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CHAPITRE QUATRIÈME

De la valeur des idées générales.

Sommaire. — Idées de genre et d'espèce. — Idées des facultés de l'âme. — idées des nombres. — Utilité et inconvénients des idées générales.

L'esprit critique de Condillac se donne carrière quand il trouve l'occasion d'attaquer les abstractions réalisées. Car riiistoire de la philosophie en fournit d assez nombreux exemples. C'est surtout pour combattre cette sorte d'erreurs qu'il aborde à différentes reprises la question des genres et des espèces. Comme nous l'avons vu en faisant l'analyse de ses ouvrages, il se prononce nettement et sans restriction en faveur du nominalisme; ce qui n'a rien (I étonnant chez un auteur qui ramène la logique à la grammaire, qui prétend que raisonner c'est combiner des signes et qu'une science n'est qu'une langue bien faite. De ce point de vue tout à fait négatif, il lui arrive de faire des observations de détail que l'on ne peut qu'approuver; Ce n'est pas nous qui lui ferons un crime d'avoir tourné eu ridicule les qualités occultes et les formes substantielles. Mais sur la question principale, nous ne pouvons être de son avis.

DE LA VALElifl DES IDÉES GÉNÉRALES. 159

Remarquons d abord qu*il range dans la même catégorie des idées d'ordres tout à fait différents. Idées de substance, genres et espèces, idées morales, idées des facultés de Tâme, vieilles abstractions réalisées du moyen âge, il met tout sur la même ligne. Pour nous, nous pensons qu'il y aurait là bien des distinctions à faire. Aussi, au lieu d embrasser dans la discussion actuelle toutes ces notions diverses, nous la bornerons aux idées de genre cl d'espèce, à celles des facultés de Tâme et à celles des nombres.

Le nominalisme de Condillac sur les genres et les espèces, longuement exposé dans Y Art de penser (1), est fommlé avec plus de hardiesse et des aperçus nouveaux dans la Logique (2) et la Langue des calculs (3).

<c Les idées abstraites et générales ne sont que des dénominations (4). » Voilà une doctrine nettement énoncée ; mais les obscurités connnencent aussitôt que Ton entreprend de développer cette thèse subtile et fausse. « C'est moins par rapport à la nature des choses, que par rapport à la manière dont nous les connaissons^ que nous en déterminons les genres et les espèces (5). wN'y a-t-il pas là une contradiction dans les termes ? Si nous avons des choses une connaissance véritable, et si nos idées générales sont en rapport avec cette connaissance, comment peuventelles n'être pas en rapport avec la nature des choses? Si nos idées générales ne sont pas conforme avec la nature des choses, elles ne se rapportent pas à la manière dont nous connaissons les choses, mais bien à la manière dont nous les imaginons.

Reprenons quelques-uns des arguments que nous avons

(i) Part. I, ch. VIII. — (2) P. 44, 451, 46, 47.— (3) Part, i, ch. iv. — (4) Logique, p. i33. — (5) Art de penser^ p. 97.

exposés dans notre analyse et voyons s'ils placent le nominalisnie sur une base solide.

Nos idées générales, dit-on, sont très-confuses, trèsimparfaites; elles sont nécessaires à notre esprit limité qui ne peut saisir toutes les difFérences individuelles ; mais Dieu n'a pas besoin d'idées générales (1). Nous répondons que, si la généralité est l'ordre, on ne voit pas pourquoi l'idée en Dieu serait purement individuelle^ ni pourquoi une multitude infinie d'idées particulières constituerait une connaissance plus parfaite que celle qui embrasserait à la fois l'ensemble et le détail des choses. Ici la question des universaux touche à celle de la Providence. Aussi un disciple de Condillac, Laromiguière, se plaçant au point de vue nominaliste du maître, nie-t-il que Dieu gouverne le monde par des lois générales (2). Nous laisserons de côté la question de la Providence générale, pour ne pas changer le terrain de la discussion ; mais nous ne pensons pas qu'une doctrine comme celle de Laromiguière ait aujourd'hui de grandes chances de succès. Revenons à l'argumentation de Condillac.

