire nettement les facultés de l'âme, comme, dans les écrits logiques du même philosophe, les formes du langage distinguent et décomposent les éléments de la pensée.