CHAPITRE TROISIÈME
lik« Comparaison entre GoncUllac et ses principaux
1' disciples.
Après Condillac, les logiciens de son école sont Destutt de Tracy et Laromiguière. Le premier semble avoir compris l'insuffisance de la doctrine du maître sur la question de la certitude, et il essaie de combler cette lacune en partant des mêmes principes. Nous devons donc, pour être complètement édifiés sur la valeur de ces principes, examiner jusqu'à quel point il a réussi dans son entreprise. Quand à Laromiguière , il a profondément modifié les théories condillaciennes. Il ne sera donc pas sans intérêt de rechercher si ces changements l'ont rapproché ou éloigné de la vérité.
I I. — Condillac et Destutt de Tracy.
« Nous devons expliquer sans ambiguïté en quoi consiste la certitude ou l'incertitude de tous nos jugements , et la vérité ou la fausseté de toutes nos propositions (1). » C'est ainsi que s'exprime Destutt de Tracy à la fin du Discours préliminaire placé en tête de sa Logique. C'est donc surtout la question de la certitude qu'il examine dans cet
(0 Destutt de Tracy, Lo^iquCy t. T, édit. Lévy, 182 5, p. 171.
ouvrage, et on peut ajouter que ce problème a été l'occupation de toute sa vie (1).
Attachons-nous à ce point capital, au milieu de tous les détails, fort intéressants du reste, dont la Logique est remplie. L auteur distingue, dans un raisonnement, plusieurs jugements, dans un jugement, plusieurs idées. Mais toutes nos idées, dit>il, ou presque toutes, sont composées de nombreux éléments que nous avons réunis par différentes opérations intellectuelles. Ces idées sont susceptibles d'être bien ou mal faites (2). Pour en apprécier la valeur, il faut donc remonter jusqu'aux premiers éléments de ces idées, jusqu'à nos perceptions simples (3). Il faut arriver jusqu'à un premier fait dont nous puissions prononcer avec assurance que nous en sommes sûrs. « Quand
ce principe sera établi on pourra faire voir clairement
que tous les jugements subséquents que nous portons ne sont qu'une suite d'un premier jugement certain (4). )>
Ce premier fait, dont nous pouvons prononcer avec assurance que nous en sommes certains, nous est fourni, suivant Destutt de Tracy, par la sensibilité. Mais qu'entend-il par sensibilité? « Je réunis et confonds, dit-il, dans la faculté générale de sentir ce que l'on a coutume de distinguer en affections et connaissances... Notre faculté de connaître vient et dépend de celle d'être affecté et lui donne naissance à son tour ; elle sont intimement liées et inséparables. »
Plus loin, l'auteur ajoute que la distinction de nos manières d'être , en actives et en passives , en volontaires et
(i) Il le déclare lui-même dans une lettre adressée à M. Chevrier de Corcelles, président du tribunal civil de Bourg et auteur d'un Traité des abstractions. Cette lettre a été publiée pour la première fois dans une notice sur M. de Corcelles,. par son parent, M. Edmond Chevrier. — (2) Logique, p. sbo. — . (3)Il.id.-(4)Ibid., p. aoi.
involontaîres, ne repose que sur des circonstances relatives aux organes , et ne fait rien au sentiment que nous en avons (1). Partout clans l'exposition de sa doctrine, il affecte d'employer indistinctement les mots sentiment , conscience, impression^ perception.
Ainsi , le premier fait dont nous soyons certains , c'est notre sentiment (2), « Le sceptique le plus déterminé est sûr de sentir ce qu'il sent (3). »
Voici donc la base de toute certitude, Vinconcussum quid^ le cogito ergo sum de Destutt de Tracy.
Mais, pour l'auteur de la Logique y le sentiment est non-seulement la première chose, mais aussi la seule dont nous soyons originairement sûrs (4). D'où l'on tire cette conclusion, bien différente de la règle de l'évidence, que Descartes déduisait de son fameux aphorisme : « Nous ne pouvons jamais rien connaître que par ce sentiment et relativement à lui (5). » Nos impressions y nos affections ^ nos perceptions enfin,., sont pour nous les seules choses réelles et vraiment existantes (6). Ce que nous sentons est tout pour nous (7).
Cela posé, où en sommes-nous sur la question de la certitude? Si Ton s'en lient à te qui précède, nous sommes à la fois absolument ignorants et absolument infaillibles : ignorants, puisque nous ne savons que penser de l'existence réelle de tout <^ que nous appelons des êtres, à commencer par nous-mêmes (8) ; infaillibles, puisque nous ne nous trompons jamais sur nos sentiments et que nos sentiments sont tout pour Jious (9). L'auteur aperçoit cette double conséquence , mais il nous promet des explications
(i) togiquey p. 2o3. — (2) Ibid., p. 204, 208. — (3) Ibid., p. 2o5. — (4) Ibid., p. 207. - (5) Ibid., p. 208. — (6) Ibid. — (7) Ibid., p. 209. — (8) Ibid., p. 208, 209. — (9) Ibid., p. 209.
qui nous montreront , dit-il , le fort et le faible de la connaissance humaine.
Ces nouvelles explications porteront sur les causes de nos erreurs. C'est dans la théorie des causes de l'erreur que Destutt de Tracy va chercher celle de la certitude.
Il distingue deux espèces d'idées : 1® Les idées simples, c'est-à-dire les sensations ; 2® les idées composées, c'est-àdire les idées des êtres et de leurs différentes espèces, les souvenirs, les jugements, les désirs ou volitions. Or, voici ce que l'on peut dire sur ces différentes espèces d'idées. Nos pures sensations ou idées simples sont absolument certaines, parce qu'elles consistent uniquement dans le sentiment que nous en avons. Nos idées composées , quoique vraies quant à leurs éléments., peuvent être fausses par les jugements qui s'y mêlent.
Mais pourquoi les jugements eux-mêmes sont-ils faux? « Aucun de nos jugements pris en liii-même et isolément n'est ni ne peut être faux (1). » En effet, de même qu^avoir une idée c'est sentir, de même juger c'est encore sentir (2). Dès lors cet acte de juger doit participer à l'infaillibilité de celui de sentir, dont il n'est qu'un cas particulier (3). D'où vient donc l'erreur? « Un homme n'a tort que parce que son jugement n'est pas conséquent à d'autres jugements antérieurs ; car , comme actuel et isolé , il est irréprochable (4) ; » et, en définitive, nos jugements ne sont faux que par r imperfection de nos souvenirs.
Telle est l'opinion de M. de Tracy sur la cause de nos erreurs. Mais on se souvient qu'il avait laissé en suspens la question de la certitude, et qu'il avait promis de faire connaître, par ses explications sur l'erreur, le fort et le faible de la connaissance humaine. C'est sans doute pour
(I) Logique, p. 227. — (2) Ibid. — (3) Ibid., p. 228. — (t) Ibid.,, p. 202.
408 GONDILLAG ET DBSTUTT DE TftAGT.
tenir cette promesse qu*il glisse la phrase suivante à la fin de son chapitre sur l'erreur. « Nos erreurs ne peuvent avoir d'autre cause (que l'imperfection de nos souvenirs), comme notre certitude ne peut en avoir d'autre que la certitude de ce que nous sentons actuellement (1). »
Après avoir indiqué les causes de la certitude et de l'erreur, M. de Tracy montre comment se développent les effets de ces causes.
« Un premier souvenir est une chose essentiellement différente de la sensation qui l'a causé (2) ; » « il la représente, si l'on veut, il ne la reproduit pas (3). » Ce premier souvenir est simple d'abord, et par conséquent infaillible (4). « Cependant, si j'y joins le jugement qu'il est la
représentation d'une impression antérieure il devient
une perception composée (5), » et, par conséquent, sujette à l'erreur.
