Les Tombeaux de Rousseau et de Voltaire au Panthéon
M. Hippolyte Buffenoir, l'historien du dixhuitième siècle, vient d'adresser une lettre à M. Ghaumié, ministre de l'Instruction publique, pour appeler son attention sur la question aujourd'hui abandonnée des tombeaux de J.-J. Rousseau et de Voltaire, qui doivent être élevés un jour dans l'intérieur du Panthéon: le signataire rappelle le vote du Sénat du 8 mars 1898 et la promesse faite le 8 février 1901 par M. Georges Leygues au nom du gouvernement.
Cette information fit le tour de la presse en France et à l'étranger. De divers cotés on écrivit à M. Buffenoir pour le féliciter et l*encourager, et plusieurs journaux voulurent bien reproduire sa lettre à M. Chaumfé.
Voici le texte de celte lettre
Paris, le 20 mars 1904.
Monsibi r le Ministre,
Je m'adresse respectueusemenl à vous pour appeler votre bienveillante attention sur la question des tombeaux de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire, qui doivent être élevés un jour dans l'intérieur du Panthéon.
Cette questioD semble être abandonnée. Le bruit qu'elle a soulevé un moment, au commencement do ['année 1898, s'esl apaisé : les fervents n'agissent plus, el la réalité ne vienl point couronner les discours prononcés, les résolutions prises, les promesses faites, les votes du Sénat, l'attente du public.
Cependant un intérêt moral de premier ordre s'attache à l'érection de ces monuments qui doivent abriter la cendre de deux hommes de génie, et devenir pour le peuple français un sujet de méditation salutaire, un principe d'action énergique, un souvenir vital de grandeur et de gloire. Ces tombeaux prestigieux, c'est la Révolution, fille de la Nature, qui les réclame ; c'est la République, c'est la liaison, le Droit, la Justice, qui demandent à les bâtir, el à les rendre magnifiques.
Mais, avant d'aller plus loin, je tiens. Monsieur le Minisire, à rappeler à votre souvenir les circonstances au milieu desquelles est né le projet dont j'ai l'honneur de vous parler ici.
Le 18 décembre 1897, sur l'initiative de M Ernest llamel, sénateur, el avec l'autorisation de M. Alfred Rambaud, un de vos prédécesseurs au ministère de l'Instruction publique, avait lieu, dans les cryptes du Panthéon, l'ouverture des cercueils de Voltaire el de Rousseau. Leurs restes s'y trouvaient, contrairement à une légende intéressée des ennemis de ces puissants penseurs : La Restauration de 1815 avait jugé bon de la laisser s'implanter dans les
esprits, afin do ralentir le zèle passionné qu'excite toujours, sous un régime d'oppression, la dépouille mortelle des réformateurs illustres.
Deux problèmes historiques furent résolus ce jour-là : D'abord les cendres de Voltaire et de Rousseau n'avaient point été profanées, ni jetées au vent. Ensuite, on reconnut que Jean- Jacques Rousseau ne s'était point tiré un coup de pistolet dans la tète, et ne s'était point suicidé, comme de perfides adversaires, puis des sots nombreux l'avaient cyniquement affirmé pendant plus d'un siècle. Son crâne fut trouvé intact : les savants présents. M Berthelot notamment, le constatèrent, ainsi que toute l'assistance. J'étais là, moi aussi, j'ai vu, et je puis rendre hommage à la vérité en témoin à qui rien n'a échappé.
La journée du 18 décembre 1897 est une date importante pour l'histoire des lettres et les progrès de l'esprit humain.
Cette découverte faite et ces constatations établies, il était urgent d'en saisir sans retard les pouvoirs publics, et de leur demander de rendre un hommage durable à l'écrivain d'Emile et à l'auteur du Dictionnaire philosophique. Le Panthéon est presque nu : Ne convenait-il pas de leur élever dans ce temple auguste un tombeau digne de leurs travaux, de leur influence, de leur génie ?
Dès le 21 décembre. Ai. Ernest Hamel déposait sur la tribune du Sénat un projet de résolution tendant à faire exécuter en marbre les mausolées qui nous occupent. Le Gouvernement, aussitôt, se montrait favorable, et la Haute A— emblée votait l'urgence. Ce fut le dernier acte public d'Ernest Hamel, bien en harmonie d'ailleurs avec les convictions et les admirations de toute sa vie. La mort guettait le vaillant historien qui s'éteignait dans la quinzaine.
Puisque j'ai prononcé son nom, qu'il me soit permis de rendre hommage à cette noble figure. Ernest Hamel eut la plume courageuse, L'espril clairvoyant, l'âme pleine de générosité. La politesse de l'ancien temps revivait en lui.
