CHAPITRE QUINZIÈME
Application de la logique de Gondlllac À la solution des questions philosophiques. [Suite.)
Sommaire. — Distinction de l'âme et du corps. — Libre arbitre. — Morale. —
Politique. — Esthétique. — Théodicée.
Oïl la remarqué avec raison (1) ; Condillac ne discute nulle part avec quelque étendue les grands problèmes philosophiques de la spiritualité de Tàme, de lexistence de Dieu, de la liberté, du bien et du mal. « Les pentes de sa philosophie le conduisaient à des opinions que repoussaient sa raison et les bienséances de son état (2). » Raison de plus pour ne pas négliger les rares passages où il s occupe de ces questions capitales, afin de voir jusqu a quel point il y appliqjue sa méthode et où cette méthode le conduit.
Si nos souvenirs sont fidèles, Condillac parle de la distinction de Tàme et du corps dans quatre ouvrages, dans VEssai sur Vorigine des connaissances y dans le Traité des sensations^ dans \à Traité des animaux^ et dans XArt de penser.
Dans VLssaiy il prouve que la pensée ne peut exister dans un corps, parce que les corps ne sont que des assem-
(i) Cousin, série 1. 1. III, p. 141. - (3) Ibid.
blages ou collections de substances. Si, en effet, la pensée est une perception unique et indivisible, elle ne pourra se partager entre les diverses substances dont un corps est composé ; si, au contraire, la pensée est formée d'un certain nombre de perceptions, il faudra toujours, pour faire la comparaison, un sujet indivisible de ces diverses perceptions, c'est-à-dire une âme.
Gondillac ne partage pas Thésitation de Locke sur la question de savoir si Dieu pourrait donner à quelque amas de matière la faculté de penser. Sans connaître Tessence de la matière, dit-il, nous en savons assez pour comprendre que cela est impossible.
Cette démonstration contraste beaucoup, ainsi qu'on la . remarqué, avec Fignorance que, dans ses autres ouvrages, Gondillac affecte à l'égard des substances, et surtout avec la définition qui réduit le moi à une collection de phénomènes. Ici, en effet, rien de semblable ; l'auteur distingue fort bien une unité réelle d'un assemblage, une substance d'une collection de substances; et Tâme, au lieu d'être une collection de phénomènes, est un sujet simple et indivisible. Il y a donc désaccord entre cette démonstration et les opinions exprimées ailleurs.
Quant à la méthode, est-ce bien celle qui a été recommandée par Gondillac? Oui, en ce sens qu'il emploie le raisonnement plutôt que l'observation intérieure; non, en ce sens qu'il applique ici un principe qu'il attaque partout ailleurs, le principe de la substance.
Le passage du Traité des sensations sur la spiritualité de l'âme a été souvent cité pour montrer que Gondillac n'est pas matérialiste : « que les philosophes à qui il parait si évident que tout est matériel se mettent pour un moment à sa place (de la statue) , et qu'ils imaginent
comment ils pourraient soupçonner qu'il exisle quelque chose qui ressemble à ce que nous appelons matière (1). »
Ces paroles prouvent bien que Condillac n'est pas matérialiste. Mais on ne peutpas dire non plus qu'il soit spiritualiste. Dans Condillac, un phénomène, la sensation, est tout. Ce qui sort légitimement de son système c'est « l'idéalisme de Berkeley, ou plutôt le phénoménisme de Hume (2). )>
Dans le Traité des animaux, Condillac montre encore son éloignement pour le matérialisme. Il prouve contre Buffon qu'il n'y a pas de sensations matérielles (3), et il revient sur l'unité et la simplicité de l'être pensant. Enfin au commencement de Vjért de penser^ il reproduit à peu près la démonstration de Y Essai, tirée de la nécessité d'un sujet indivisible pour comparer les sensations.