« C'est uniquement par cet artifice que nous mettons de l'ordre dans nos idées; mais cet artifice ne fait que cela (3). » « Demandera-t-on jusqu'à quel point les genres et les espèces peuvent se multiplier? Je réponds ou plutôt la nature répond elle-même : jusqu'à ce que nous ayons assez de classes pour nous régler dans les choses relatives

à nos besoins ce sont nos besoins seuls qui nous dé-

tenninent à distinguer des classes (4). » Je demande quel naturaliste reconnaîtra dans cette description les procédés de la science qu'il cultive. Ce sont nos besoins, dit-on, et

(i) Art de penser, p. 98. —(2) Leçon de philosophie, t. II, p. 32o. — (3) Logique, p. 41. — (4) Ibid., p. 43.

la capacité de notre esprit qui règlent seuls Tusage des classifications. Mais comme les besoins sont individuels et la capacité de Tesprit variable suivant les temps et les personnes, que devient là science de la nature? Condiilac luimême rend son erreur palpable en ajoutant cette proposition manifestement fausse: « Nous n'imaginons pas de donner des noms à des choses dont nous ne voulons rien faire (1). » Que veut donc faire Cuvier d'un mammouth ou d'un mastodonte?

Pour jeter des doutes sur la valeur des idées générales, notre auteur ne dédaigne pas les difficultés auxquelles donnent lieu les questions de limites (2). «L'art de classer, si nécessaire pour se faire des idées exactes, n'éclaire que les points principaux : les intervalles restent dans l'obscurité, et, dans ces intervalles, les classes mitoyennes se confondent. Un arbre, par exemple, et un arbrisseau sont deux espèces bien distinctes. Mais un arbre peut être plus petitj un arbrisseau peut être plus grand ; et l'on arrive à une plante qui n'est ni arbre ni arbrisseau, ou qui est tout à la fois l'yn et l'autre ; c'est-à-dire, qu'on ne sait plus à quelle espèce la rapporter. »

On ne devrait jamais, dans une discussion de logique, avoir recours à ces arguments qui étaient, dans l'antiquité, la ressource des sophistes, et que de nos jours riiégélianisme n'a pas remis en crédit auprès des esprits bien faits. La règle élémentaire de toute méthode est de ne paâ sacrifier le connu à l'inconnu. Il ne faut donc pas opposer les difficultés que l'on rencontre sur la limite des deux ordres d'idées, aux connaissances claires et distinctes que l'on peut facilement acquérir en considérant les choses par masses et dans les conditions ordinaires.

(1) Logique^ p. 43. — (2) On peut faire le même reproche à Laromiguière

On voit combien sont peu solides les preuves sur lesquelles Condillac s.efForce d'établir directement sa thèse. Mais un système tel que le nominalisme tire presque toute sa force des objections adressjées au système contraire. Examinons donc la manière dont notre auteur apprécie le réalisme.

Il essaie d abord d en expliquer l'origine ; mais, à notre avis, il l'explique mal. Cette erreur vient, dit-il, de l'habitude de conserver aux idées abstraites et générales cette réalité qui n'appartenait qu'aux idées individuelles (1), et de cette paresse d'esprit qui nous porte à réaliser des abstractions au lieu de faire des analyses complètes (2). Cette observation peut bien rendre compte de certains abus du réalisme; mais le réalisme lui-même a des causes plus- profondes, et répond à un vrai besoin de la pensée. — Le réalisme vient encore de ce que « les noms des substances tiennent dans notre esprit la place que les sujets occupent hors de nous (3). » — Mais comment pouvons-nous savoir qu'il y a des sujets hors de de nous, si nous n'avons aucun moyen d'en établir l'existence ; et si nous pouvons en établir l'existence, pourquoi nous serait-il absolument interdit d'en connaître la nature? — On veut connaître l'essence des choses (4), dit Condillac; c'est cette vaine prétention qui a produit le réalisme. Mais on peut fort bien être réaliste et avouer son ignorance sur ce qu'il y a déplus intime dans la nature des choses.