Ici une objection se présente. On a dit précédemment que le souvenir faisait la fausseté du jugement; on dit maintenant que le jugement fait la fausseté du souvenir. L'auteur formule l'objection. « Il y a là un cercle vicieux, dit-il (6), » et il essaie de la résoudre par des explications qu'il a peut-être tort d'appeler des éclaircissements. Dans ces explications, il nous conduit de l'impression simple au souvenir simple, d'un premier souvenir exact à un second souvenir également exact, d'un premier jugement exact à un second jugement encore exact; puis il arrive à une troisième manière de juger et de se souvenir qui est inexacte, parce qu'elle a la prétention d'être complète; et, pour protiver ce dernier point, il nous renvoie à un des précédents chapitres, où il a insisté sur la dégradation des
(1) Logique, p. 238. - (2) Ibid., p. 246. - (3) Ibid. - (4) Ibid. - (5) Ibid, - (6) Ibid., p. 247-
CONOILLAG BT DESTUTT DE TRAGY. 409
idées dans les souvenirs successifs (1). Et voilà comment lauteur croit sortir du cercle vicieux dans lequel il est tombé.
Destutt de Tracy continue de mêler si intimement la théorie de Terreur à celle de la certitude, qu'il n'est pas toujours facile de distinguer ce qui nous autorise à croire de ce qui nous oblige à douter. Arrêtons-nous un instant à ce qu'il dit de l'existence des choses distinctes du moi . Quand une sensation agréable a cessé malgré moi, « je dois trouver dans le souvenir de cette sensation l'idée de n'avoir pas cessé par le fait de moi, qui dédirais la prolonger, et par suite, d'avoir cessé par le pouvoir d'un autre être que moi (2). » Il existe donc des êtres distincts de moi.
Mais voici une difficulté : S'il existe des êtres distincts de nous, il faut que nos idées leur soient conformes. Dès lors la cause de l'erreur consiste dans l'absence de conformité des idées avec les objets, et non pas seulement dans l'imperfection des souvenirs.
Pour répondre à cette objection, lauteur reprend, en s appuyant sur des raisons de sens commun, la thèse de la réalité des choses extérieures, et il plaisante agréablement sur Berkeley. Puis il conclut en ces termes : « Bien que l'existence de ces êtres mérite d'être appelée réelle, et bien . que nos idées, pour être justes, doivent être conformes à cette réalité, cependant ces idées sont toujours tout pour nous ; elles sont toujours justes quand elles sont bien enchaînées 1(3) . » Cette conclusion est tournée et retournée sous bien des formes différentes, mais toujours la même quant au fond.
Mais c'est maintenant surtout que l'imperfection des
(i) Logiqucy p. 217. — (2) Ibid., p. 260. — (3) Ibid., p. 378.
410 GONCILLAG ET DESTUTT DE TRAGY.
souvenirs va faire sentir sa funeste influence. Quand nous avons appris qu il existe d'autres êtres que nous, « le danger de rimperfection de nos souvenirs s est prodigieusement accru (1), » car toutes nos idées ont pris nécessairement un nouveau degré de complication. Nos idées générales, entre autres, sont devenues x< de véritables surcomposés (2). » Ajoutons à cela la manière graduelle confuse et fortuite dont nous nous formons au langage, les liaisons.qui s établissent entre nos idées. « G#st comme un clavecin dont toutes les touches auraient quelque adhérence entre elles ; elles s ébranleraient réciproquement (3).»
Si nous nous pénétrons bien de tous ces faits, nous verrons que « la seule difSculté de constater Tidentité des matériaux de nos jugements successifs (4) » est une cause bien suffisante de nos erreurs. Pourquoi, par exem ple,est« il vrai de dire qu'un cliangement dans nos dispositions personnelles change nos jugements? Parce que « leffet de ces dispositions n'est autre que de produire en moi une représentation inexacte de l'idée qui I^'a frappé dans d'autres temps (5). » C'est donc un cas particulie r de l'imperfection de nos souvenirs. On peut ramener à la même cause l'mfluence du tempérament, du sexe, de l'âge, de la maladie, sur nos jugements (6). Les erreurs même du rêve s'expliquent par l'imperfection de nos souvenirs (7), et l'absence d'erreurs en mathématiques vient de l'exactitude de nos souvenirs (8) .
Il ne faut pas, du reste, que la vue de ces erreurs nous fasse tomber dans le scepticisme. Car il y a a un fonds commun, un type, un modèle général que nous pouvons appeler la., raison^ le bon sens, le sens commun (9). » Les
{Illogique, p. 284. — (2) Ibid. — (3) Ibid., p. 286. — (4) Ibid., p. 287.— (5) Ibid., p. 289. — (6) Ibid., p. 291. — (7) Ibid., p. 292. — (8) Ibid., p. 290. — (9) Ibid., p. 293.
impressions premières sont justes, on l'a prouvé, et, quand aux composés et aux surcomposés de ces éléments primitifs, il dépend toujours de nous d'éviter les fautes qui peuvent y introduire quelque erreur (1).
Telles sont les principales idées contenues dans la Logique de Destutt de Tracy. On voit que, fidèle à la pensée exprimée au commencement de l'ouvrage (2), il s'est occupé surtout de la partie scientifique de la logique. En rapprochant les résultats auxquels il vient d'arriver de ce qu'il a dit dans ses Eléments (ïidéologie sur l'importance des signes, il conclut que, pour bien raisonner, « il ne s*agit jamais que de connaître la valeur des mots et les lois de leur assemblage (3), » qu'il suffit de savoir l'idéologie et la grammaire pour savoir toute la logique (4), que la seule manière de définir c'est de remonter aux idées élémentaires (5), etc.
Sa théorie du raisonnement et du jugement est remarquable, et nous devons en dire un mot en finissant ce résumé. Ce n'est ni la théorie scolastique, d'après laquelle les idées générales renferment les idées particulières, et les propositions générales sont la cause et la source de la vérité des propositions par'ticulières (6), ni celle de Condillac, <5^^/(fl bien supérieure à la précédente (7), d'après laquelle les jugements sont des équations algébriques, et les raisonnements des suites d'équations. Condillac a fait un grand pas, mais <( il s'est arrêté à la moitié du chemin en faisant les deux termes de la proposition égaux entre eux, et le vrai est de dire que c'est l'ancien petit terme qui est réellement le grand ; dans tous nos jugements quelconques, l'extension des deux idées comparées étant la
(i) Logique, p. 294. — (2) Discours prélimin., p. 12, et ch. I, p. 172. — (3) Ibid., p. 298.- (4) Ibid. - (5) Ibid., p, 304. - (6)Ibid., p. 182. - (7) Ibid., p. 189.
412 GONDILLAG ET DESTUTT DE TRAGY.
même, parce qu'elle est toujours égale à celle du sujet, lopération inteilectuelie consiste à sentir que le sujet comprend lattribut ; et nos raisonnements sont des séries de jugements successifs par lesquels on voit que ce premier attribut en comprend un second, le second un troisième, et ainsi de suite, en sorte que le premier sujet renferme le dernier attribut (1). »
Destutt de Tracy n'admet pas que le raisonnement soit une opération de calcul, une addition ou une soustraction ; mais il le regarde volontiers comme une substitution (T expression^ ou une série de traductions (2). Seulement il ajoute que ces substitutions ont pour fondement cette unique opération qui consiste à voir qu'une idée est renfermée dans une autre. Pour lui, tout raisonnement est un sorite (3).
