DEUXIEME SERIE
Avec Boniface VIII, finit la grande période de la papauté qui remplit le moyen âge. Pendant ce temps la hiérarchie s'était constituée en un système fixe à l'intérieur, à l'extérieur comme domination universelle.
Toutes les périodes de la papauté qui vont suivre nous offriront du reste, quoique sous d'autres formes, le môme spectacle quant au fond. Après l'interrègne^ d'Avignon, la lutte derla puissance temporelle et spirituelle recommence, mais plus interne, et partant plus dangerfeuse. L'hérésie ne sera plus domptée,
elle sera repoussée du sein de TÉglise, et, se séparant, elle apparaîtra sous le nom de Réforme. La grande pensée de la papauté, la conception de l'unité morale du genre humain, est brisée, et elle passe dans le mouvement général de la civilisation. Cependant un nouveau système prévaudra dans TÉglise, et sa domination prendra une autre forme, jusqu'au moment où la politique viendra enfin abattre la papauté, la ramener encore captive en France, mais pour peu de temps. Nous allotis voir qu'à partir du quatorzième siècle l'histoire des papes -se trouve, d'une manière assez complète, représentée par les tombeaux.
Le successeur immédiat de Boniface YIII, Benoît XI, un Italien de Trévise, a déjà un beau monument dans la cathédrale de Pérouse. Mais nous ne nous y arrêterons point, parce que ce pape, qui ne régna que huit mois, n'a pas laissé de traces importantes dans l'histoire.
Après lui commence l'exil d'Avignon. Six papes en remplissent toute la durée, le septième y met fin ; mais en nous éloignant de Rome, centre de l'histoire
du monde pour nous amener dans un coin de la France, les Français impriment à la papauté un caractère français, et ils cessent d'ôti'e un objet de trèsvive sympathie et d'intérêt pour tous. Aucun monument sépulcral, dans Rome tout entière, ne sert
de témoin' à leur histoire jusqu'à Grégoire -XI, car tous ils trouvèrent leur tombeau en France. Clément Y (Bertrand de Goth) (1305-1314), le premier pape de cette série, connu par la honteuse extermination des templiers, repose dans la petite église de la bienheureuse Marie d'Uzeste, dans la province de Narbpnne. Jean XXII dans la cathédrale d'Avignon, où son beau monument gothique s'est conservé aussi bien que celui de son successeur, Benoît XII (Fournier). Clément VI (Roger Beaufort) (1342-1352), pape savant et rempli d'esprit, fut inhumé dans le couvent de la Chaise-Dieu en Auvergne; on y voit encore son sarcophage et sa statue, seuls restes du monument primitif. Il fut détruit longtemps après par les calvinistes, ainsi que le monument autrefois magnifique de .Clément V. Dans la Chartreuse de Villeneuve, Je grand tombeau gothique d'Inno-
iU LES TOMBEAUX
cent VI (Etienne d'Albret) (1352-1362); au couvent de Saint- Victor, enfin, le somptueux monument d'Urbain V. Parmi tous ces papes français, Urbain fut le seul qui vit Rome. Ébranlé par les prières de l'Italie, appelé par les troubles de plus en plus prèssants qui agitaient les États de l'Église, il était arrivé à Rome le 16 octobre 1367 ; mais effrayé de la solitude de l'immense ville en ruines, il s'était retiré à Viterbe et à Montefiascone; el au mois de septembre 1370, il revint à Avignon. Il mourut la même année
à Marseille. Ce qui ravive son souvenir, ce sont les deux noms de Gil d'Albornoz et de Cola de Rienzo, les deux non^s les plusi célèbres ou les plus véritabïement grands de la Rome du quatorzième siècle. Ces deux hommes moururent de son temps : le grand cardinal espagnol peu de temps avant son arrivée à Rome, et le tribun du peuple treize ans auparavant. Plus une seule pierre à Rome ne nous parle du dernier et malheureux Gracchus d'un siècle déchu, plus une du plus célè^^re général qu'ait jamais eu l'Église.