Comme on le voit, ces explications avec d'autres que nous pourrions citer, passent à côté de la question ou ne prouvent rien contre le réalisme. On peut en dire autant

{i) Art de penser^ p. 102 et ïoS, — (2) Ibiâ., p. ii5. — (3) Ibid., p. ii3. — (4) Itid., p. io5.

des considérations sur les eflfets de ce système; elles peuvent s'appliquer à un réalisme puéril et outré, mais quand il s agit d'un réalisme modéré, épuré par la critique, elles sont sans valeur. Nous aussi nous connaissons les dangers de la tendance réaliste lorsqu'elle est sans contrepoids. Qu'aurait dit Gondillac, s'il avait vu tout ce que, dans notre siècle, on a tiré de ce principe : ce qui est rationnel est réely ce qui est réel est rationnel? Qu'aurait-il dit, s'il avait vu l'idée vivante, agissante, devenir créatrice, produire le monde par son évolution, prendre la place de Dieu lui-même? Mais ces funestes conséquences d'un réalisme sans critique et sans frein ne doivent pas nous faire tomber dans l'excès opposé.

A notre avis, ce n'est pas en adoptant un système à l'exclusion des autres que l'on peut donner une solution raisonnable du problème des unîversaux. Les erreurs et les discussions interminables des philosophes scolastiques venaient de ce que, n'apercevant pas toute l'étendue de la question et les divers ordres d'idées auxquels elle touche, ils s'arrêtaient à des doctrines exclusives. Le moyen d'éviter ces erreurs et de mettre fin à ces discussions sera d'employer une méthode plus large et d'adopter une solution éclectique. Les principaux systèmes qui se sont produits sur cette question avaient leur raison d'être. Il y a du vrai dans le point de vue platonicien et thomiste d'après lequel le plan de l'univers et les genres et les espèces qui font partie de ce plan ont leur principe dans la pensée divine, et quoiqu'en dise Laromiguière (1), les Platoniciens ne sortaient pas de la question. Il y a du vrai dans le nominalisme, en ce sens que l'idée générale, sans le mot qui l'exprime, serait tout à fait vague et fugitive, et

(I) Leçons de philosophie, t. II, p. 299, 7» édit.

quand les condillaciens nauraîent fait que mettre cette vérité en lumière, ils auraient bien mérité de la philosophie. Les conceptualistes n'ont pas tort de considérer les universaux commç des idées factices, comme des productions de l'esprit qui a transformé les données expérimentales par l'abstraction et la généralisation. Mais, d'un autre côté, le point de vue réaliste a aussi sa part de vérité, puisque nos idées générales ont l'expérience pour point de départ et la nature pour modèle, puisqu'elles sont perfectibles et se rapprochent de plus en plus du plan de la création. Si les genres et les espèces n'étaient que des conceptions de l'esprit, que deviendrait la science de la nature? Quelle différence y aurait-il entre les classifications artificielles et les classifications naturelles? Les mots ne sont rien sans les idées, et les idées elles-mêmes ne sont rien sans un objet qui leur corresponde. Les idées générales seraient donc la chose du monde la plus inexplicable, si elles ne correspondaient pas hors de l'intelligence à des caractères constants et à des relations uniformes.

La doctrine éclectique à laquelle nous nous arrêtons est loin de lever toutes les difficultés. Mais nous pensons qu'il faut moins se défier d'une solution qui, dans un tel problème, laisse subsister des obscurités et des mystères, que d'un système purement critique et négatif ou d'un dogmatisme qui aurait la prétention de livrer à l'intelligence limitée de l'homme tout le secret des choses.

Comme cette question des universaux touche à beaucoup d'autres, l'erreur que nous venons de combattre donne lieu, chez Condillac, à bien des aperçus inexacts que nous trouverons dans d'autres chapitres, surtout dans ceux qui traiteront du raisonnement, de la définition et des classifications.

Idées b facultés de l'âme.

Le nominalismc de Condillac s'attaque aussi à Tidée des facultés de l'âme. «Je cra.ins, avait dit Locke, que la manière dont on parle des facultés de Tâme n'ait fait venir à plusieurs personnes l'idée confuse d'autant d'agents qui existent distinctement en nous, qui ont différentes fonctions et différents pouvoirs, qui commandent, obéissent et exécutent diverses choses comme autant d'êtres distincts (1). » ^ '

Condillac trouve cette crainte digne d'un philosophé. U se plaint que l'on ait réalisé les facultés de l'âme, telles que la volonté et Fentendement (2).