On reconnaît sans peine, dans l'ouvrage que nous venons d'analyser, les principales théories de l'école condillacienne. Destutt de Tracy rattache toutes nos idées au fait unique delà sensation (4). Sous le nom de faculté de sentir il désigne ce que l'on distingue ordinairement en affections et connaissances (5). Il rie fait que tirer les conséquences logiques de cette doctrine dans les propositions suivantes : « Nous ne voyons jamais rieti que nos propres idées ]6) . » « Nous n'avons point d'idées de substances (7) . » Les êtres « ne consistent pour nous que dans les impressions qu'ils nous font (8). » Nominaliste dans la question des idées générales, il combat les définitions par genre et différence (9)^ il ramène la logique à la grammaire (10), et le raisonnement à une substitution d'expressions (11).
(I) Disc, prélimin., p. 189.— (2) Ibid., p. 334. — (3) Ibid. — (4) Ibid., p. 200. — (5) Ibid. — (6) Ibid., p. 210. — (7) Ibid., p. 236. — (8) Ibid. — (9? Ibid., p. 304. — (10) Ibid.» p. 298. — (I I) Ibid., p. 334.
Tels sont les principaux traits de ressemblance qui existent entre la doctrine de Destutt de Tracy et celle de Gondillac. Mais en constatant Tinfluence du nuutre, on ne peut méconnidtre loriginalité du disciple. On sait que, dans son idéologie, il substitue au système des facultés tel qu'il est dans Gondillac, un autre système plus simple qui réduit tout à quatre manières de sentir : La sensation proprement dite, le souvenir, le jugement et le désir ou la volonté. En logique, il attaque avec force la doctrine de ridentité(l); il crée une théorie nouvelle du raisonnement. Quoique moins spiritualiste en psychologie que Gondillac, il comprend mieux que lui combien Descartes a eu raison de donner pour base à la logique Tétude de la pensée. Sur la question des causes de Terreur, il porte ses regards bien au delà du fait matériel du langage auquel s était arrêté Gondillac. Surtout, comme* nous lavons dit, il semble avoir compris que la grande lacune de la logique oondillacienne était rinsuffisance des théories sur la certitude.
Si Von tient compte de cette part d originalité ainsi que du talent et de l'énergie de M. de Tracy, on sera convaincu que ses travaux sur la logique sont un des efforts les plus vigoureux que Ion ait pu faire pour asseoir une doctrine solide sur les fondements posés par Gondillac. Examinons donc en quelques mots si la tentative a été heureuse. G'est un point qui a son importance pour les conclusions que nous devrons tirer à la fin de cet ouvrage.
Nous ne nous attacherons qu aux deux grandes questions que lauteur confond en une seule et qui remplissent toute sa Logique; les questions de la certitude et de Terreur.
Et d abprd, Destult de Tracy a-t-il consolidé la base psy-
(0 Logique, p. 183 et suiv.
414' CONDILLAC ET DESTTITT DE TRACV.
chologique du système? dous ne le pensons pas. Quand II a dit, en faisant violence à la langue : sentir un souvenir, sentir un rapport, sentir une volonté (1), il croit avoir démontré qu en effet, le souvenir, le jugement, la volonté ne sont que des faces diverses de la sensibilité (2). Mais ce ne sont là que des combinaisons de mots purement arbitraires, et cela ressemble plus d'une fois à des expédients d'argumentation. A chaque instant, nous voyons lauleur substituer, dans l'exposition et le développement de son système, de pures assimilations verbales à lobservatiou des choses, et il en résulte une confusion de langage doublement choquante chez un de ces écrivains qui se flattent surtout d'être clairs et de déterminer exactement le sens des mots.
On ne peut donc regarder comme solidement établie la théorie des facultés qui sert de base à la logique de M. de Tracy. Dès lors, il sera difficile de bâtir sur ce fond ruineux. Mais voyons l'auteur à l'œuvre.
Assurément Destutt de Tracy entrevoit une importante vérité, savoir l'infaillibilité de la connaissance primitive. Mais tout ce que sa logique peut renfermer de vrai est corrompu dans le germe par la doctrine de la sensation, associée à une sorte de réminiscence des idées représentatives de Locke. Quand l'auteur nous dit : « nous ne pouvons, rien connaître que parce sentiment et relativement àluî (3), » ou bien « nos idées sont tout pour nous (4), » il élève contre la certitude une objection qui ne sera jamais résolue.
Comme on l'a vu précédemment, il résulte de ce principe que nous sommes absolument infaillibles et plongés
(i) On n'a qu'à lire les premières lignes des Eléments d'idéologie pour trouver ces expressions et d'autres semblables. — (a) C. f. Dictionnaire de» sciences philosophiques y article D. de Tracy, par M. F. Bouillier. — (3) Logique, p. 208. — (4) Ibid., p. 278.
dans uue ignorance absolue; et comme la question de la certitude ne peut pas en rester là, on prend le parti de la ramener à celle de Terreur. C'est là une singulière façon de disposer les problèmes. Car il y a quelque chose de plus pressé que de savoir comment nous nous trompons, c'est de pouvoir affirmer avec certitude une vérité quelconque.
Ainsi désormais les deux questions de la certitude et de l'erreur vont être mêlées ensemble, ou plutôt celle de la certitude sera presque entièrement ef&cée et ne reparaîtra que de loin en loin dans quelques remarques iso^ lées. Voici, du reste, le fond de l'argumentation de Destutt de Tracy. Il traduit de mille manières l'opposition qu'il a déjà marquée entre l'in&illibilité du sentiment primitif et ce qu'on peut appeler la subjectivité de ce sentiment. Il tourne et retourne la même antithèse, en allant d'une opération plus simple à une opération plus compliquée. L'idée primitive est vraie, dit-il, mais elle est altérable; le jugement isolé est vrai, mais l'erreur se glisse dans la série des jugements, etc. A travers tout cela la certitude est affirmée; la cause de l'erreur est affirmée; la première par opposition à la seconde et réciproquement; mais nous n'avons pas fait un seul pas en avant; la difficulté est repro-, duite , elle n'est pas résolue.
Au fond cette interversion des questions et ces éternels ajournements cachent le cercle vicieux suivant : la seule cause d'erreur est l'imperfection de nos souvenirs ; donc, la connaissance primitive est infaillible. La connaissance primitive est infaillible; donc Terreur a pour cause l'imperfection des souvenirs.
Ainsi Destutt de Tracy ne peut trouver ce qu'il poursuit avec tant d'ardeur, la certitude. Il la compromet tout d'abord par ses premières vues sur la faculté de con-
naître ; puis, en la demandant à la théorie de 1 erreur, il ajoute à nos perplexités sans nous donner aucune assurance. Enfin, pour sortir de cet impasse , il est obligé de sortir du système , et de dire avec tout le monde : Nous avons tous plus ou moins la puissance d'éviter V erreur (1); nous avons la raison, le bon sens y le sens commun (2).
Nous n'examinerons pas en détail les considérations sur notre propre existence et sur lexistence des corps. L'auteur insiste surtout sur la seconde ; il réfute assez longuement l'idéalisme de Berkeley, et le meilleur de ses arguments est emprunté à Fidée de cause (3). Mais comme s'il craignait que le lecteur n'oubliât de feire au scepticisme sa part , il reprend d'une main ce qu'il a donné de l'autre : « Bien que l'existence de ces êtres, dit-il, mérite d'être appelée réelle ^ et bien que nos idées, pour être justes, doivent être conformes à cette réalité, cependant ces idées sont toujours tout pour nous (4). » Ailleujre il parle d'impressions, de pures sensations qui sont probablement les mêmes, ou du moins très-analogues chez tous les hommes (5). Mais il nous tient ce langage au moment où il vient de disserter sur les différences d'organisations considérées comme causes d'erreur.
