CHAPITRE QUATORZIÈME
Application de la logique de Gondillac à la solution des problèmes philosophiques (Suite).
Sommaire. — La théorie psychologique des transformations. — Les facultés de l'âme réduites à des transformations de la sensation. -* Arguments qui ont été produits de nos jours en faveur de cette doctrine. — La sensation origine des idées.
La théorie Noiis avoiis réfuté précédemment la doctrine de Tidendcs transfor- tité et la théorie condillacieniie de 1 analyse. Mais le sys-
mations. ^ «^ •^
tèine de la sensation transformée en est la conséquence et comme l'expression psychologique. Si donc nous laissions subsister ce système, notre réfutation serait incomplète; on pourrait nous objecter que les théories logiques de l'identité et de lanalyse se vérifient en psychologie. Nous (levons donc revenir sur la sensation transformée, qui a déjà été le sujet de tant de discussions et qui trouve aujourd'hui encore des {^artisans aussi zélés qu'aux plus beaux jours du.condillacisme.
Suivant notre auteur, les facultés de l'âme et les idées
sont des transformations de la sensation. Parlons d'abord
des facultés.
^*rânic"rècfui- ^ sensation engendre toutes les facultés de Tintelli-
transforma- gence. Elle devient Yattention lorsqu'elle est isolée et
lions de la sensation.
APPLICATION DE LA LOGiQflE. 285
qu elle a un certain degré de vivacité (1). Elle est aussi la mémoire; car « notre capacité de sentir se partage entre la sensation que nous avons eue et celle que nous avons (2). )> Dès que Tattention se porte sur deux objets, il y a comparaison (3). Comparer c'est apercevoir des rapports, c est juger (4). Quand lattention se porte successivement d'im objet sur un autre, elle est comme une lumière qui réfléchit d'un corps sur un autre pour les éclairer tous deux et on l'appelle réflexion (5). L'abstraction n'est que l'attention se portant sur une qualité de l'objet au lieu de s'attacher à l'objet tout entier, le raisonnement n'est qu'une série de jugements, Yimagination n'est que la réflexion combinant des images, etc.
Toutes les facultés intellectuelles sortent donc des métamorphoses de la sensation ; il en est de même des facultés de la volonté. « Le désir n'est que l'action des mêmes fisLCultés qu'on attribue à l'entendement, et qui, étant déterminée vers un objet par l'inquiétude que nous cause sa privation, y détermine aussi les facultés du corps. Or, du
désir naissent Xes passions yV amour ^ Isl haine, etc Tout
cela n'est donc encore que la sensation transformée (6). » La i^olontéa pour origine le désir, et, par conséquent, la sensation. « Je ^eux, signifie je désire, et rien ne peut s^ opposer à mon désir (7). »
Ainsi nous trouvons partout la sensation modifiée de diverses manières. Les facultés de l'âme forment un système dont toutes les parties ne sont que les transformations d'un phénomène primitif. Si on appelle analyse la description de ce système, c'est bien l'analyse tel que l'entend
(i) Extrait raisonné du Traité des sensations^ p. i5. — (2) Ibid., p. 16.— (3) Ibid., p. 17. —(4) Ibid. — (5) Ibid., p. 18.— (6) Ibid., p. 21. — (7) Logique, part. I, ch. viii.
286 APPLICATION OK LA LOr.FQLE
Condillac^ celle qui conôisteà suivre la génération des idées, celle qui va du même au même.
Malheui^eusement, cette génération successive de nos facultés n'est pas Timage fidèle de notre nature, mais une combinaison souvent artificielle. Notre critique se bornera à deux observations, Fune sur le fait primitif, l'autre sur 1 ensemble du système.
A propos du fait primitif, nous demanderons à Condillac et à ses disciples si, par le mot sensation, il faut entendre le phénomène affectif du plaisir et de la douleur, ou la connaissance des choses extérieures ou la conscience de ce qui se passe en nous. Car on donne également les trois explications. Dira-t-on qu'au fond, il importe peu, puisque ces trois choses n en font qu'une ? Nous répondons que cette identité a besoin d'être prouvée, et que, pour la prouver, il ne suffit pas d adopter tour à tour l'un et l'autre sens suivant les besoins de l'argumentation.
Après cette observation sur le principe, voici ce que nous dirons sur le système.
On se sert continuellement des mots trans format ioiiy génératiorty filiation, évocation (1) même, pour désigner les rapports qui existententre les faits. Mais il faudrait s'entendre sur l'usage que l'on fait de ces termes. Il est des cas oii le mot transformation peut être pris à la lettre ; il en est d'autres ou ce ne peut être qu'une simple métaphore. Dissimuler des diff|Srences réelles sous l'identité des mots, ce n'est plus analyser, ce n'est plus faire de la science. Établir le même rapport entre la sensation et l'attention, par exemple, qu'entre l'attention et la comparaison, c'est abuser étrangement du voisinage ou de la succession des faits.
