CHAPITRE HUITIEME
Analyse de la MtogiQue.
Voici le plus court, le plus agréable et peutrêtre le plus caractéristique de tous les ouvrages de Condillac, celui que Larorniguière lût huit fois de suite, lorsqu'il en eut pris connaissance, et dans lequel il admirait cette men^eil- IcLise simplicité didée, fruit dune longue habitude de pensr, jointe à une méthode lumineuse et facile.
Nous devons encore donner quelque étendue à l'analyse de ce traité où les théories logiques de notre auteur sont présentées avec plus de hardiesse que dans les précédents et avec plus de suite que dans la Langue des calculs.
Dès les premières pages on voit tout ce qui qu'il jr a de neuf dans le dessein et la composition de cet ouvrage. Condillac s'exprime ainsi : « Nous ne commencerons pas cette logique par des définitions, des axiomes, des principes. Nous commencerons par observer les leçons que la nature nous donne (1). »
La nature et la manière dont elle nous enseigne l'analyse, tel est le sujet de la première partie.
Comment un enfant acquiert-il ses premières connaissances? En suivant les leçons de la nature. Ses besoins
(i)T. XXII, p.4.
suffisent pour le guider, et il ne se trompe jamais, ou, du moins, ses erreurs ne sont pas de longue durée. Les erreurs commencent, lorsque nous jugeons des choses qui ont peu de rapport à nos besoins, parce qu'alors la nature cesse de nous avertir de nos méprises.
Si nous pouvions observer dans les enfants le premier développement de nos &cultés, ce serait le meilleur moyen d étudier Faction de la nature. Mais comme nous en serions réduits à des suppositions, examinons comment nous nous conduisons nous-mêmes dans lacquisition des connaissances dont nous sommes sûrs.
Condillac imagine ici ce bel exemple d'analyse descriptive qui depuis a été tant de fois cité. « Je suppose un château qui domine sur une vaste campagne, etc. » Il nous lait toucher du doigt cette vérité, que, pour connaître les choses, un premier coup d œil ne suffit pas, mais qu'il faut les observer l'une après l'autre, il ajoute que Tordre successif dans lequel on les observe doit ressembler à l'ordre simultané qui est entre elles.
Tout cela constitue l'analyse, cette opération qui décompose les choses pour les recomposer. Il n'y a pas d'autre méthode que l'analyse. Cette méthode est connue de tout le monde. « Il n'y a pas jusqu'aux petites couturières qui li^en soient convaincues. Car si, leur donnant pour modèle une robe d'une forme singulière, vous leur proposez d'en faire une semblable, elles imagineront naturellement de défaire et de refaire ce modèle, pour apprendre à faire la robe que vous demandez. Elles savent donc l'analyse aussi bien que les philosophes (1). »
c< Il y a des esprits justes qui paraissent n'avoir jamais rien étudié, parce qu'ils ne paraissent pas avoir médité
(I) T. XXIl, p. 28.
pour s'instruire: cependant ils ont fait des études et les ont bien faites. Gomme ils les faisaient sans dessein prémédité, ils ne songeaient à prendre les leçons d aucun maître, et ils ont eu le meilleur de tous, la nature (1). »
C est la nature qui nous apprend à aller du connu à l'inconnu. Lorsqu'un homme qui n'a point étudié veut me faire comprendre une chose, il prend une comparaison dans une autre que je connais. Les savants, au contraire, oublient toujours d'aller du connu à l'inconnu.
Ce sont encore les leçons de la nature que nous suivons dans nos classifications des êtres. L'enfant, après avoir eu ridée d'un arbre, trouve commode de se servir d'un nom qu'il connaît, et de l'appliquer à toutes les plantes qui paraissent avoir quelque ressemblance avec cet arbre. Sans qu'il ait dessein de généraliser^ sans même remarquer qu'il généralise^ son idée deviendra tout à coup générale. Plus tard il formera, toujours sans dessein et sans le remarquer^ des classes subordonnées, et, en cela, il ne fera qu'obéir à ses besoins (2).
Nos idées forment un système conforme à nos besoins, et nous distinguons des classes d'après notre manière de concevoir, et non d'après la nature de choses. « Demandera-t-on jusqu'à quel point les genres et les espèces peuvent se multiplier? Je réponds, ou plutôt, la nature répond elle-même jusqu'à ce que nous ayons assez de classes pour nous régler dans l'usage des choses relatives à nos besoins (3) . »
C'est un abus de supposer qu'il y a dans la nature comme dans notre esprit des genres et des espèces. Tout est distinct dans la nature. L'art de classer n'éclaire que les points principaux et il y a nécessairement d'autres points où les
(I) T. XXll, p. 29. - (2) Ibid., ^3. 38. - (3) Ibid., p. 43.