Il est donc clair que, dans la question de certitude, l'auteur des Éléments cT idéologie n'a pas triomphé des difficultés inhérentes à la philosophie de la sensation.
A-t-il été plus heureux dans sa théorie de l'erreur?
Remarquons d'abord que, d'après ses principes, on peut soutenir que l'erreur est absolument impossible. Une idée remplace une idée , et a la même valeur par cela seul qu'elle est une idée comme la première. Mais, dit l'auteur,
(i) Logique^ p. 293. — (2) Ibid., p. 292. — (3) Ibid., p. 260.— (4) Ibid.,p. 298. — (5) Ibid., p. 293.
c«st le jugement qui fait Terreur. Je lui réponds, en empruntant ses propres paroles, que tout jugement est une idée (1), et participe à Tinfaillibilité de l'idée. — Cela prouve que Terreur est non pas dans nos jugements pris un à un, mais dans leur suite. — Mais pourquoi une suite de jugements, c'est-à-dire un raisonnement ne participerait-il pas à Tin&illibilité du jugement? Nous devons alors expulser Terreur du raisonnement considéré comme acte isolé, et la reléguer dans la démonstration qui se compose d'une suite de raisonnements; Mais où nous mènera un tel système d'explicalions? Vous verrez que, pour en finir, il faudra bien dire quelque chose de la conformité de l'idée et de V objet (2), condition que Destutt de Tracy introduit à la dérobée dans son argumentation, comme pour faire passer un paradoxe à la faveur d'une réflexion juste.
Pour savoir si une opinion est vraie ou fausse, il suffirait, dit-on, de se rappeler les idées que Ton a eues précédemment de la même chose. — Mais il y a des hommes qui ont cru toute leur vie que le soleil tournait autour de la terre. Dès lors comment l'idée d'autrefois peut-elle corriger celle d'aujourd'hui? — Il faut, dit l'auteur, que cette idée soit conforme à l'objet. — Voilà, en effet, la véritable question (3). Destutt de Tracy ,a soin d'associer quelquefois cette condition à celle de l'accord des jugements entre eux ; mais quand la première a servi de passeport à la seconde, il s'en débarrasse bien vite pour revenir à ses assertions systématiques et exclusives. « L'homme n'a tort que parce que son jugement n'est pas conséquent à d'autres jugements antérieurs, etc., etc. (4). »
(i) LogiquCy p. 227. — (2) Ibid., p. 2'3o. — (3) Il va sans dire qu'en adoptant ici cette expression conformité de Vidée avec l'objet^ nous de lui donnons pas le même sens que les partisans des idées représentatives. — (4) Logique^ p. 232.
418 GONDILLAG ET DESTUTT DE TBACY.
Ainsi le seul examen des principes de De.tutt de Tracy nous fournit des présomptions très-fortes contre sa théorie de l'erreur. Mais examinons les preuves qu'il donne.
Pour démontrer sa thèse, que nos erreurs viennent de Timperfection dé nos souvenirs, il lappUque aux faits. II raconte à la manière de Condillac, dans le Traité des sertsensations^ l'histoire du développement de nos connaissances. Mais cette histoire est purement hypothétique.. L'auteur en convient lui-même (1), sans s'apercevoir que par cet aveu il compromet d'avance la soHdité de sa conclusion. Il nous avertit aussi (2) qu'il va réunir toutes les facultés au lieu de les étudier séparément, comme l'a fait Condillac dans le Traité des sensations. Mais faire ainsi riiistoire hypothétique de nos connaissances et tout mêler de parti pris , n'est-ce pas le moyen de faire dire aux faits tout ce que l'on veut et seulement ce que l'on veut? Et cependant, même après s'être ainsi mis à l'aise, Destutt de Tracy nous cite des faits qui se refusent absolument à ses explications, le rêve par exemple (3). G(Hâment admettre, en effet, que l'illusion du rêve, qui consiste à prendre une conception pour une perception , ait pour cause unique l'imperfection de nos souvenirs?
En réalité Destutt de Tracy prouve que beaucoup d'erreurs viennent de l'imperfection des souvenirs ; il montre encore très-bien comment les chances d'erreur augmentent à mesure que nos idées se compliquent davantage. Mais que l'imperfection de nos souvenirs soit la seule cause de l'erreur, c'est ce qui nous parait insoutenable.
Nous avons cru devoir discuter ces théories de la certitude et de l'erreur, pour soumettre à une dernière épreuve les principes logiques de l'école de Condillac. Nous n'avons pas
(0 Logique^ p. 243. — (a) Ibid. — (3) Ibid., p. 292.
CONDILLAG ET LAROMTGCIÈRE. 419
les mêmes raisons d examiner la théorie du raisonnement formulée par M. de Tracy. Celte théorie, qui remplace le syllogisme par le sorite, nous semble contestable en plus d'un point. Mais, à tout prendre, elle est originale, intéressante, plus approfondie que celle de Gondillac. Elle restera dans la science avec une foule d excellentes observations et de fines analyses , ou plutôt , pourquoi ne pas. dire que tout restera dans l'œuvre d'un esprit vigoureux et sincère, d'un écrivain pur et facile comme M. de Tracy ?
5 2. — Condillac et Laromiguîèrc.
La logique tient une place importante dans les Leçons de philosophie de Laromiguière. L'auteur reproduit, dans ses points fondamentaux, la doctrine de Gondillac. A l'exemple de son devancier, il accorde beaucoup aux mots; il se déclare en faveur du nominalisme dans la question des idées générales; il repousse comme essentiellement vicieuse la forme syllogistique, et il soutient que tout raisonnement est une série de propositions identiques. Il n'admet pas plus que Condillac la définition par le genre et la différence; il attache une grande importance à la définition de nom,, et, parmi les définitions de choses, il vante surtout celle qui se fait par la génération des idées. Ajoutons à cela que Laromiguière s est fait l'interprète des paradoxes les plus liardis de la Langue des calculs dans un Discours où, sans se prononcer positivement pour les opinions qu'il expose, il les soumet de nouveau à Tappréciation des hommes éclairés.
On voit combien, jusqu'à présent, la ressemblance est grande entre les deux auteurs que nous comparons. Mais celui qui a modifié si profondément la psychologie de Con-
-420 .GONDILLAC ET LAROMIGUIÈRE.
dîUac ne peut moins faîre que d'apporter quelque changement à sa logique.
Condillac faisait de la sensation le principe de toutes nos facu,ltés et la source de toutes nos idées. Laromiguièrc s'éloigne de lui sur ces deux points. En ce qui concerne les facultés, il prouve qu'il est impossible de tirer l'alten- . tion de la sensation, et, pour les idées, il établit avec non moins de force qu'elles n'ont pas une origine unique.
Or, quel est le procédé de méthode qui le conduit à ce résultat ? Ce n'est pas cette analyse de raisonnement qui a été uniquement préconisée par Condillac, et qui consiste à remonter à un fait initial dont tous les autres ne sont que les transformations, procédé légitime dans certains cas, mais que Ton ne peut généraliser qu'ien partant de cette supposition très-contestable, qu'il y a toujours un fait unique, un éléiiient générateur d'où dérive tout le reste. Le procédé dont se sert Laromiguière est l'analyse descriptive, la seule que l'on puisse appliquer à l'étude des êtres divers, des causes et des natures diverses, parce qu'elle tient compte de la diversité des faits et des caractères.