Il faut avouer que ce n'est pas là un ensemble d'idées bien riches ni bien originales. Quelques discifJes de Condillac se prévalent, en faveur des parties les plus contestables de sa doctrine, de la rigueur avec laquelle il démontre la distinction de l'âme et du corps. Mais on est bien plus fondé à trouver étrange cette pénurie d'idées sur une telle question. Du reste cela s'explique. Condillac n'avait pas le moindre sentiment de cette méthode simple qui nous fournit sur l'âme nos idées les plus importantes. Sur ces attributs d'unité, d'identité, de personnalité, dont la conscience nous donne une connaissance profonde, abondante et directe, nous ne trouvons dans notre auteur que des aperçus isolés, des a priori très-secs, des notions qui semblent lui avoir été fournies par la mémoire ou par une réflexion très superficielle, et qui ne tiennent en rien à l'ensemble de sa doctrine.
(i) Traité des sensations, part, i, ch. I, | 3. — (2) Cousin, série i. t. IIÏ' p. 144. — (3) Ch. II.
 propos de la dissertation sur la liberté, qui se trouve à la suite du Traité des sensations^ on a remarqué qu'il était difficile de concilier sérieusement le libre arbitre avec ime doctrine qui, posant la sensation comme principe unique, fait de la volonté, siège de la liberté, une transformation de la sensation. G*est sans doute pour cela, ajoute-ton, que notre auteur a rejeté cette dissertation danls un appendice à la suite du Traité des sensations.
Cette remarque peut avoir sa justesse. Mais, dans la manière dont il traite de la liberté, Condillac suit bien sa méthode ordinaire, cette méthode qui erre à la surface des objets au lieu d en approfondir la nature. Il nous expose la série des faits qui précèdent, accompagnent ou suivent lacté libre, plutôt qu'il ne nous fait connaître cet acte.
C'est dans un passage de la Logique qu'il faut eliercher la théorie morale de Condillac, qui a été indiquée avec autant de sécheresse que d'indécision dans le Traité des sensations, « Les idées morales paraissent échapper aux sens ; elles échappent du moins à ceux de ces philosophes qui nient que nos connaissances viennent des sensations. Ils demanderaient volontiers de quelle couleur est la vertu, de quelle couleur est le vice. Je réponds que la vertu consiste dans l'habitude des bonnes actions, comme le vice consiste dans l'habitude des mauvaises. Or, ces habitudes et ces actions sont visibles. »
« Mais la moralité des actions est-elle une chose qui tombe sous les sens? Pourquoi donc n'y tomberait-elle pas? Cette moralité consiste uniquement dans la conformité (le nos actions avec les lois ; or, ces actions sont visibles et les lois le sont également, puisqu'elles sont des conventions que les hommes ont faites.
« Si les lois, dira-t-on, sont des conventions, elles sont
donc arbitraires. Il peut y en avoir d'arbitraires ; il n'y en a même que trop : mais celles qui déterminent si nos actions sont bonnes ou mauvaises ne le sont pas et ne peuvent pas l'être. Elles sont notre ouvrage, parce que ce sont des conventions que nous avons faites ; cependant nous ne les avons pas faites seuls ; la nature les faisait avec nous ; elle nous les dictait', et il n'était pas en notre pouvoir d'en faire d'autres; les besoins et les facultés de l'honime étant donnés, les lois sont données elles-mêmes; et quoique nous les fassions. Dieu qui nous a créés avec tels besoins et telles facultés est, dans le vrai, notre seul législateur. En suivant ces lois conformes à notre nature, c'est donc à lui que nous obéissons, et voilà ce qui achève la moralité des actions.
« Si, de ce que l'homme est libre, on juge qu'il y a souvent de l'arbitraire dans ce qu'il fait, la conséquence sera juste ; mais si on juge qu'il n'y a jamais que de l'arbitraire, on se trompera. Comme il ne dépend pas de nous de ne pas avoir les besoins qui sont une suite de notre conformation, il ne dépend pas de nous de n'être pas portés à faire ce à quoi nous sommes déterminés par ces besoins, et, si nous ne le faisons pas, nous en sommes punis (1). »
Nous ne voulons pas discuter une à une toutes les assertions contenues dans cette page, où il y a presque autant d'erreurs que de mots (2). Considérons seulement cette solution du problème moral comme application des théories logiques de Condillac.