Pour connaître le sens de cette critique, il faut savoir Ce que fon fait de ces deux facultés dans l'école de Condillac.. Dans sa Logique^ notre auteur, après avoir montré comment la sensation transformée produit l'attention, la comparaison, le jugement, la réflexion, etc., donne à la réunion de ces facultés un nom commun, celui A'entendément (3); il emploie le mot isolante pour désigner collectivement le besoin, le désir, la passion , etc. Puis Tenteudement et la volonté sont compris dans un autre terme collectif, celui de pensée. Qu'est-ce donc que l'entendement, la volonté et la pensée dans un tel système? Laromiguicre va nous le dire : L'entendement et la volonté , sont des signes, cl la pensée est un signe de signe.

Que faut-il penser de cette doctrine? Nous accordons à Condillac et à ses disciples que l'on ne doit pas chercher à se représenter par l'imagination les facultés de l'âme ; nous reconnaissons encore qu'il ne faut pas tomber dans cette erreur grossière qui consiste à regarder les facultés comme autant de principes indépendants, comme autant d'âmes distinctes. Mais nous avons, d'un autre côté, de

(i) Art de penser, p. 109. — (2) Ibid. — (3) Logiqtie^ p. 65.

bonnes raisons pour ne pas en faire des signes ou des signes désignes. l^Si nous rejetons le nominalisme à l'égard des genres et des espèces, à plus forte raison devons-nous le rejeter quand il s'agit des facultés. Car les genres et les espèces appartiennent à cette chose problématique et mystérieuse qu'on appelle la nature, tandis que les facultés appartiennent à un être certainement réel et suffisamment connu qui est l'âme. 2® Si l'on considère l'intelligence et la volonté comme de simples noms collectifs, on pourra en dire autant de l'âme elle-même, et nous voyons qu'en effet la tendance constante du condillacisme est de traiter l'être spirituel comme une abstraction. 3® Faut-il dire, avec quelques auteurs, qu'il n'y a de réel que les subdivisions de l'intelligence, de la sensibilité et de la volonté, mais que ces dernières facultés sont nominales? Nous ne le pensons pas. Supposons, en effet, que l'intelligence ne soit qu'un terme général ; que s'ensuivra- t-il ? On pourra en dire autant de ses subdivisions; la mémoire, par exemple, sera aussi un titre général, un mot, puisqu'on distingue la mémoire locale, la mémoire verbale, etc. En subdivisant ces dernières (ce qui est toujours possible), on devra également les rayer de la liste des facultés. Mais il est évident que Ton arriverait ainsi à supprimer l'idée de faculté, et, par là, on comprometttait l'idée de l'âme elle-même.

On nous objectera, peut-être, que notre tricliotomie de l'âme ne peut pas être regardée comme une image complète et parfaitement fidèle de l'être spirituel. Pour répondre à cette objection, il suffît d'une simple réflexion sur la valeur des classifications en général, et en particulier de la classification des facultés. Aucune classification n'est définitive. Cependant les classifications d'histoire natu-

relie sont vraies parce qu elles sont progressives, qu elles se rapprochent de plus en plus du modèle qui est la nature, et qu elles se font d'après certaines règles qui en garantissenl la valeur et la certitude. Il en est de même des classifications en psychologie : elles sont progressives, c'est-à-dire, qu'elles donnent une idée de plus en plus exacte de l'âme, à mesure que la science psychologique s'enrichit et se précise.

11 faut donc repousser le nominalisme condillacien, en ce qui concerne la sensibilité, l'intelligence et la volonté. On a quelquefois donné à ces pouvoirs le nom de facultés générales; mais ils seraient bien mieux nommés facultés primitives ou élémentaires, parce que ce ne sont pas des désignations collectives, mais les éléments irréductibles que donne l'analyse appliquée aux phénomènes complexes de la vie spirituelle.

Mais la question des idées générales devient tout à fait épineuse et subtile , quand il s'agit non plus des genres et des espèces ou des facultés de l'âme , mais des nombres.