espèces se confondent. « Ce n'est pas là un inconvénient. (Jar demander si cette plante est un arbre ou un arbrisseau c'est seulement demander si nous devons lui
donner le nom d'arbre ou d'arbrisseau. Or, il importe peu qu'on lui donne l'un plutôt que l'autre (1). »
Tout ce qui précède se rapporte à la manière dont la nature nous fait observer les objets sensibles. Mais, en observant les objets sensibles, nous nous élevons naturel-^ lement à des objets qui ne tombent pas sous les sens. Ainsi le mouvement est un effet que je vois, cet effet à une cause que je nomme force. Ce mot force n'est qu'un mot et nous n'avons aucune idée de la force. Mais quoique les sens ne nous donnent aucune idée de la force, ils nous donnent une idée de Dieu. Car Dieu a imprimé ses attti^ buts sur les choses extérieures. Les sens nous donnent aussi une idée des actions et des habitudes de l'âme, en nous montrant les actions et les habitudes du corps qui en sont les effets (2). Par là ils nous donnent une idée du vice et de la vertu qui consistent dans les bonnes et les mauvaises habitudes, et de la moralité des actions qui consiste dans leur conformité avec les lois. « Ces actions sont visibles et les lois le sont également, puisqu'elles sont des conventions que les hommes ont faites Cependant, nous ne
les avons pas faites seuls, la nature les faisait avec nous; elle nous les dictait, et il n'était pas en notre pouvoir d'en faire d'autres. Les besoins et les facultés de l'homme étant donnés, les lois sont données elles-mêmes; et, quoique nous les fassions, Dieu qui nous crée avec de tels besoins et de telles facultés, est, dans le vrai, notre seul législateur (3). »
Ainsi, nous ne pouvons douter que toutes nos idées ne
(0 T. XXII, p. 44. -(3) lbicl.,p. 55. - (3) Ibid., p. 56 et 57. ^
92 ANALYSE l)E LA LOGIQUE.
viennent des sens. « Mais il s'agit d étendre la sphère de nos connaissances. Or si, ))Our l'étendre, nous avons besoin de savoir conduire noire esprit, on conçoit que, pour apprendre à le conduire, il faut le connaître parfaitement.
Ici l'auteur consacre deux chapitres à une analyse des facultés de Tâme, qui est peut-être la plus précise que l'on rencontre dans tous ses ouvrages (1) .
Puis, soit pour compléter le système de l'âme, soit, comme il le dit, pour préparer, en raisonnant sur une matière simple et facile, la seconde partie de \a. Logique ^ qui a pour objet l'artifice du raisonnement, il s'occupe des causes de la sensibilité et de la mémoire. A l'encoiitre des esprits fimimaux et des traces du cerveau^ qu'il accuse de ne reposer ni sur l'observation ni sur l'analogie, il esquisse, d'après l'expérience et sans avoir la prétention de tout expliquer, une théorie des mouvements par lesquels s'expliquent la végétation et la sensibilité, des mouvements et des habitudes de mouvement par lesquels le cerveau est la cause occasionnelle de la mémoire. I^ se trouve une comparaison très-développée entre l'homme et un clavecin ^ comparaison qui explique fort peu de chose, mais qui est un élégant morceau de littérature.
Seconde partis La secondc partie de la Logiques pour titre: M analyse considérée dans ses moyens et dans ses effets^ ou Vart de raisonner réduit à une langue bien faite.
Les connaissances que nous donne la nature, dit notre auteur, forment un système où tout est parfaitement lié. Mais, oubliant les leçons de la nature, nous raisonnons d'après de mauvaises habitudes. De là nos erreurs.
(i) Laromiguière, dans ses Leçons de philosophie^ la prend pour base de son étude sur la psychologie de Condillac.
c< Toutes ces erreurs paraissent supposer en nous autant de mauvaises habitudes que de jugements faux reçus pour vrais. Cependant, toutes ont la même origine, et viennent également de Thabitude de nous servir des mots, avant d en avoir déterminé la signification (1). »
« Il n'y a qu'un moyen de remettre de Tordre dans la faculté de penser. C'est d'oublier* ce que nous avons appris, de reprendre nos idées à leur origine, d'en suivre la génération, et de refaire, comme dit Bacon, l'entendement humain (2). »
Quel est le moyen qui nous est donné par la nature pour bien raisonner? C'est le langage. Suivant Condillac, nonseulement toute langue est une méthode analytique, mais toute méthode analytique est une langue (3).
Il y a d'abord une espèce de langage inné quoiqu'il n'y ait point d'idées innées (4). Car nous naissons avec les organes instruments de ce langage. C'est le langage d'action. Il analyse la pensée; car il faut analyser la pensée, soit pour se faire comprendre, soit pour comprendre. La sensation analysée par le langage, voilà ce qui fournit l'idée (5) qui, par conséquent, n'est pas innée. Qu'est-ce qui rendra le langage intelligible ? Ce sera l'analogie (6) .