(i) U s'agit ici des disciples de Condillac autant que de Condillac lui-même.
Ici nous n avons qu a rappeler ce qui a déjà été dit avec autant de netteté que de justesse. Dans ses leçons sur Condillac (1), M. Cousin prouve après Lamoriguière que la sensation n engendre pas Tattention. Peut-être insiste-til trop sur le caractère passif de la sensation. Mais, même en admettant que la sensation soit active comme 1 attention, il reste d'assez grandes différences entre ces deux faits pour qu'on ne puisse pas regarder le second comme une transformation du premier. Le même auteur établit que l'attention dont on veut faire sortir l'intelligence est un fait volontaire ; il montre la différence essentielle qu'il y a entre le désir et la volonté , et celle moins complète, mais réelle cependant, qui existe entre la sensation et le désir. Il remarque enfin que l'impression organique ne doit pas être confondue avec la sensation. Le résultat de cette analyse est que, si la sensation est la condition de Texercice des facultés, elle n'est le principe d'aucune (2).
Cette dernière distinctioa est parfaitement juste. II y a entre la sensation et les autres faits intérieurs bien des rapports divers. Condillac n'y voit que des rapports de génération. C'est là tout le secret de son argumentation. Que la sensation précède un fait ou le suppose, ce fait n'est pour lui que la sensation transformée : et parfois il lui arrive de conclure que la sensation est un principe générateur, quand il vient de prouver qu'elle est un résultat.
Nous n'insisterons pas sur la démonstration de Condillac
qui a été souvent examinée en détail. Mais la doctrine des
faTeur"'dc transformations a trouvé de nos jours de zélés partisans et
l'analogie qu'elle offre avec certaines théories panthéis-
tiques a mis plus d'une fois d'accord les disciples de Spi-
(i) I« série, t. III, Leçons II et III. — (2) Ibid., p. 118.
uosa et ceux de Condillac. Tantôt ou essaie de prouver par des arguments nouveaux la tlièse du Traité des sertsationSy tantôt on attaque les doctrines qui établissent entre les facultés une distinction de nature.
Ce que Condillac affirme, dit-on, c'est que tous les phénomènes de l'esprit ne sont* rien autre chose que le phénomène primitif qui se transforme^ c est-à-dire, que l^âme est tout enti€:re dans le moindre de ses actes ^ ou en d autres termes, que chacune de ses modifications suppose r exercice simultané de la sensibilité de V intelligence et de la volonté [X],
Condillac affirme bien autre chose, répondrons-nous. Il affirme que Xo^^ facultés sont les transformations du phénomène primitif. Or comment les facultés naîtront-elles de ce phénomène, si ce phénomène lui-même résulte de l'action simultanée des trois facultés? — L'âme est toute entière dans chacun de ses actes. — Voilà une de ces propositions qui peuvent avoir leur valeur comme vues synthétiques, mais dont il est facile d'abuser. Or c'est en abuser étrangement que de s'en servir pour effkcer les différences qui existent entre les faits, pour supprimer toute distinction entre un phénomène passager et le pouvoir permanent qui le produit.
Condillac avait dit : la sensation em^eloppe toutes les facultés. On essaie de le prouver d'abord pour les facultés intellectuelles. « L'âme, pour qu'elle puisse éprouver une modification quelconque, doit de toute nécessité en être avertie (2). » Puisque l'âme est avertie, elle saitj donc elle conçoit, donc elle compare, se souvient et juge (3), etc.
Ce qui donne une apparence de force à ce raisonne-
(I) Réthoré, Condillac ou l'empirisme et le rationalisme y p. i8. — (2) Ibid.,
p. 23. — (3) Ibid., etsqq.
ment, c'est l'équivoque de ce mot enuelopper. Mais dès quon vient à l'expliquer par la description des feits, on ne trouve plus entre ces faits que des rapports de simultanéité qui ne sont pas des rapports d'identité. De ce que la sensation est toujours accompagnée de conscience, on ne peut conclure que la sensation et la conscience soient identiques.
Nous remarquons le même défaut dsms l'argument suivant qui a pour but de prouver que la sensation em^eloppe la liberté: la délibération est un fait intellectuel; 1§ liberté est l'action qui y succède ; or la sensation enveloppe l'intelligence et suppose l'activité. Donc elle enveloppe aussi la liberté (1). — Sans doute la liberté est un mode de l'activité, et, si l'on veut, la sensation en est un autre ; mais^ de ce que l'activité est la racine commune de ces deux faits, il ne s'ensuit pas que le premier de ces deux faits soit une transformation du second. Il y a là une confusion que nous avons quelquefois rencontrée dans Condillac, comme lorsqu'il veut prouver l'identité de l'analyse et de la syntlièse en s'appuyant sur l'unité de l'esprit, auquel il est également essentiel de composer et de décomposer.