Condillac traite ce sujet dans lechapitre IV du livre 1 de la Langue des calculs. Après une page d'une remarquable élégance sur les sciences, « ces grandes et belles routes que la nature avait ouvertes et tracées et dont les hommes ont fermé l'entrée (1), » il déclare que l'algèbre n'est qu'une langue, que cette langue n'a pas encore de grammaire et que la métaphysique seule peut lui en donner une. Puis, rappelant ce qu'il a déjà dit sur les origines du calcul, if ajoute : <( lorsque nous nous sommes fait une habitude de nous représenter par les doigts une suite de nombres alternativement croissante et décroissante, nous

(i) Langue des calculs^ p. 46.

pouvons qous représenter cette même suite par toute autre chose, par des arbres, par des cailloux, par des

hommes, etc Ces idées que nous nous sommes faites^

avec les doigts, lanalogie nous les fait donc appliquer à des cailloux, à des arbres, à des hommes; et, parce que nous les pouvons appliquer à tous les objets de Tunivers, nous disons quelles sont générales, c'est-à-dire, applicables à tout (1). » Mais, ajoute l'auteur, en les considérant comme applicables à tout, nous ne les appliquons à rien. <( Ou donc les apercevons-nous ? Dans les noms devenus les signes des nombres. Il ne reste dans l'esprit que ces noms, et c'est en vain qu'on y chercherait autre chose (2).» Telle est l'argumentation qui tend à établir que nos idées abstraites de nombre ne sont que des mots. Il nous est impossible de voir dans ce raisonnement autre chose qu'une pétition de principe. Condillac est dans le vrai quand il s'exprime ainsi : nous nous sommes fait une habitude de nous représenter par les doigts une suite de nombres; mais si nous n'avons fait que nous représenter les nombres, cela prouve évidemment que Tidée nous apparaissait dès lors comme distincte du signe^ cela suppose qu'elle avait une autre origine que les sigues destinés à la représenter. Jusqu'ici l'auteur n'a donc rien tait pour sa thèse. Mais immédiatement après et sans avertir le lecteur, au mot représenter il en substitue un autre : « Ces idées que nous nous sommes faites, dit-il, avec les doigts, l'analogie nous les fait appliquer à des cailloux. » Ici j'arrête l'auteur. Nous ne nous sommes point fait ces idées avec les doigts; mais nous les avons appliquées aux doigts avant de les appliquer aux cailloux, comme nous aurions pu les appliquer aux cailloux avant de les appliquer aux

{!) Langue des calculs, p. 48. — (2) Ibid., p. 5o,

doigts. Même erreur, sous d autres formes daos les phrases suivantes. « C'est dans ces mêmes objets (doigts, cailloux, etc.)^ que nous avons o):'iginairement aperçu ce^ idées, et nous n'avons pu les apercevoir que là (1). » Voilà qui n'est nullement prouvé. Pourquoi, par exemple, ne les aurions-nous pas trouvées dans le sentiment qui nous fait distinguer notre personne de ce qui n*est pas elle ?

— « Un est un mot que je me souviens d'avoir choisi pour signifier un seul doigt, un seul caillou, etc. , deux est un mot que je me souviens d'avoir choisi pour exprimer un doigt plus un doigt, etc. » — Mais, dirons-nous, que Ton prenne pour signe un mot, ou un doigt, ou un caillou, le premier jour comme le dernier, on distingue le signe de l'idée, ce qui représente de ce qui est représenté. — « Si vous croyez que les idées abstraites sont autre chose que des noms, dites, si vous pouvez, quelle est cette autre chose. » A cette objection nous ferons les réponses suivantes : P Quand bien même on ne pourrait pas dire quelle est cette chose, cela ne prouverait rien. Car il y a des choses simples, indéfinissables, intraduisibles ; 2^ Si l'idée n'est que le signe, pourquoi l'idée est-elle la même quand le mot varie ? Que le signe soit un mot latin ou un mot français, un doigt ou un caillou, l'idée ne change pas; l'idée et le signe sont donc deux choses différentes.

Ainsi, même lorsqu'il s'agit des nombres, il s'en faut que la thèse nominaliste deCondillacsoit démontrée. Nous avons vu d'ailleurs qu'elle ne l'est pas davantage à l'égard des facultés de l'âme, des genres et ,des espèces. Nous devons donc repousser complètement la doctrine de notre auteur sur les universaux, ou plutôt, nous devons rétablir contre son système étroit et sa critique dissolvante, des

(0 Langue des calculs^ p. 49.

idées sans lesquelles toute activité intellectuelle serait détruite et toute science non-avenue.