Après le langage d'action^ le langage articulé nous a montré et analysé la pensée. Ces analyses laites d'abord naturellement et sans projet, étaient exactes, parce qu'elles portaient sur des objets nécessaires à nos besoins. Les premières langues sont donc les plus bornées, mais non pas les plus mal faites. Plus tard, on se mit à parler pour parler, et les langues se remplirent d'imperfec-
(i) T. XXII, p. io6. — (3) Ibid., p. 107. — (3) Voyez : Langue des calculs, page I : « Ces deux vérités, aussi simples que neuves, ont été démontrées, la première dans ma Grammaire, la seconde dans^ ma Logique, n — (4) T. XXII, p. iio. — (5) Ibid., p. 116.— (6) Ibid., p. 11 5.
lions. Maintenant le tort des logiciens est de chercher l'art de raisonner dans le mécanisme du discours, en laissant subsister les imperfections des langues. Ces imperfections sont frappantes, surtout dans la métaphysique. Jamais, dans les langues des peuples primitifs, on n'aurait associé à aucun signe les idées bizarres que Ton associe maintenant au mot substance.
Une autre cause de l'imperfection des langues, c'est leur mélange qui fait disparaître l'analogie et la suite du système.
Les aperçus qui précèdent, nous conduisent déjà à la thèse énoncée par l'auteur dans le titre même de cette seconde partie, savoir que Vart de raisonner se réduit à une langue bien faite. Ce qui prouve encore cette thèse, c'est que les idées abstraites et générales ne sont que des dénominations.
Mais comment arriver à une langue bien faite? Par quels moyens peut-on faire sa langue ? Par l'analyse. C'est l'analyse qui fait les langues (1); c'est à l'analyse à déterminer nos idées (2). C'est l'analyse qui nous montre d'où viennent les idées simples et quelles sont les idées partielles qui entrent dans une idée composée. Il est inutile et souvent impossible de recourir aux définitions. La synthèse est une méthode ténébreuse, et quoi qu'en disent AL\L de Port-Royal, la seule différence qu'il y ait entre elle et l'analyse, c'est qu'elle commence toujours mal, tandis que l'analyse commence toujours bien.
« Si on se rappelle que l'art de raisonner se réduit à une langue bien faite, on jugera que la plus grande simplicité et la plus grande précision de l'analyse ne peuvent
[ KO T. XXn, p. i37. - (2) Ibid., p. 147.
ANALYSE DE LA LOGiOUE. 95
être que leffet de la plus grande simplicité et de la plus grande précision de langage (1). »
Ici, Gondillac prouve, par un exemple emprunté à l'algèbre, combien le raisonnement est simple quand la langue est simple. Et il ne faut pas croire que, pour donner au raisonnement cette rigueur et cette simplicité, il soit nécessaire de parler avec des x, des a et des b. Eu effet, quand nous expliquons la génération des facultés de l'âme, « nos raisonnements faits avec des mots sont aussi rigoureusement démontrés que pourraient l'être des raisonnements faits avec des lettres (2). »
Tout lartifice du raisonnement algébrique consiste en deux choses : 1® établir l'état de la question, c'est-à-dire, traduire les données dans l'expression la plus simple; 2** dégager les inconnues. Et cet artifice est le même dans toutes les sciences. En métaphysique, lorsqu'on demande quelle est l'origine et la génération des facultés de l'âme, la sensation est l'inconnue que nous avons à dégager, pour découvrir comment elle devient successivemeiit attention, comparaison, jugement, etc. « C'est ce que nous avons fait, et nous avons vu que, comme les équations X — l=j-|-let^ -(- l = 2j^ — 2 passent par différentes transformations pour devenir j = 5 et x = 7 , la sensation passe également par différentes transformations pour devenir l'entendement (3). »
C'est par cette réflexion que se termine, à proprement parler, la Logique de Condillac. Car le chapitre suivant Des différents degrés de certitude n'est qu'un sommaire de quelques chapitres de XArt de raisonner, auxquels nous renvoie l'auteur.
(I) T. XXII, p. i55. - (2) Ibid., p. 166. - (3) Ibid., p. 17!).
Les résumés qui précèdent suffiraient à la rigueur pour nous donner une idée des théories logiques de Cohdillac. Mais ces théories vont s accuser plus fortement encore dans la Langue des calculs, ce singulier ouvrage dont Laromiguière a résumé la doctrine dans un discours intitulé d'abord les Paradoxes de Condillojc (1).
(i) Cest le titre qu'il donna à son Discours sur le raisonnement, lorsqu'il le publia pour la première fois, en i8o5.