On cite les passages de Y Éthique oii Spinosa affirme l'identité de la pensée, de l'effort pour persévérer dans Têtre, de la volonté, de l'appétit; et on oublie que la méthode de Spinosa n'est nullement une méthode d'observation et que Spinosa aboutit à une conséquence que l'on refuserait assurément d'admettre, la suppression de la liberté.
On dit encore qu'il n'y a pas entre l'intelligence et la sensibilité une ligne infranchissable. Nous répondons que l'intelligenGe et la sensibilité se confondent dans l'unité de Tâme, mais qu'elles se distinguent en tant que facultés, et
(I) Of . cit., p. 34.
que les rapports qui existent entre elles ne peuvent être des rapports de génération, comme celui qui existe, par exemple, en arithmétique, entre la numération et 1 addi^ tion, ou en psychologie, entre lattention et la comparaison.
Tels sont les arguments que l*oa répète sous bien des formes, mais sans arriver jamais à une démonstration véritable. A leur tour nos adversaires ne nous font grâce d'aucune objection. Ils regardent comme purement verbales les distîpctions que l'analyse s efibrce d'établir entre les facultés de Tâme (1). Ici reparaît l'opinion nominaliste que nous avons déjà examinée. Le nominalisme se croit bien fort lorsqu'il nous reproche de réaliser des abstractions, de créer de petites entités imaginaires et d'aller non des choses aux mots, mais des mots aux choses. Nous avons déjà répondu à cette objection dans notre chapitre sur la valeur des idées générales. Contentons-nous de répéter ici que, pour nous, les classifications de la psychologie, comme celles de l'histoire naturelle, ne sont ni fixes et immuables, ni arbitraires et capricieuses, mais qu'elles sont essentiellement progressives. Or^ partir de ce point de vue est-ce donc opérer sur des mots et réaliser des abstractions à la manière de Duns Scot?
On nous reproche d'employer un langage métaphorique) soit pour décrire les facultés en elles-mêmes, soit pour en faire connaître les rapports réciproques. Nous ne nous sommes jamais dissimulé combien il est, difficile de ne pas parler de l'âme matériellement comme on parle du corps spirituellement (2). Mais l"* Condillac n'évite pas cet écueil lorsqu'il emploie les mots de génération^ de transformation^ lorsqu'il dit que la sensati<m em^eloppe
(i) Op, cit.^ p. 40- — (a) C. f. Pascal, Pensées.
les &cultés. 2* Nous ne songeons pas à nous repré* ^nter les fiuniltés comme si elles étaient juxtaposées ensemble, ni même à nous les représenter d*une manière quelconque. 3® Lequel des deux est le plus près de la vérité, de désigner chaque rapport spécial par un mot spécial ou de tout confondre sous une dénomination identique : de dire, par exemple, que la vue de tel objet réveille en moi un souvenir qui est V occasion d'un sentiment agréable ou pénible, et que ce sentiment me sollicite à «prendre une résolution, ou de dire que la sensattion se transforme en un jugement, lequel se transforme en uu désir, qui, à son tour, se transforme en volonté?
Enfin nos analyses ont, à ce que Ion prétend, Tinconvénient de rendre toute synthèse impossible. Nous avouons que cette objection nous touche peu, et que nous serions bien plutôt disposé à nous défier d'une analyse qui rendrait la synthèse trop facile.
Ainsi les objections des partisans de Goudillac ne sont pas plus solides que leurs preuves, et nous pouvons conclure que la théorie de la sensation transformée ne peut être admise par rapport au système des facultés.
Mais par cette théorie Condillac prétend expliquer aussi ^"Idées. l'origine des idées, a Les sensations, dit-il, considérées comme représentatives des objets sensibles, se nomment idées (1). » Ici, la transformation de la sensation consiste dans le double point de vue sous lequel on l'envisage. Mais ce point de vue est arbitraire et faux. Réunir sous le nom commun de sensation deux choses telles que la connaissance des objets extérieurs et l'afiection agréable ou pénible, c'est confondre par une vaine assimilation verbale ce que l'analyse distinguera toujours. Ramener
(I) Logique, part. I, ch. III.
sensation
292 APPLICATION ftE LA LOGIQUE
Vidée à la sensation, c'est eiriçver au fait de connaissance le caractère qui le distingue, cest-à-dire lobjectivité. Condillac lui-même en fait Faveu, et ce philosophe, qui ne reconnaît pas d autre origine de nos idées que la per*ception extérieure, enlève cependant toute valeur à la perception lorsqu'il ne craint pas de dire : « rien dans l'univers n'est visible pour nous (1). » « Nous ne sortons point de nous-mêmes et ce n'est jamais que notre propre pensée que nous apercevons (2). «De telles conséquences reconnues et acceptées sont la condamnation d'un système.