Mais au Forum de Rome, dans une remarquable
petite église, le long d^ la Via Sacra, il y a uii tombe'^u devant lequel le voyageur s'arrêtera volontiers un moment en rappelant cette éçoque si pleine et si importante à sa mémoire. Sur un socle de marbre repose un sarcophage sous un fronton porté par quatre colonnes d'albâtrQ. Dans l'ouverture, ou espace libre au sonmiet du fronton, on voit six roses et un ruban. La statue ne s'y trouve plus; à sa place on a mis sur le sarcophage un grand bas-relief, qui représente l'entrée d'un pape ji Rome. On voit la ville éternelle, et au-dessus, dans des nuages, la chaire de saint Pierre qui semble descendre vers elle, comme si^ les anges la rapportaient d'Avignon dans la capitale du monde; et l'on voit un ange, planant dans les airs, tenant les clefs et la couronne papale. Le pape est à cheval, souô un baldaquin que portent le sénateur de Rome et quelques prêtres. Les flabellaires marchent à ses côtés; derrière lui les hallebardiers ; . puis viennent les cardinaux sur des coursiers fantastiquement enharnachés, et une foule de gentilshommes en armes. Et de la porte de la ville, Rome elle-même sort, le casque en tête, à la ren-
contre du cortège, et derrièrp elle un flot de peuple. Elle est représentée sous la figure idéale de la belle et florissante iMinerve. Mais non; — le visage de la Rome d'alors ne ressemblait pas, hélas J à celui*là. S'il voulait être dans le vrai, Tartiste la devait représenter telle que Pétrarque Ta décrite sous les traits d'une veuve en habits déchirés, le visage pâle et maigre, les yeux hagards, échevelés; car c'est
ainsi que Rome apparut, lorsque Grégoire XI y fit son entrée. Le 12 octobre 1376, il s'était enfin embarque à Marseille, et après avoir essuyé d'horribles tempêtes, il avait débarqué d'abord à Corneto ; puis, le 3 janvier 1377, à Ostie, d'où, remontant le Tibre, il arriva à Rome, où il entra le samedi 17 janvier*. Maîtresse du monde depuis tant de siècles et sanctifiée par l'histoire du genre humain, Rome était
1. Petrus Amelius décrit l'entrée dans son Itinerarium Gregorii papœ XI y que donne Muratori, UI^ p. 11. On ne lira pas avec moins de plaisir les lettres pleines d'esprit que sainte Catherine de Sienne avait adressées à Grégoire et à soii prédécesseur. L'entrée de Grégoire est aussi représentée dans une fresque de Vasari qui se trouve dans la Sala regia du Vatican. ^
restée abandonnée à elle-même pendant toute la période de la captivité avignonaise. Comme un météore éphémère,, elle avait vu la république de Cola di Rienzo monter et s'abîmer aussitôt au milieu des ruines du Capitole. La grande ville ^es. Césars et des papes était délabrée au point de n'être plus reconnaissable, et Grégoire XI fut épouvanté, dè& son entrée, de l'aspect cadavéreux de cette tête du monde. E'herbe croissait au cœur même de Rome; dans plus d'une église venait paître le bétail, de^isérables demeures s'élevaient au milieu de monceaux de décombres, et le long du Tibre s'étendait un marais empesté sur tout le champ de Mars. A vingt mille âmes, —si cela est croyable, — était tombée, s'était fondue la population de la ville, qui sous les empereurs avait comptébien au delà de deux millions d'habitants. On pouvait presque dire que Rome n'était habitée que par des colonnes et des ruines.
Le retour des papes marque donc un point trèsimportant dans l'histoire de Rome et de l'Église, à partir duquel tout prit une direction nouvelle. Mais Grégoire mourut dès la fin du mois de mars 1378,
sincèreiiient aimé des Romains et longtemps pleuré par eux.
Il fut, au reste, le dernier Français qui se soit assis sur la chaire de saint Pierre. On lui éleva un tombeau dans Féglise de Santa-Maria-Nuova, qui porte aujourd'hui le nom de Sainte-Françoise romaine, car if avait été cardinal sous ce titre. Mais son tombeau appartient à une époque plus récente; le sénat romain le fit élever en 1584, par le sculpteur Pietro Oliveri, pour perpétuer la mémoire du grand événement, et il v fit placer Tinscription suivante •