Louis Blanc. Socialisme, Droit au travail
PTE
toujours des riches et des pauvres, des heureux et des malheureux. Aussi il est bien inutile de chercher à détruire complètement le mal; tout ce que peut faire le philanthrope, c’est de le diminuer. C’est une erreur, répondent les socialistes. À lorigine du monde, il n’y avait que des heureux. Tous les hommes ont été créés égaux en droits. L'inégalité, et, avec elle, la misère, ont été introduites dans le monde par quelques brigands heureux qui ont abusé de leur force pour asservir leurs semblables. On ne doit donc pas se montrer satisfait si on a seulement apaisé les souffrances des maiheureux. Ce que demandent les pauvres, ce n’est pas l’aumône, mais la restitution des droits dont ils ont été dépouillés par la force et qu'ils reprendront au besoin par la force.
Sans remonter aux temps anciens, ni à la période primitive du christianisme, on peut remarquer qu’en France, le xvui° siècle a été pour le socialisme une période brillante. Le socialisme, doctrine d’altruisme et de dévouement, devait être en honneur à une époque qui se caractérise par une sentimentalité parfois exagérée. Il ne faut donc pas s'étonner de voir les princes protéger les écrivains socialistes, dont les doctrines ne tendaient à rien moins qu’à la destruction de l’ordre social, et les
nobles applaudir avec enthousiasme aux théories
= A1 — réformatrices. J.-J.-Rousseau est l'hôte de Mr de Warens, et le ministre d'Argenson, grand admirateur de Morelly, appelle le Code de la Nature : le Livre des Livres. On a observé que les réformes importantes, en matière sociale ou politique, sont toujours précédées d’un mouvement d'opinion, et que, le plus souvent, elles sont élaborées dans le sein du peuple avant d’être transformées en lois. L'établissement du suffrage universel était demandé depuis longtemps, et c’est pour n'avoir pas voulu écouter les voix du dehors que la monarchie de juillet a sombré en 1848. Aussi, après le mouvement socialiste du siècle, on aurait pu s'attendre à ce que la Révolution de 1789 fût enfin l'avénement de ce régime social fondé sur l'égalité et la fraternité qui devait amener le retour de l’âge d’or. Cependant la Révolution a été au contraire fortement empreinte d'individualisme, et, en organisant la propriété individuelle sur le modèle de la propriété quiritaire romaine, elle a créé un des plus grands obstacles qui s'opposent au triomphe du socialisme.
Il est vrai qu'au xvuir° siècle les préoccupations politiques étaient beaucoup plus fortes que les préoccupations sociales, et on conçoit facilement que celles-ci aient pu être étouffées dans la tour-
mente révolutionnaire.
MD
Le socialisme était tout en théorie, et les réformateurs eux-mêmes reconnaissent pour la plupart l'impossibilité de réaliser leur rêve. Leurs œuvres expriment plutôt le regret de ce qui n’est plus que l'espoir de modifier l’état de choses existant. Morelly a soin de prévenir ses lecteurs que son plan de réorganisation est inapplicable, et J.-J. Rousseau reconnaît que l'inégalité des biens est fatale. Le socialisme se confine dans une élite qui y trouve une occasion de faire de la littérature sentimentale, alors fort à la mode ; il reste inconnu de la foule. Les gens du peuple, généralement dépourvus d'instruction, restent en dehors du mouvement. Ils sont persuadés que la conquête des droits politiques et de la liberté individuelle suffira pour faire disparaitre les iniquités dont ils souffrent. La classe bourgeoise, plus instruite, à abusé de cette erreur et elle a organisé la société nouvelle sur des bases qui lui permettent de progresser sans cesse. Suivant l'expression de Louis Blanc, elle a fait passer dans la législation le régime du « laissez-faire », préconisé par Vincent de Gournay et Turgot, persuadée que c'était là le système le plus propre à favoriser son essor.
Aujourd'hui, ce régime de liberté et l’application des découvertes de la science à l’industrie ont
profondément modifié les conditions de la vie
to économique. D'un côté, la bourgeoisie, qui avait commencé sa fortune en acquérant à bas prix les biens nationaux, a largement mis à profit les perfectionnements industriels. En possession des capitaux, aucune machine n’a été trop coûteuse pour elle, et, réalisant sur la main-d'œuvre des profits énormes, elle a pu accumuler une fortune parfois exagérée, tels ces gros banquiers dont les biens se chiffrent par centaines de millions. De l’autre, les ouvriers, dont le nombre s’est accru considérablement sans que leur situation s’améliorât d’une façon aussi sensible, toute proportion gardée, que celle de la classe bourgeoise. Les auteurs socialistes prétendent même que leur condition est moins avantageuse que celle qu'ils avaient avant 1789. Sous l’ancien régime, l’ouvrier était un artisan », jouissant d’une véritable considération ; l'apprenti était Q étudiant ès mains ». Aujourd'hui, la machine a supprimé l'apprentissage, et l’ouvrier n’est plus que l’auxiliaire d’une force inanimée. L'homme, après avoir dompté tous les animaux, devient l’esclave de la matière brute.
La machine, en diminuant la main-d'œuvre, aurait dû au moins améliorer le sort de la classe ouvrière. On aurait pu, en conservant le même
nombre d'ouvriers, réduire la durée quotidienne
SV nee du travail, sans pour cela diminuer le salaire. Le profit procuré par l'emploi de outillage nouveau se serait ainsi réparti sur tous les facteurs de la production. Mais il n'en a pas été ainsi, et le patron a conservé pour lui tout le profit. « Le machinisme, dit un écrivain socialiste, qui aurait dû affranchir les prolétaires du travail exténuant, n’a fait que river leur chaîne de misère, de servitude et d’insécurité " ». Le travail d'autrefois exigeait un long apprentissage, il n’admettait que des hommes valides. Aujourd'hui, ia machine a supprimé l'effort physique, et souvent aussi l'effort intellectuel, et on voit les enfants et les femmes venir à l'usine pour disputer à leur père et à leur mari son maigre salaire.
Ces effets ont commencé à se faire sentir après 1830, lorsque la bourgeoisie, un moment effacée par les tendances absolutistes et aristocratiques des Bourbons, eut enfin repris le pouvoir en plaçant sur le trône, avec l’aide du peuple, un monarque de son choix. À ce moment, l'outillage industriel finit de se transformer. La bourgeoisie triomphante se sépare du peuple avec qui elle avait combattu pour la liberté contre la monarchie
absolue. Les crises économiques sont fréquentes.