Grâce à di' longues cl Bavantes recherches, il parvint à laver la mémoire des grands Républicains de la Convention, des chefs de ta Montagne, des souillures abjectes de la calomnie raie- encore par l'ignorance :
Cette rude besogne, on peu! le dire a rempli son existence entière,aussi son souvenir restera attaché à celui des tribuns Incorruptibles qu'il a si bien vengés, et dont la mâle effigie désormais ne sera plus ternie dans l'histoire.
Une Commission fut nommée par le Sénal pour examiner la proposition des tombeaux. M. Berthelot en tut le président, M. Joseph Fabre le rapporteur. Le 3 mars 1898, le rapporl était lu à la tribune. Il 3e terminait parce projel de résolution :
« Le Sénat,
Considérant que la Commission désignée par le Gouvernement pour rechercher si les - de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau existaient bien encore au Panthéon, contrairement à une légende accréditée depuis près de quatre-vingts ans, a constaté que ci - restes précieux étaient toujours dans les cercueils où ils avaienl été renfermés en 1778 :
« Considérant que les sarcophages en bois peint, véritables maquettes, sous lesquels ils -■■ut. l'un depuis 1791, l'autre depuis 1794, sont dan- un triste état de délabrement :
Invite le Gouvernement de la République à faire exécuter deux monuments en marbre qui seront substitués aux sarcophages provi- • i donner ainsi un»' sanction définitive le l'Assemblée Constituante et de avention Nationale, qui ont décernée Voltaire et à Jean-Jacques Rousseau les honneurs du Panthéon. »
Le 8 marftj La discussion publique avail lieu. Après une escarmouche entre M. i i, sé-
nateur de la Droite, et M. Joseph Fabre, au nom de la Commission, le projel de résolution, que je viens de rappeler, était adopté par le Se-
nal par 232 voix contre 28. C'était le triomphe de l'idée d'Ei nest Hamel et de ses collègw s qui avaient signé sa proposition.
Il ne restait qu'à passer à l'action au Ministère de l'Instruction publique, à la direction des Beaux-Arts. Je crois qu'on s'occupa un moment de la question, et que des pourparlers curent lieu dan- le but de confier le travail à M. Falguière. La mort de ce grand artiste arrêta la mise en train de l'œuvre. Rien depuis n'a été l'ait. Le projet des tombeaux du Panthéon dort dans les bureaux, et l'oubli, l'oubli fatal menace d'en effacer le souvenir.
Le 8 février 1001. cependant. M. Berthelot. un fidèle du philosophe de Genève, intervenait dans la discussion du budget des Beaux-Arts devant le Sénat, el interrogeait le Gouvernement.
« Je viens, disait-il, demander à M. le Minis-
I l'installation des mausolées . -'il y a quelque commencement d'exécution, quelque projet adopté : en un mot. je demande ce qui a été ou ce qui sera l'ait pour l'exécution du vœu qui a été émis par le Sénat. vœu qui touche aux grandes gloires nationales de la France. » -
M. Georges Leygues, ministre de l'Instruction publique, répondit que, à son grand regret. l'état des crédits de son administration ne lui avait pas permis encore de réaliser le vœu du Sénat. Il dit en terminant :
Quoi qu'il en -oit. le projel que nous a rappelé l'honorable .M. Berthelot ne peut être différé plus longtemps. Je vais le remettre immédiatement à l'étude et je n'hésiterai pas, le échéant, à déposer une demande de crédi cial, assuré d'avance que le >t-n;ï\ et in Chambre lui réserveront un accueil favorable. »
M. Leygues quitta le ministère *'i ne put donner suite à l'engagemenl qu'il avail pris de demander aux Chambres un crédit spécial pour rendre hommage comme il convienl ;'i Voltaire M à Rousseau.
Tout récemment, enfin, le 26 décembre 1903, M. Antoine Renier, sénateur de la Savoie, demandai! dans un beau discours m111' les Charmettes de Chambéry fussenl acquises an nom de l'Etat. Amené ;'i parler des tombeaux du Panthéon, il prononça ces paroles : ti Si je suis bien informé, je dois tristemenl ajouter que celle résolution n'a pas encore été mise à exécution. »
L'honorable sénateur n'étail que trop bien renseigné. Le LOmars L904, en effet, un personnage bien placé pour connaître ;i fond toute l'affaire m'écrivail ces lignes : « J'ai le regrel de vous informer que la question des tombeaux de Voltaire cl de Jean-Jacques Rousseau au Panthéon en est tOUJOUrS au Mlème point. Alirllll
crédit n'a été volé', et même aucun projet n'a encore été fait. »
Voilà, Monsieur le Ministre, un bref exposé de la question. Pour vous personnellement, il était inutile, car vous avez suivi toutes les phases iln projet avec intérêt, et j'ai plaisir à constater ici que voire signature se trouve au bas 'le la première proposition faite par Ernest Hamel. si j'ai tra c'est afin de rappeler
précision ce qui s'esl passé ;'i ceux qui, eu dehors de vous, pourront lire ma lettre, et je l'avoue, j<' désire vivement qu'elle soit lue un peu partout, non eeite- par vanité, mais pour qu'elle suscite «le- énergies el fasse agir les cœurs généreux. Que ne peut la puissance de la presse !