Or, quelle est ici l'erreur de logique? C'est la suppression même de l'élément logique, c'est-à-dire de l'idée absolue. C'est la nature, dit-on, qui nous donne nos premières connaissances ; mais par nature on entend nos sens, quand
(i) Logique^ p. 55. — (3) Voy. ci-dessus, part. II, ch. III.
il S agit de vérités métaphysiques, et nos besoins, quand il s agit d obligations et de devoirs.
C'est la théorie de la certitude qui est ici en défaut. Aussi voyez à quels vains efforts notre auteur se condamne pour retrouver cette certitude dont il a perdu le vrai chemin. Tantôt c est dans la volonté de Dieu que la loi morale a son fondement, comme si en Dieu lui-même la volonté était autre chose que l'instrument de la justice; tantôt il confond la loi morale avec les lois humaines, comme s'il n'y avait de bien et de mal que là où il y a des prescriptions légales; tantôt il s'efforce d'établir que les lois, pour être des conventions, ne sont pas arbitraires, en disant qu'elles sont conformes à nos besoins, comme si les lois fatales de notre constitution physique ou môme intellectuelle étaient ces lois de commandement qui règlent nos actes libres; tantôt, enfin, il met la sanction à la place de la loi, comme si la perspective d'un châtiment possible pouvait remplacer la certitude d'une obligation actuelle.
La morale de notre auteur porte donc sur des fondements ruineux, comme sa logique et pour les mêmes causes. oiitiquc. Xous les défauts de méthode que nous avons reprochés à Condillac se retrouvent dans ses vues sur la politique. Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire sur ce point les remarques judicieuses qui ont été faites. <c Une de ces conséquences devait être une politique étroite et artificielle, analogue à la métaphysique que nous venons de faire coimaître, et, comme elle, se perdant en rêveries sur la société primitive, au lieu de s'attacher à l'étude des caractères essentiels et légitimes, des sociétés humaines.
tt Cette politique chimérique est déjà dans Condillac.
« Voulez-vous retrouver la méthode générale de Condillac jusque dans la politique? Lisez le titre de la première
le.
A LA SOLUTION DES PROBLÈMES PHILOSOPHIQUES. 30t
partie de son livre Sur le commerce et le goui>ernement : « notions élémentaires sur le commerce, déterminées par des suppositions^ ou principes de la science économique. »
« Voilà encore la méthode des suppositions. En effet, Condillac commenceainsi : « Supposons une petite peuplade... »
« En psychologie, il étudie l'homme primitif; en politique, la société primitive. Mais en réalité, il n'observe pas, il devine (1). »
A la fin de V^rt d^écrire, Condillac a ajouté après coup ce que Ion pourrait appeler un chapitre d'esthétique. Il nous avertit que ce morceau n'était pas. destiné à son élève. Aussi nous pouvons nous attendre à y trouver fortement marquée l'empreinte de son système personnel.
Quelle est la méthode qui préside à ces aperçus? On peut en résumer ainsi les règles principales : point d'idées absolues, mais l'habitude pour juger de l'effet des couleurs qu'on emploie (2), et par conséquent des jugements variables et arbitraires (3), puisque les habitudes ne sont ni partout ni toujours les mêmes. Point de définitions (4), mais l'analyse (5) et l'observation; cette analyse condillacienne qui fait l'historique de la formation des choses avant d'en avoir cherché les éléments ; cette observation qui consiste à se mettre, par la pensée, au lieu et place de l'homme primitif ou même de la statue.
Nous savons déjà à quoi nous en tenir sur cette méthode, mais il faut la voir à l'œuvré dans les questions d'esthétique.
Si l'on veut se convaincre de la difficulté que l'on éprouve quelquefois à suivre, dans tous ses biais, la pensée de
(1) Cousin, série I, t. III, p. iSy. — (2) Art d'écrire, p. 382. — (3) Ibid , p. 383. — (4) Ibid., p. 395. — (4) Ibid.