. Non-seulement Laromiguière emploie l'analyse descriptive, mais il a soin d'expliquer en quoi elle consiste et quel exi est l'usage. A la vérité, il fait honneur de l'invention à Condillac. Mais l'exemple qu'il cite ne prouve pas que ce dernier ait eu une idée bien nette de l'enaploi et de la légitimité de ce procédé. Nous pouvons donc constater, dans les Leçons de philosophie, un progrès incontestable par rapport aux écrits logiques de Condillac, puisquC) sans exclure l'analyse de raisonnement, Laromiguière fait une juste part à l'analyse descriptive.
En général, quand Laromiguière emprunte les idées de
CONDILLAC ET LAROMIGOIÈRE. ^ . 421
CondiUaCj il les complète et les élabore, il les développe ou les précise. S*il prend dans le Traité des systèmes la matière de sa première leçon sur la méthode^ il choisit parmi les vues de Condillac, il les condense, il les éclaircit par des exemples. S'il lui emprunte sa doctrine sur l'identité dans le raisonnement, il la creuse et l'approfondit, il lui donne de la consistance, il en montre la portée et résout les objections qu'elle fait naître. Les considérations un peu longues auxquelles se livre Condillac sur les différentes espèces de signes, sont résumées de la manière la plus heureuse dans les préambules si intéressants et si précis des deux discours sur V identité dans le raisonnement et sur. la Langue du raisonnement.
Il est des points sur lesquels Laromiguière mitigé et adoucit Oondillac. S'il adppte la théorie condillacienne de ridentité, il insiste avec force sur ce qu'il appelle identité partielle. Au lieu de dire qu'une science se réduit à une langue bien faite, il se contente d'avancer, sans trop insister, que les langues sont des méthodes analytiques. Au lieu de sacrifier complètement la synthèse, il n'en parle pas. Il essaie de distinguer la méthode d'invention et celle de doctrine que Condillac avait pris à tâche de confondre. Enfin, il entrevoit la diversité des méthodes suivant les objets, tandis que Condillac n'aperçoit partout qu'une méthode unique.
Non-seulement Laromiguière atténue et corrige les idées de Condillac. Mais lorsqu'il lui arrive à lui-même de . formuler, d'une manière absolue, une méthode systématique et exclusive, il la modifie dans l'application. Ainsi, après nous avoir dit, au commencement du cours, qu'une science n'est que la transformation d'un fait primitif, il nous recommande plus loin de ne pas confondre fe cause
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avec le* principe. S'il a le tort de vouloir, à propos de l'origine des idées, enlever d'assaut la solution du problème,il exprime quelque part en termes formels et il pratique jusqu'à un certain point la méthode qui consiste à aller de l'état actuel des idées à leur état primitif. S'il interprète mal et applique à contre-sens cette maxime que, pour connaître une idée^ il faut en épier V origine^ il nous fait sentir cependant qu'elle a un côté vrai.
Laromiguière nous semble tenir à la fois du xvii® et du xvin* siède. Il se rattache au dernier par la critique hardie, par la vive souplesse et l'exactitude mathématique ; il possède, en outre, les qualités particulières aux condillaciens,un grand amour de l'unité, une méthode quelquefois artificielle mais toujours savante, un dédain profond pour les vérités banales, pour les choses vulgaires de la science , enfin, cette clarté d'exposition, cette simplicité séduisante que nous admirons dans presque tous les philosophes de l'école idéologique.
Mais Laromiguière est aussi l'homme du xvn* siècle. Sans y revenir de dessein prémédité, il en retrouve en partie les doctrines larges, abondantes, élevées, ou du moins il prépare le retour de ces doctrines. On sait combien est vive son admiration pour Condillac, mais les coups qu'il lui porte sont mortels. Du système condillacien corrigé, refondu, il dégage un nouveau système dont quelques parties serontpour la science des acquisitions définitives. La théorie de l'origine des idées, telle que Laromiguière la conçoit, est un immense progrès sur celle de Condillac. A part une terminologie un peu bizarre, et le mélange de la sensibilité et de l'intelligence, c'est presque celle que l'on adopte généralement aujourd'hui. Le disciple de Condillac aperçoit des horizons qui avaient échappé à toute l'école
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de Locke, et il remonte,, en suivant un chemin nouveau, jusqu'à Descartes et Malebranche.
Cette réunion de qualités diverses, ce don de représenter à lui seul une double tradition, font bien de Laromiguière un homme du xix® siècle. Nous reconnaissons encore notre contemporain à l'esprit conciliant par lequel il se distingue de Condillac, à ces reproches qu'il fait aux philosophes de recommencer toujours la science, et d'être uniquement frappés de l'opposition des systèmes (1). Sans doute l'œuvre de l'éclectisme sera reprise par d'autres, et avec beaucoup plus d'éclat. Mais on ne doit pas oublier que Laromiguière est l'homme d'une époque de transition. Il prépare les progrès, plus encore qu'il ne les réalise ; il se trouve si exactement sur la limite de deux âges, que sa pensée se modifie d'une année à l'autrQ, comme on peut s'en assurer en comparant les deux volumes de ses Leçons de philosophie.
L'importance et la signification de ce feit n'ont pas échappé à M. Cousin. « Les changements insensibles, ditil, préparent les révolutions durables Ce qui caractérise
l'ouvrage de M. Laromiguière, comme ce qui en fait l'importanCe, est donc précisément ce mélange, ou pour ainsi dire cette lutte de deux esprits opposés, de deux systèmes contraires, lutte d'autant plus intéressante que l'auteur n'en a pas le secret, d'autant plus sérieuse qu'elle e^t plus naïve (2). » Voilà, en effet, un écrivain qui a été l'éditeur des œuvres de Condillac, qui s'est pénétré de la doctrine du maître au point de la faire passer dans les habitudes de son esprit, qui l'a défendue dans un premier essai des plus remarquables (3). Cet écrivain lit et relit les œuvres de
(i) Leçons de philosophie, t. Il, p. 64, 7» édit.— (2) Les Leçons de Laromiguière jugées par MM, Cousin et de Biran, p. 6. — (3) Le Discours sur le raisonnement publié en i8o3.
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Condillac, en s'efïbrçant, comme il le raconte lui-même (1), de fortifier et de compléter certaines parties de sa doctrine. Cependant , sans inspiration étrangère , sans parti pris d'innovation, il est amené, par la seule force de la vérité, à réagir contre le système séduisant dont il subit encore Tcmpire. N'est-ce pas bien là l'esprit français , encore courbé sous le joug d'une doctrine étroite et exclusive, mais déjà se relevant par son propre ressort, et sans devenir encore ni écossais ni allemand?
Nous pouvons conclure de ce qui précède que, si Condillac remporte sur Laromiguière par le niérite de Tinvention et retendue des travaux, Laromiguière a sur lui l'avantage d'être plus souvent dans le vrai et de mieux représenter les diverses tendances de la pliilosophie française.
Si nous comparons les deux ' philosophes au point de vue de la méthode d'exposition et du style, nous trouverons entre eux des différences qui sont souvent à l'avantage de Laromiguière. Les Leçons de philosophie sont bien plus faciles à lire et à comprendre que les écrits logiques de Condillac. On y trouve moins de détours et de subtilités, et plus de cet esprit « simple, naturel et naïf, qui n'ôte rien, n'ajoute rien, voit les choses comme elles sont et les énonce comme il les voit (2). » Au point de vue du style, en dehors des qualités communes aux deux écrivains, telles que l'analogie et la limpidité, il y a souvent dans Laromiguière plus de charme et de force, quelque chose de travaillé, de condensé et de vivant tout à la fois, que l'on trouverait difficilement dans Condillac. A part quelques passages du Traité des systèmes^ où l'arme du ridicule est maniée avec une habileté supérieure, Condillac
(i) Leçons de philosophie^ t. I, p. 102. — (2) Ibid.