Celle lettre, d'ailleurs, Monsieur le Ministre, ne peut ei ne veut être qu'un simple et respectueux rappel, car, pour le fond, la cause est gagnée devanl le Gouvernement tout entier, comme devanl l'opinion publique, devanl le Peuple.
Puisqu'il en est ainsi, ne trouverons-nous pas le moyen d'édifier enfin ces mausolées que, depuis plu- d'un siècle, la démocratie française réclame avec raison ? Admirateurs bénévoles, (il- timide- de- deux plu- grands génies du dixhuitième siècle, n'aurons-nous jamais que le
courage des paroles, et reculerons-nous toujours (levant l'action ?
Que de titres pourtant possèdent à notre gratitude le prodigieux Voltaire et le sublime Jean- Jacques ! Le premier nous éblouit par son bon sens et son esprit qui firent tomber* en poussière les autels des taux dieux, le second nous enquiert par les cris de son âme aimante. Voltaire l'ut heureux. Rousseau connut l'infortune: De là un rayon de gloire qui est propre à ce dernier, et qui nous attire, nous retient, nous émeut C'est lui. de plus, qui a trouvé la formule du droit moderne, les axiomes de liberté et de justice des temps nouveaux : c'est lui dont la magique influence a fait sortir de terre la Révolution frémissante : c'est lui qui a peint les bonheurs vrais de l'homme, les affections douces et les riants paysages, les vertus du citoyen, le charme d'une vie simple, le culte de la nature et celui de l'amitié.
Votre pensée, j'en suis sur. Monsieur le Ministre, est que ces tombeaux désirés soient magnifiques, comme je le disais au début. Devant de pareilles mémoires, la nation française, et avec elle toute l'Europe attendent des chefsd'œuvre.
Quel haut enseignement rayonnera autour de i ausolées ! Quelles impression- fécondes en emportera le visiteur, le passant, l'étranger accueilli dans nos murs ! Toutes les classes de la société puiseront là des leçons utiles, leur commune admiration sera un lien précieux qui les rapprochera et les fera se comprendre et -apprécier davantage.
Le philosophe et le poète y viendront méditer, et y apprendront comment s'acquiert la véritable gloire : l'ouvrier, l'artisan, l'homme des champs, en lisanl les inscriptions du marbre. auront le sentiment qu'ils doivent leurs droits politiques et sociaux à ces grands remueurs d'idées.
La femme du monde se souviendra que Voltaire fut l'ami de la marquise du Chàtelet, et fut admiré parla grande Catherine de Russie, que
Rousseau eut pour amies la comtesse d'IIoudetol el la maréchale de Luxembourg : la femme du peuple verra s'ouvrir devant clic des horizons lointains de lumière, et, rentrée dans son logis, voudra lire la vie des deux écrivains.
Parfois, on y verra venir un père avec ses cillant- : il leur dira la bi i icomplie par Voltaire et Rousseau, il citera leurs ceu\ res, il rappellera leurs plus belle- pages apprises dans nos écoli s, il expliquera la différence de leur génie, et ce ne sera poinl là une journée perdue.
J «n ai ilil assez, Monsieur le Ministre : ma lettre même est trop longue. Mon excuse est dan.- l'ardenl désir de voir s'achever une tâche sacrée.
.1 • résume donc, et je dis : Devant le vote
du Sénal du S mai- isus. devanl la pron laite le 8 février L90d par M. Georges L»eygues parlanl an nom du Gouvernement, c'est-à-dire devanl la nécessité de créer pour la nation un foyer de hante- pensées el d'émotions fortes, en même temps m1"' d'acquitter une dette de gratitude en souffrance depuis pin- de cent années, vous -âme/.. Monsieur le Ministre, trouver le moyen de ré] dre aux vieux de tous, ci
d'aboutir enûn.
Quelle gloire pian- un homme d'Etat de pouvoir remplir uni' pareille mission ! Je ne crains pa- d'affirmer qu'elle vous tient à cœur et qu'elle von- esl chère.
Recevez, Monsieur le Ministre, l'expression i\r mon profond et respectueux dévouement.
HlPPOLYTB BUFFENOIR.
Les personnes qui voudraient s'occuper de la question des tombeaux de Voltaire et île "Rousseau >m Panthéon^ et contribuer à /nirc aboutir le projet, //cuvent écrire à M. Hij'I'oj.vtk BUFFENOIR, i5, rue des . ipennins, Paris.
Principaux Ouvrages d'Hippolyte BUFFENOIR