Condlllac, on n a qu*à lire ce chapitre que nous nous sommes efibrcé de rendre aussi clair que possible dans lanalyse que nous en avons faite (1). On ne vit jamais rien de plus fuyant, de plus insaisissable. Qu'on en juge.
Il s'agit du style poétique. L'auteur prend un terme de comparaison, le style oratoire, et arrive à nous dire, après un détour assez subtil, que, dans le style poétique, il y a plus d'art que clans celui de la prose. Naturellement on se demande ici ce que cest que l'art. L'auteur alors nous renvoie au naturel. Mais qu'est-ce que le naturel? C'est l'élégance. Et l'élégance elle-même? Condillac répond que cela varie beaucoup, que c'est une chose qui n'est jamais bien déterminée, seulement // est donné à certaines personnes d'être des modèles d'élégance. Enfin, quoi qu'il en soit, l'élégance ne doit pas être contraire au naturel.
Ainsi le naturel est l'élégance, et l'élégance est une certaine chose très-variable, mais qui ne doit pas être opposée au naturel. Ne sommes-nous pas bien avancés? On devine déjà où l'auteur veut en venir. Mais il lui plaît (le ne le dire que cinq ou six pages plus loin : « le naturel... c/est l'art tourné en habitude (2). » Ainsi toutes les explications données par Condillac se ramènent à ceci : l'art est le naturel, et le naturel est l'art.
Voilà des explications qui en demandent beaucoup d'autres. Aussi l'auteur ajoutQ-t-il ce qui suit: le style n'est naturel qu'autant que Vart est d'accord avec le genre dans lequel on écrit. Mais qu'est-ce que le genre? Après avoir intercalé entre la demande et la réponse une dissertation sur le beau, le goût et l'art en général, Condillac nous dira que les genres sont certaines associations
(I) Voy. ci-dessus, part. I, ch. V. — (2) Art d'écrire, p. 389.
d'idées qui varient, d'une langue à l'autre, d'un peuple à l'autre, d'un poète à l'autre (1).
Je demande si, dans tout cela, il y a une doctrine. Je vois l'auteur nous promener d'un terme à l'autre, déterminer une notjon par la notion contraire, dérouler une longue série d'idées appuyées les unes sur les autres, mais dont aucune ne se soutient par elle-même, pas plus la dernière que la première. Il aura beau crier contre l'abus des définitions, contre la recherche des essences, il ne pourra nous satisfaire, avec des combinaisons de mots et d'aperçus qui n'offrent aucune prise à la pensée, et sur lesquelles l'esprit glisse sans pouvoir s'arrêter.
Supprimer toute idée absolue en matière de beauté, c'est frapper d'impuissance tout essai d'esthétique et de critique, c'est rendre inexplicables même les jugements du sens commun (2) .
Condillac résume toute sa discussion sur le style poétique dans le passage suivant : « Nous le distinguerons de la prose par. le plaisir qu'il nous fait, lorsque l'art, se conciliant avec le naturel, lui donne le ton convenable au genre dans lequel un poète écrit, et nous jugeons de ce ton d'après les habitudes que la lecture des grands poètes nous a fait contracter (3). »
Je demande ce que signifie cette conclusion quand on explique l'art par le naturel et le naturel par l'art, quand on dit que les genres sont des associations d'idées qui
(i) Art d'écrire, p. 400. — (2) Traduisez en langage scientifique les paroles que l'on échange à chaque instant dans les conversations; elles signifient : « 10 Que sous les caractères et les formes du beau, le sens commun entrevoit et affirme l'existence d'un principe essentiel et interne; 2» qu'à l'inspection des caractères et des formes qu'on, nommje beaux, on reconnaît si ce principe est présent ou absent; 3<* enfin que les formes et les caractères qu'on nomme beaux n'ont de prix et ne sont le beau lui-même qu'au degré même où ce principe est présent sous ces formes et exprimé par elles. »Ch. Levêque, Etudes sur la science du beau^ t. I, p. 8. — (3) Art d'écrire, p. 399.
varient d'une langue à l'autre, d'un peuple à l'autre, d'un poète à l'autre. Je demande comment l'habitude peut être érigée en juge souverain, à moins que ce ne soit une bonne habitude, aliquel cas il y a des conditions dont l'auteur ne parle pas. Cette idée de convenance, qui se glisse comme à la dérobée à travers des idées d'ordres différents, serait peut-être un trait de lumière, si on voulait l'approfondir. Mais Condillac ne veut pas approfondir; ce serait faire des définitions et chercher des essences.