Du reste, Condillac lui même, sur la fin de ses jours, semble avoir eu conscience de Terreur dans laquelle il était tombé. Voici, en effet, ce qu'on lit dans l'édition posthune du Traité des sensations. « Comme la statue n'a l'usage d'aucun signe, elle ne peut pas classer ses idées avec ordre, ni, par conséquent, en avoir d'aussi générales que nous. Mais elle ne peut pas non plus n'avoir absolument point d'idées générales. Si un enfant qui ne parle pas encore, n'en avait pas d'assez générales pour être communes au moins à deux ou trois individus, on ne pourrait jamais lui apprendre à parler, car on ne peut commencer à parler une langue, que parce qu'avant de la parler, on a quelque chose à dire, que parce qu'on a des idées générales (1). »

Ainsi Condillac donne des idées générales à la statue qu'il anime, quoique cette statue soit privée de tout langage. On ne pouvait contredire plus formellement les assertions que nous avons rapportées plus haut. Dans ce passage écrit postérieurement à la Logique et à la Langue des ca/cw/.y (2), Laromiguière voit une simple précaution pour atténuer quelques exagérations. Nous y voyons au contraire un retour à la vérité et la condamnation de ce qui avait été dit précédemment. Laromiguière déclare qu'à pari ces exagérations dont il parle, la doctrine de Condillac est incontestable et il la défend à diverses reprises; mais nos souvenirs nous permettent de dire que le nominalisme n'est pas plus plausible entre les mains du

(i) Traité des sensations ^^, 3%^. G. f. Gdirnitx^ Traité des facultés db l'âme > 1. 111, p. 93. « Un enfant qui extrait du sable les coquillages, fait une classe sans y appliquer un mot. » — (2) Laromiguière en fait la remarque dans ses Leçons y t. II, p. 3o3.

disciple qu entre œlles du maître. On peut donc affirmer que Maine de Blran ne se trompait pas lorsqu'il disait : « En déterminant avec une précision nouvelle les rapportj=^ des signes et des idées, notre philosophie moderne s'est peut-être vainement flattée d'avoir clos la discussion des universaux. » Cela est d'autant plus vrai que la philosophie condillacienne est, par son caractère exclusif, plus propre que toute autre à rouvrir une discussion qui ne sera jamais complètement clause.

!te'"^ Terminons en disant quelques mots de l'opinion de Con-

^^''^'' dillac sur l'utilité des idées générales.

D'après tout ce qui précède, on comprend que Condillac se montre souvent sévère pour les idées générales. Si la limitation seule de notre esprit les rend nécessaires, si elles ne correspondent à rien dans la nature, il est clair que l'on doit faire tous ses efforts pour s'en passer. Combien de fois notre auteur fait-il la guerre aux principes généraux et à la synthèse (1), aux mots être, substance ^ essence! De quelles railleries ne poursuit-il pas ceux qui prétendent arracher à la nature tous ses secrets par le charme de deux ou trois propositions (2) ! On peut dire qu'en mainte occasion son point de vue nominaliste lui fait exagérer l'inutilité, le vague ou l'imperfection des idées générales. Mais à ces exagérations il mêle souvent des critiques d'une incontestable justesse; et quand il n'est pas entraîné par l'esprit de système, il montre l'utilité des idées générales dans des passages qui contrastent heureusement avec l'ensemble de sa doctrine. Voici, par exemple, comment il s'exprime dans VJrt de penser (3) : « C'est par ces idées que l'esprit prend son essor, qu'il s'élève, qu'il plane, qu'il redescend

(i)Art dépenser^ part. I, ch. ix, et Logique^ part. II, ch. vi. -- (2) Traité dçs systèmes^ p. 21. — (3) Art de penser ^ p. 100.

pour S élever plus haut encore; c'est par elles qu'il dispose de ce qu'il connaît pour arriver à ce qu'il ne connaît pas : enfin, c'est par elles seules qu'il peut mettra de l'ordre dans ses connaissances. Les idées générales sont précisément, dans la mémoire, ce que sont, dans un cabinet d'histoire naturelle, des tablettes numérotées sur lesquelles tout est rangé suivant l'ordre des matières. »

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