Quand on veut demander soit à Condillac, soit aux partisans de sa doctrine, la preuve de cette identité entre la sensation et l'idée et l'explication de cette phrase de la Grammaire « la sensation enveloppe toutes nos idées et nos opérations (3), » on ne trouve, en dehors des assinnlations verbales, que ce perpétuel argument tiré de la coexistence et de la simultanéité des faits. On invoque le témoignage de l'observation intérieure, pour établir que la sensation est inséparable des autres opérations et de la conscience de ces opérations, et, par conséquent, de la connaissance des objets. Mais on oublie que l'observation intérieure nous montre avant tout, dans la connaissance, des caractères tout à fait différents de ceux delà sensation.
Rappelons ici que la théorie des transformations supprime la distinction des idées absolues et des idées relatives. Condillac conserve le mot d'idée absolue mais détruit la chose (4). Nous n'insisterons pas sur ce point, dont nous avons déjà parlé dans notre discussion sur l'évidence de raison, et pour lequel nous pouvons renvoyer aux
(i) Logique^ part. I, ch. III. — (2) Essai sur Vori^^ine, p. i. — (3) Grarrmaire p. 40. — (4) Cousin, série 1, t. III, p. i25.
leçons qu'un maître illustre faisait il y a près d'un demisiècle. Il serait plus instructif et plus inléressant de passer en revue quelques-unes des raisons qui se sont produites plus récemment en faveur de l'opinion condillacienne.^
Pour transformer le. relatif en absolu, les expédients ne manquent pas de nos jours : abstraction, analyse, soustraction, addition, généralisation, synthèse, l'idée de l'infini réduite à une négation du fini ou confondue avec l'indéfini, etc., tels sont les moyens par lesquels on s'efforce de rattacher indirectement à l'expérience tous les éléments de la connaissance humaine. Le plus souvent ces artifices de logique, nouveaux par la forme, sont déjà anciens par le fond. Il en est peu qui ne se trouvent dans Locke, Hume et Gondillac, auxquels nous pouvons ajouter Maine de Biran, l'éminent psychologue de la volonté, qui entendait moins bien la question de la raison pure. Nous ne pouvons discuter ces objections. Mais il suffira de citer les principales erreurs qui les produisent.
Souvent on confond l'induction comparative avec l'induction rationnelle. Cependant ces deux opérations diffèrent l'une de l'autre soit quant à la manière de procéder, soit qusmt au résultat. La première part d'une série de comparaisons et d'expériences et aboutit à des idées contingentes quoique générales. La seconde est une affirma- . tion universelle et nécessaire, qui n'a bçsoin que d'une occasion pour se produire.
Il y a, selon nous, une autre cause de malentendus dans l'idée incomplète que l'on a de la vérité. On fait de la vérité un simple rapport de l'esprit aux objets, si bien que l'esprit humain cessant d'exister la vérité ne serait plus. Mais la vérité est un objet que la pensée suppose, mais ne constitue pas ; c'est cet objet universel et absolu
de raffirmation, que Fesprit aperçoit en une certaine mesure à travers les choses contingentes, mais qui se distingue et des choses contingentes et de Fesprit qui Taffirme.
Enfin, on reprend la vieille distinction péripatéticienne de la matière et de la forme. La raison, dit-on, n*a d^autre rdle que de donner une forme aux matériaux fournis par Texpérience. Ainsi les idées rationnelles ne nous ouvrent pas de nouveaux horizons, et il n*y a d*existence et de réalité que ce que Texpérience nous atteste. Mais en définitive sur quoi fait-on [reposer cette thèse? Sur la prétendue identité des jugements absolus, ou pour employer le langage de la philosophie allemande, sur Timpossibilité de trouver des jugements synthétiques a priori. Mais nous avons déjà vu combien il s en faut que cette impossibilité soit démontrée.
La doctrine de Gondillac sur les idées absolues pourrait s'étayer de nombreux arguments empruntés à la philosophie critique ou aux écoles qui prennent le criticisme pour point de départ Mais si les disciples de Kant et de Hegel fournissent des armes à Gondillac, ils en donnent aussi à ses adversaires; car ils reconnaissent tous ce que notre auteur ne veut pas admettre, que, parmi nos idées, il en est qui ne viennent pas des sens.