Dans cette dissertation sur le style poétique, nous trouvons à peu près tout ce que Condillac a dit sur le beau. Notre auteur ne veut pas interroger la raison pour savoir ce que c'est que le beau. Un peuple le sent, dit-il, quand il est au terme du progrès. Mais, pour chaque homme en particulier, quel est le moyen d'en juger? Il faut observer le peuple qui est au terme du progrès. Bien mieux, il faut sentir et vivre avec lui. Voilà la condition que nous impose Condillac. Le jour où cette métamorphose sera possible rigoureusement et à la lettre, on saura ce que c'est que le beau, parce qu'on sentira comme le peuple dont le sentiment est le juge du beau. Malheureusement il est diflicile de sortir ainsi de soi-même, et cela est même inutile, si l'on possède en soi le moyen de juger comme le peuple qui est au terme du progrès.
Mais enfin, que sentira le p6uple à cette époque privilégiée? En d'autres termes en quoi consiste le beau? Voici la réponse de Condillac. Si nous j)ouvions nous transporter dans ce second âge, entre la barbarie et la décadence, nous verrions plus d'invention et de correction ; nous sentirions la nécessité des règles; nous comprendrions que le plaisir n'est pas toujours juge infaillible de la bonté dun ouvrage; nous distinguerions les défauts des qualités.
Rapprochons cette réponse donnée dans VJrt décrire^ du passage suivant du Traité des sensations : « Les mots bonté et beauté expriment les qualités par où les choses
contribuent à nos plaisirs On appelle beau tout ce qui
plaît à la vue, à louïe et au toucher. » Ainsi, tantôt on dit que le plaisir n est pas tout ; tantôt on déBnit le beau et le bon par le plaisir qu'ils nous causent.. On dit tour à tour qu'il j^a des règles et qu'il n'y en a point, que le style doit être d'accord avec ïidée que nous nous faisons des genres (1), et que les genres sont des associations d'idées arbitraires et changeantes, etc., etc. La contradiction est recueil inévitable d'une doctrine comme celle de Condillac. Il l'évite tant qu'il reste dans les lieux communs sur le suffrage des gens de goût, sur la correction unie à l'invention, etc.; mais aussitôt qu'il tente de demander des explications philosophiques à une doctrine qui n'en renferme aucune, il tombe dans des tautologies ou des absurdités.
On ne trouve presque rien sur l'idée de la divinité dans le Traité des sensations, « La statue, dit-on, croit que tout ce qui agit sur elle agit avec dessein (2). » Ce préjugé l'entraîne dans toutes sortes de superstitions : elle s'adresse au soleil, elle s'adresse aux arbres, « elle s'adresse à toutes les choses dont elle croit dépendre (3). » De là l'idolâtrie et la divination. Condillac se contente de signaler ces erreurs. Mais pour les vérités que la raison bien conduite peut découvrir sur ce point, il nous renvoie aux ouvrages des philosophes éclairés (4). « Ce chapitre du Traité des sensations est un aveu de l'impuissance de la sensation à nous conduire à la vraie idée de Dieu (5). »
(i) Art d'écrire, p. 386.— (2) Traité des sensations, p. 379. — (3) Ibid., p. 3«o. — (4) Ibid., p. 38i. — (5) Cousin, série i, 1. 111, p. hS.