GONDILLAG ET LAROMIGUTÈRE. 425
a ordinairemenl l'impassibilité de Talgébriste et la froideur hautaine de l'homine qui n'a pas de contradicteurs sérieux. Laromiguière est moins inaccessible à la passion. Sans doute il ne cherche pas les effets oratoires, et ce qui échauffe et soutient sa parole, c'est surtout lamour dé la science et le sentiment du vrai. Mais il a devant lui un auditoire ; il se défend contre de nombreuses objections ; il disserte et combat tout à la fois. Alors, au milieu de son exposition claire et correcte, il s anime par la contradiction, il laisse éclater sa haine contre les ambages et les équivoques, et, à deux ou trois reprises, il se souvient du ridiculum acri. 11 n'est pas nécessaire de pousser plus loin ce parallèle entre Gondillac et Laromiguière. Ce que nous avons dit suffit pour nous permettre de tirer de cette comparaison le principal enseignement qu'elle renferme, savoir que les théories condillaciennes ne pouvaient survivre à leur auteur qu'en subissant des modifications profondes.
Arrivé au terme de cette étude, il ne nous reste plus qu'à en présenter, en quelques mots, les principaux résultats.
Condillac a consacré à la science logique plusieurs ouvrages importants, dont on admire à la fois la belle ordonnance et lexcellent style, et qui, se complétant les uns les autres, forment un ensemble des plus remarquables. Dans ces divers ouvrages, il touche à toutes les questions qui sont l'objet de la logique, et si, dans certaines parties de sa doctrine, il suit la voie tracée par ses prédécesseurs, il en est d autres où sa part d'originalité est incontestable. Résumé des Les principales thèses de la logique condillacienne peu-
pnncipales . . .
thèses^ vent se résumer ainsi : Lorsque nous croyons apercevoir de Condillac. quelque chose hors de nous, nous n'apercevons en réalité que notre pensée; les qualités des objets ne sont que nos propres modifications transportées au dehors ; et, quant aux substances et aux causes, nous en ignorons absolument la nature. L'esprit humain doit donc se borner à mettre de l'ordre et de la liaison dans ses pensées; il doit en former une sorte de système idéal semblable aux mathématiques. L'analyse consiste dans l'ordre et la liaison des idées ; l'art d'écrire n'est encore que l'ordre et la liaison des idées. L'analogie fait les langues et les méthodes, elle fiiit le génie lui-même. L'identité entre les deux termes d'une proposition et entre plusieurs propositions successives, tel est le crité-
rium de la certitude. On est certain parce qu'on va du même au même. La vieille règle cartésienne qui prescrit de conserver l'évidence dans le raisonnement doit être remplacée par celle-ci : ne perdez pas le sentiment de l'analogie. Il faut non-seulement aller du connu à l'inconnu, mais chercher l'inconnu dans le connu. Les diverses parties d'une science ne sont que les transformations successives d'une idée fondamentale. Le progrès d'une proposition identique à une proposition identique et le raisonnement, c'est la même chose. Le raisonnement n'est qu'un calcul, et les rhéthodes de calcul s'appliquent à toutes les sciences. Comme les idées générales ne sont que des mots, le raisonnement ne porte que sur des mots, et c'est une opération purement mécanique. Soit qu'il faille rechercher la vérité, soit qu'il faille la démontrer, la méthode est la même, et cette méthode est l'analyse. Les seules définitions utiles sont les définitions de nom et celles qui se font par la génération des idées. Enfin, non-seulement les langues sont des instruments d^analyse, mais ce sont des méthodes analytiques. La langue est la science elle-même.
Tels sont les points saillants de la doctrine logique de Condillac. Ces théories sont développées à travers une foule de considérations empruntées aux- sciences particulières. Condillac semble se complaire dans les applications plutôt que dans les principes. Il n'a pas, comme certains philosophes, cette conscience psychologique toujours présente, qui permet de rayonner vers la circonférence sans abandonner le centre. Il prend la logique, pour ainsi dire, par le dehors. Il y arrive par la grammaire, par l'art d'écrire, par la physique, par le calcul.
Essayons de nous élever à une vue générale de cette doctrine et d'en préciser le caractère.
Le but avoué de Condillac est d'amener le triomphe- de l'expérience et de l'analyse. Il insiste presque autant que Locke sur la nécessité de la méthode expérimentale ^ et l'analyse est le grand mot qui reparait continuellement dans ses traités de logique. Mais l'analyse telle qu'il la décrit n'est qu'une syntlièse, comme l'a remarqué Maine de Biran, et, tout partisan qu'il est de l'expérience, il n a guère le sentiment de la réalité. S'agit-il dé la connaissance des objets matériels ? il parle de la perception extérieure comme Malebranche, et il n'a rien qui rappelle l'esprit et la méthode de Bacon. Est-il question de l'âme? il substitue à la description . des faits un système tout à fait artificiel. €e serait donc 'mal définir la doctrine de notre auteur que d'en taire simplement une des variétés de l'empirisme, et le positivisme de nos jours aurait grand tort de prendre Condillac pour un de ses ancêtres. Dans les théories que nous venons d étudier, il y a de l'empirisme, puisque l'idée de l'absolu en est bannie ; il y a de l'idéalisme, puisque, la connaissance n'a pour point de départ qu'un phénomène subjectif, et pour objet que l'idée elle-même ; il y a surtout du nominalisme, puisqu'on soutient qu'une science n'jest qu'une langue bien faite. Nous dirons volontiers que c'est une sorte d'algèbre empirique, c'est-à-dire un système où tout est idéal, où tout dépend du bon choix des signes, où, comme dans le calcul, tout n'est que la transformation d*un &it primitif, mais où rien ne rappelle ces nombres immuables que Pythagore opposait à la perpétuelle mobilité des choses finies.
côiés Ce système est assurément un des plus curieux dont
défectueux l'j^jgj^ij^ j^ [^ philosophie nous office l'exemple. Mais, après mûr examen, nous avons cru devoir nous prononcer contre la plupart de ces théories neuves et piquantes qui
tte doctrine.
ont charmé quelque temps le public français. Comme corps de doctrine, la logique condillacienne nous semble avoir fait son temps. C'est pure chimère, à notre avis, de vouloir y ramener les esprits et de regarder Condillac comme le véritable représentant de la philosophie française. Au viai, Condillac n'a été, dans l'histoirede notre philosophie, que le représentant extrême d'une réaction momentanée. A ce point de vue, il ne saurait être, non plus que Malebranche, son antipode, le philosophe du xix® siècle. Nous sommes sortis du condillacisme pour n'y plus rentrer. L'évolution a été complète ; la doctrine a vécu ce qu'elle avait a vivre, et ses plus fervents adeptes ont été les premiers à réagir contre elle.
Le principal tort dé Condillac est de tout rapetisser à force de vouloir identifier lee choses les plus diverses. Ce dé&ut se montre chez lui jusque dans l'emploi de certaines formes de style. De là cet abus des propositions réciproques, qui donne à sa doctrine un air si étrange et si paradoxal ; de là ces formules restrictives qui ne servent qu'à éluder les questions sous une fausse apparence de précision et de méthode. Mettre tout dans tout, définir les choses par leurs contraires; dire que toute langue est une méthode et que toute méthode est une langue ; ramener l'art au naturel et le naturel à l'art ; dire que la métaphysique n^est que l'analyse, que la logique nest que la grammaire; que le raisonnement rC est qu'une opération de calcul ; qu'uïie science n'est qu'une langue, est-ce là un défi porté au bon sens du lecteur ou un appel fait à sa curiosité? Dans tous les cas, c'est ce qu'on ne nous fera jamais accepter comme doctrine philosophique et comme explication des clioses.
Mais devons-nous nous arrêter à une conclusion pure-
remeat négative? N avons-nous entrepris ce long et pénible travail que pour entasser des ruines? A Dieu ne plaise. Part d'éloges Remarquons d abord qu'une doctrine, même fausse,
qu'elle \ , •* ' • '
mérite, peut Contribuer puissamment au progrès de la science. Nous sommes convaincus, par exemple, que Spinosa est souvent dans Terreur ; mais ce qui ne parait pas moins certain, c est qu'il a rendu de grands services à la philosophie. Un auteur a beau se tromper; s'il nous force de creuser nos idées, s'il tire d'un principe toutes les conséquences qu'il renferme, si, dans la défense d'un système erroné, il donne l'exemple de ces qualités d'esprit que l'on doit déployer dans la recherche et la démonstration de la vérité, il instruit les autres hommes, il les pousse en avant, et, tandis qu'il égare ses disciples, il rend service à ses adversaires.
Il est peu de philosophes auxquels ces observations s'appliquent mieux qu'à Condillac. En logique^ sinon en psychologie, c'est un esprit tout à fait conséquent. Quoi de plus propre à nous montrer la valeur logique du sensualisme que toutes ces propositions si nettement !paradoxales, qu'il développe avec une subtilité et une obstination qui tiennent de l'idée fixe ? Quand on s'en va répétant que nous ne Élisons que transporter nos sensations au dehors, que nos idées générales ne sont que des mots, que le raisonnement est quelque chose de mécanique, etc. , etc. , • ie principe d'où dérivent de telles conséquences est jugé; la démonstration par l'absurde est complète, et le moment approche inévitablement où l'esprit sera remis dans la voie de la vérité.
Ce résultat est ici d'autant plus important que Condillac, dans cette longue suite d'ouvrages qu'il a consacrés à la logique, soulève et résout à sa manière tous les pro-
blêmes. Quand on lit V^rt de penser de Port-Royal, on est tenté de croire que la vieille querelle des universaux est tombée dans un étemel oubli; la tliéorie des définitions de mot et de chose ne semble pas offrir la moindre difficulté ; et si l'on partage les doutes d'Arnauld et de Nicole sur Futilité du syllogisme, on n'en éprouve aucun sur sa valeur démonstrative ou sur la nature du raisonnement. Mais Condillac remue tout et met tout en question ; sa critique provoque la discussion, aiguillonne la pensée et prévient ce sommeil où se laissent aller quelquefois les écoles dogmatiques.
L'école condillacienne, à travers toutes ses erreurs, fait preuve quelquefois d'une originalité incontestable. Elle a horreur, ce semble, des banalités et des lieux communs. L*esprit éclectique du xix* siècle, désireux d'augmenter le trésor des connaissances humaines, attentif à recueillir les moindres parcelles de vérité, pèche souvent par une circonspection qui va jusqu'à la timidité. Sous ce rapport Condillac est pour nous d'un bon exemple, avec sa passion de Tunité et ses vives formules. Sans doute, chez lui, les vues systématiques ne sont pas précédées d'une analyse suffisante. Mais nous qui avons tant analysé, tailt décrit, exposé sous tant de formes la distinction des choses, pourquoi ne procéderions-nous pas désormais par synthèses hardies à la manière de Condillac?
Du reste, tout n'est pas faux dans ces formules que nous avons écartées comme théories philosophiques. Qu'on les restreigne dans certaines limites, qu'on cesse de les prendre à la lettre, et on les trouvera souvent très-justes et très-heureuses, attrayantes par leur nouveauté, feciles à retenir et utiles à citer toutes les fois que l'on a besoin d'exagérer une vérité pour la faire mieux comprendre.
Nous avons reproché à Condillac de substituer l'hypotlièse à Inexpérience et de n'avoir pas toujours le sentiment de la réalité. Mais s'il était porté quelquefois à mettre ses idées à la. place des faits, il avait les qualités voisines de ce défaut. Il excellait dans l'art d'interroger la nature humaine, de demander à l'observation la confirmation d'une théorie, de raconter les faits, de les lier entre eux et de choisir parmi leurs circonstances. On n'a qu'à se tenir en garde contre les erreurs dans lesquelles il tombe, et on pourra gagner beaucoup à le prendre pour modèle. Cette grande quantité d'observations, ces conjectures plus ou moins vraisemblables, ces suppositions qu'il aime à prodiguer rendront toujours utile et instructive la lecture de ses ouvrages^
Nous n'avons pas oublié les objections que l'on a faites contre l'hypothèse d'un état primitif. Mais maintenant que l'on a suffisamment insisté sur les caractères actuel^ des choses et sur leur cause immédiate, pourquoi ne reviendrait-on pas aux questions d'état primitif, de formation et de progrès? L'état primitif n'est pas une hypothèse, puisqu'il a réellement existé. Ce qu'il y a d'hypothétique c'est la manière dont on le caractérise, et ces hypothèses peuvent devenir de plus en plus probables, si nous les faisons précéder d'une étude complète de l'homme actuel. Or, toutes les fois que nous ferons des conjectures de ce genre, Condillac et ses disciples pourront nous être d'un grand secours avec leur esprit inventif et leur merveilleuse sagacité.
Ainsi, les erreurs même do Condillac peuvent contribuer au progrès de la science; ses paradoxes ont leur utilité, et les procédés les plus hasardeux qu'il emploie sont une partie de la vraie méthode.
Mais que dire de cette foule de vues, à la fois piquantes
et judicieuses, qu'il a semées à [frofusion dans ses ouvrages? Dans la deuxième partie de notre travail, nous avons dû insister plus longtemps sur le blâme que sur Téloge, ce qui est inévitable dans toute discussion. Msds autour de ces doctrines contestables sur Tidentité, le raisonnement, la définition, le langage, etc., que d'excellents aperçus, que d'ingénieux développements, quede critiques fines et de pages intéressantes ! Il est telles théories partielles, comme celle du raisonnement algébrique et de la définition par la génération des idées, auxquelles Condillac a pour toujours attaché son nom. Jamais on ne parlera des rapports du langage et de la pensée, et de la manière de concevoir un système, sans citer l'auteur de la Langue des calculs.
A ceux qui se hâteraient de condamner Condillac sur l'insuffisance de ses théories, nous pouvons répondre que sa logique est surtout pratique. Il veut nous apprendre à raisonner en nous faisant raisonner ; il nous montre la logique intime des mathématiques, de la physique, du langage ; il force l'esprit à se rappeler ce qu'il a fait, pour lui donner l'habitude de le refaire.
Si notre philosophe échoue inévitablement dans les questions spéculatives où l'empirisme ne peut atteindre, en revanche il tire un merveilleux parti des idées moyennes. Renfermé volontairement dans une sphère étroite, il s'y meut à l'aise et connaît bien sa route. Prévenu contre la métaphysique, il aime mieux développer une seule idée que d'en poursuivre plusieurs, et il la développe admirablement. Dans notre discussion, il a bien fallu mettre en lambeaux ces ouvrages si bien ordonnés, si savamment gradués, tels que VArt de raisonner y VArt décrire^ la Langue des calculs; il a fellu laisser dans l'ombre cette riche diversité d'aperçus et ces applications heureuses, par
lesquels 1 auteur ramène contlauellement sous nos yeux ce qu'il veut faire pénétrer dans notre esprit. Mais rappelons-nous tout cet ensemble, rendons à la pensée de Condillac son développement naturel et ses véritables proportions, et, au plaisir que nous aurons à le suivre, nous reconnaîtrons qu'il nous a fait faire uri progrès réel en philosophie.