Le cliapilre VI du Traité des animaux est une dissertalion sur l'existence de Dieu, composée plusieurs années avant la publication de cet ouvrage, et destinée àTAcadémie de Berlin. Dans cette dissertation, Condillac, tout en se prononçant avec force contre les idées innées, expose avec une certaine ampleur les preuves de l'existence et des attributs de Dieu. Dans les Leçons préliminaires {\)^ il reproduit les mêmes démonstrations, mais en les resser- ^ itint beaucoup plus, en les identifiant plus complètement ./'•les unes avec les autres. Enfin, dans la Logique (2) on lit ; 'cette phrase : « Dieu, il est vrai, ne tomije pas sous les sens, mais il a imprimé son caractère sur les choses sensibles ; nous l'y voyons, et les sens nous élèvent jusqu'à lui (3j. »
Tout ce que dit Condillac dans ces divers ouvrages peut se résumer ainsi : Nous dépendons des objets qui nous environnent. Ces objets, à leur tour, subissent laclion d'autres objets , et il faut nécessairement remonter à une cause première. Cette cause première doit connaître les rapports qui existent entre les êtres divers^ comme l'horloger connaît toutes les parties de la montre. Une intelligence qui connaît tout est infinie, etc.
On a fait une observation très-juste sur cette démonstration ; c'est qu'elle repose sur certains principes tels que ceux-ci : Tout être dépendant suppose un être dont il dépend, la série des causes ne peut aller à l'inBni. Or, de deux choses l'uae : ou ces principes sont nécessaires, et alors ils ne viennent pas de la sensation, ou ils ne le sont pas, et alors la démonstration est sans force. Il est difficile de savoir au juste ce que pense Condillac sur ce point. Car après avoir énoncé dans le chapitre VI du Traité des
;i) O'iuvres, t. V, p. cxiv. — (2. Ibid., \^a^r\. I. — (3) Logique, p. 32.
A LA SOLimON DES PROBLÈMES PHILOSOPHIQUES. 307
animaux^ qui est une œuvre de sa jeunesse, Taxiome i\\xune série de causes ne peut aller à Vinfim^ il lepassc sous silence dans les Leçons préliminaires. Quant à l'idée de rinfîni, Condillac n'avait pas le droit d'en parler. « L'infini n'est [pas pour lui (1). » Remarquons enfin le peu de valeur de ce raisonnement : V intelligence de la première cause embrasse tout ; donc elle est infinie (2). Si, en effet, le tout dont il s'agit est fini, pourquoi faudrait-il une intelligence infinie pour le comprendre?
Mais voici ce qu'il faut surtout remarquer dans les raisonnements de. Condillac sur l'existence de Dieu. Toutes les preuves qu'on a l'habitude de présenter séparément ne forment, chez notre auteur, qu'un seul tout. L'imperfection de l'homme, la- création des êtres contingents, le bel ordre de l'univers, l'idée de l'infini, tout ce qui fournit autant d'arguments distincts à Socrate, à saint Thomas, à Descartes, à Fénelon, se fond ici en une seule démonstration.
Les disciples de Condillac en font un grand mérite à leur maître, et il faut avouer que si Condillac est original en théodicée, c'est uniquement par là. Son grand principe psychologique, dit-on, est que toutes les facultés de l'âme agissent simultanément; son principe logique est qu'il ne faut pas séparer l'évidence de fait, l'évidence de sentiment et l'évidence de raison. Or, il applique ces principes à la théodicée, en faisant une seule démonstration des arguments que l'on avait le tort d'isoler.
Nous répondrons aux partisans de Condillac que, sans doute, il faut réunir en un seul faisceau les preuves de l'existence de Dieu, mais qu'elles doivent se toucher au terme plutôt qu'au point de départ. C'est une synthèse que
(!) Cousin, série I, t. III. p. 148. — (2) Leç. prélim , p. cxviii.
Ton nous recoin mande; mais la synllièse, |)our être légî- Lime,. doit avoir été précédée d*une analyse suffisante. On if a le droit de lapprocher les choses qu'après les avoir bien distinguées, et, si le premier travail rend le second plus diflicilc, il le rend plus scientifique et plus durable.