Comme nous l'avons remarqué (part. II, chap. 1), CotidiUac est un de ceux qui ont le mieux montré la nécessité de rattacher la logique à la psychologie. Joignant l'exemple au précepte, il mêle, il fond ensemble, pour ainsi dire, les deux sciences dans la plupart de ses ouvrages ; il abonde en aperçus psychologiques, qui deviennent plus tard des règles de méthode, fécondant, renouvelant ainsi la science des lois de la pensée par Tétude de notre nature. Rien de plus intéressant, à ce point de vue, que ses observations sur la liaison des idées, sur la nécessité des signes, sur l'analogie considérée comme méthode d'invention, sur les moyens de soutenir l'atlention, et sur les causes qui peuvent y faire obstacle.
L'œuvre logique de Condillac nous offre encore ce genre d'intérêt qui s'attachera toujours aux travaux des écoles critiques. La philosophie critique, sans avoir la manie destructive et les puérilités du scepticisme,. donne à l'esprit le sentiment de sa légitime indépendance, et débarrasse les vieilles métaphysiques des défauts qui les déparent. Or les meilleurs représentants de cette philosophie nous semblent être Condillac et Kant. Il n'entrait pas dans le plan de notre dissertation de comparer ensemble ces deux philosophes. Mais ce parallèle, si nous l'avions entrepris, nous aurait fait apercevoir entre eux, d'une part des analogies
frappantes (1), d autre part des différences qui sont quelquefois à l'avantage du philosophe français. Sans doute, Condillac donne dans quelques-uns des excès de criticismc, mais, cliez hii, leiiiploi de la méthode d'observation place le remède à côté du mal. Nous ne voulons pas dire que Kant ignore cette méthode, puisque l'idée même de la Critique de la raison pure nous y ramène directement ; mais à côté du grand problème, qui reparait dans tout le cours de l'ouvrage, à côté de vues profondes et de la puissante organisation du système, quelle psychologie défectueuse 1 Que d'arbitraire dans les divisions ! Quel échafaudage de souvenirs scolastiques et de juxtapositions artificielles ! II manque surtout à Kant ce que Condillac essaie • si volontiers sans y réussir toujours, l'histoire de nos connaissances, chose très-utile quand on veut énumérer les éléments de la pensée, en apprécier la valeur, et faire, suivant l'expression allemande, la Topique et la Critique de l'entendement. Si le philosophe de Kœnigsberg avait mieux observé l'origine et le progrès de nos connaissances, s'il avait mieux étudié les opérations de nos facultés, il n'aurait pas oublié, à force de se plonger dans des abstractions, le fait de l'aperception primitive, il n'aurait pas rattaché les idées du sujet pensant, de Dieu et du monde aux syllogismes catégorique, hypothétique et disjonctif, il ne se serait pas contredit sur la nature de la conscience, etc., etc. Malgré tous ces défauts, qu'une saine psychologie reprochera toujours à Kant, nous ne voudrions pas réclamer pour Condillac l'honneur de marcher son égal. Mais nous croyons qu'au point de vue de la méthode, grâce à ce mélange du génie critique et de l'esprit d'observation, Cou-
(i) Il y a aussi beaucoup d'analogie entre la sensation de Condillac et la représentation du conlinuauur français de Kant, M. Ch. Renouvier. Voir ses Essais de critique générale.
dillac peut être d'une grande utilité, même à ceux qui ont lu la Critique de la raison pure.
Signalons encore , chez notre philosophe , un mérite qui a son importance. Condillac nous paraît avoir puissamment contribué à constituer l'autonomie de la ^science logique. Il ne subordonne pas à des c[uestions ultérieures ses théories sur la certitude et la méthode ; il ne s'inquiète pas des conséquences qu'elles peuvent avoir pour la métaphysique et pour la morale; et nous croyons qu'il ne faut pas l'en blâmer. Sans doute toutes les sciences se tiennent comme toutes les vérités; mais avant d'examiner les rapports des choses, on doit étudier chaque chose en elle-même; on doit faire, en un mot, de la logique indépendsmte. Les contemporains de Condillac avaient trop souvent le défaut, si fréquent de nos jours, de tout subordonner au désir d'établir ou de combattre telle ou telle doctrine politique ou religieuse. Aussi, le plus souvent, les dissertations philosophiques dégénéraient-elles en homélies ou en pamphlets. Il faut rendre cette justice à Condillac, qu'il a toujours conservé à la science son vrai caractère, en lui donnant pour seuls instruments l'analyse et la démonstration. Quand on discute avec Condillac sur l'identité, le langage ou les universaux, on fait de la logique, et pas autre chose.
Mais si Condillac a su conserver à la logique une légitime indépendance, il ne néglige pas toutefois d'emprunter aux parties incontestables des autres sciences tout ce qui peut jeter quelques lumières sur les lois de la pensée. En cela il suit exactement l'exemple de Descarles qui , avant d'aborder les questions de philosophie, s'appliquait aux sciences positives pour se repaître de vérités. Nous aussi , philosophes du xix® siècle, nous ferons bien de nousretrem-
per sans œsse à ia source des faits palpables et des vérités rigoureusement démontrées. Apprenons à parler toute langue, à entendre toute parole vraie ; sachons, à l'exemple de Condillac, apprécier un morceau de poésie, discuter une théorie physique, déchiffrer une page d'algèbre ; tâchons de surprendre, dans le Traité des systèmes^ dans la Logique^ dans la Langue des calculs^ les secrets de ce style net et correct, qui admet les formules philosophiques sans les prodiguer, qui se distingue surtout par la simplicité et l'analogie, sans exclure la finesse et l'élégance.
Par toutes les qualités que nous venons d'énumérer, Condillac se distingue de ses devanciers en même temps qu^il est utile à ses successeurs.
En comparant sa doctrine logique à celle des principaux philosophes français et anglais, il ne nous a pas été difficile d'y constater, à travers quelques défaillances, un progrès réel. Retour à l'expérience et aux questions qui nous touchent particulièrement, mélange original et souvent heureux de l'esprit philosophique et de l'esprit mathématique, nouvelles exigences de la pensée et nouveau travail sur les conditions et la langue' de la science, exposition nette et populaire, voilà ce qui distingue la philosophie du xvni® siècle, et ce qui est admirablement représenté par Condillac. Nos études comparatives ont encore eu pour' résultat de replacer notre auteur dans le mouvement général du spiritudisme français (1), en montrant par quels liens il se rattache à Descartes, et elles nous ont conduits jusqu'au commencement de notre siècle, dont les tendances et les aspirations ont déjà un admirable interprète dans Laromiguière.
(i) Dans SCS éludes sur les philosophes du dix-huitième siècle, M. Damiron range Condillac parmi les spiritualistes.
La France du xix® siècle a hérité d une double tradition. L'époque de Descartes et de Malebranche lui a ouvert toutes les sources do la pensée. L'âge suivant a continué réducation de l'esprit par la critique et l'analyse. La philosophie française, pour être désormais à la hauteur de sa tâche, doit mettre à profit la double leçon que lui ont donné les deux derniers siècles de son histoire.