CHAPITRE PREMIER
Comment ont été découvertes les Ptoraaïnes et les
Leucomaïnes.
11 est, je crois, peu de découvertes qui aient été plus imprévues que celles des bases toxiques produites par les microbes ou formées au sein des organes de l'animal vivant. Avant 1872, époque oii je commençais l'étude méthodique des principes dérivés de l'action des bactéries sur les matières d'origine animale, quelques observations isolées, faites comme au hasard, avaient permis, il est vrai, de retirer des tissus ou liquides animaux plus ou moins altérés un certain nombre de matières alcalines ; mais en vertu des théories erronées alors régnantes, on
avait pris ces substances pour de l'ammoniaque, ou de la triraéthylamine, mélangées d'impuretés, pour des corps amidés, ou bien l'on avait attribué leur formation à l'action des réactifs sur les matériaux albuminoïdes complexes, essentiellement instables fournis par les animaux. Jusques aux recherches de François Selmi et aux miennes, personne n'avait attaché la moindre importance à ces observations faites sans suite, et sans but. Mal interprétées^ mises en doute, elles étaient tombées dans l'oubli.
C'est qu'un parti pris théorique subjuguait alors les esprits : de même qu'au commencement de ce Siècle, les premiers alcaloïdes extraits des végétaux par Fourcroy, Derosne, Séguin, Sertuerner, etc., passèrent longtemps pour des bases minérales^ ou des produits artificiels que les réactifs avaient fait naître aux dépens des matières issues des plantes, de même, cinquante années après la brillante découverte des bases végétales, les premières observations d'alcaloïdes formés aux dépens des matières animales, au cours de leur fermentation, ou dans les tissus fonctionnant de leur vie normale, parurent tout à fait paradoxales. C'est que, depuis la célèbre découverte de la morphine, définitivement faite par Sertuerner en 1817, tous les alcaloïdes successivement obtenus avaient été, sans exception, extraits des plantes; les végétaux paraissaient donc être seuls aptes à produire des corps basiques. Ainsi s'était établi le cours des idées d'alors, appuyé sur l'observation des faits connus, et — particulièrement — sur ces découvertes répétées d'alca-
1. Fourcroy, en versant de l'eau de chaux dans la macération de quinquina, avait obtenu un précipité qui lui sembla verdir le papier de tournesol, et qui n'était autre que la quinine impure ; Berlliolet répéta cette observation , la confirma, mais déclara que le précipité obtenu par Fourcroy ne pouvait être que de la magnésie proveuani des sels de l'écorce mélangée à quelques impuretés.
LKS l'TOMAÏNIîS.
loïdes, qui tous étaient fournis par le règne végétal. Quant aux animaux, ils ne pouvaient former, pensait-on, que des corps neutres ou acides, comme les principes albuminoïdos ou l'acide urique, tout au plus des composés amidés, tels que l'urée, la tyrosine ou la leucine.
Les premières remarques contraires à ces hypothèses avaient été trop incomplètes pour s'imposer aux esprits : chose inattendue, elles avaient surgi d'observations cliniques. Les phénomènes toxiques de la septicémie, des fièvres putrides, du typhus, etc., avaient frappé les médecins. Bonnet les attribuait à la production et à la résorption de sulfhydrate d'ammoniaque dans les plaies ; Persoz, J.-B. Dumas, pensaient qu'il y naissait, des cyanhydrates éminemment toxiques; d'Arcet, des ferments; Gueterbrock (1838), une sorte de poison alcaloïdique; Stick et Tiersch, des produits extractifs vénéneux indéterminés. Dès 1822, on connaissait par Gaspard et Stick la toxicité des extraits cadavériques. Plusieurs années après, un physiologiste danois, Panum, revenant en 1855 sur cette question, lui faisait faire un progrès sensible en démontrant que la cause des accidents de la septicémie est bien réellement un poison chimique et non un virus ou un miasme. Il étabht que les matières animales, surtout au début de la putréfaction, contiennent des substances douées d'une si grande activité que 12 à 15 milligrammes suffisent à tuer un petit chien. Ce poison, dit Panum, n'est ni volatil, ni destructible par la chaleur de iOO°. Il est soluble dans l'eau et dans l'alcool et vraisemblablement composé de plusieurs matières vénéneuses \
1. Le premier travail de Panum a paru en langue danoise en 1856 {Bibliolck for Laeger, 1836), puis dans les Archiva de Virchow en 1863 et
6 DÉCOUVKRTE DES PÏUAIAÏNKS ET DES LEL'COMAÏNES.
A la suite du travail de Paiium, plusieurs Universités allemandes, Marburg, Munich, etc., mirent au concours l'étude de la cause de l'infection putride, et, de ISîiG à 18G9, parurent différents mémoires de Hemmer, Schweniuger, L. Miïller, de Raison, Weidenbaum, A. Schmilz, Bergmann et Schmiedeberg, Zuelzer et Sonnenschein, etc., sur cet important sujet. Ces savants confirmèrent l'observation principale de Panum, à savoir que le poison putride se conduit comme un corps de nature chimique ; le nitrate de mercure, le tannin, etc., permettent de le précipiter et de le séparer partiellement, sans altérer son activité * ; mais aucun de ces auteurs ne parvint à isoler le principe vénéneux lui-même. Quant à sa nature, c'était, pour les uns, une substance albuminoïde ; pour d'autres, une matière extractive indéterminée, un corps de la nature des ferments qui, suivant la conception de Liebig, dérivaient des substances protéiques en train de se décomposer, et étaient aptes à transmettre aux tissus vivants le mouvement de destriiction dont ils étaient eux-mêmes le siège.
En 18o6, Bence Jones et Dupré remarquèrent que le foie, les tissus nerveux et divers organes donnent avec l'alcool des exti'ails qui, traités par l'acide sulfurique en léger excès, développent une fluorescence bleue verdàtre. Ils comparèrent ce phénomène à celui que produit le quinine dans les
1864. L'aulcur lui a donné sa dernière forme en le publiant en français dans les Annales de chimie et de physique (S* série), t. IX, p. 350. Ce dernier mémoire est de 1876. II est traduit des Viixhow's Arch. Bd, LX, p. 301, et, par conséquent, il est postérieur de deux ans, comme on va le voir, à mes premières publications.
1. Ces caractères sont ceux des albuminoïdes et propeptones vénéneuses qu'on a découvertes depuis, en elTet, dans les cultures des bactéries putrides. (Voir ///■• Partie.) Le poison seplique de Panum n'était donc pas une ptomaïne, on n'en contenait que des traces. 11 était essentiellement l'orme de toxines proprement dites.
LES PTOMAÏNES
mêmes conditions, et donnèrent à la substance hypothétique à laquelle ils l'attribuaient le nom de chinoïdine animale. Ils reconnurent plus tard eux-mêmes, et divers auteurs avec eux, que cette substance ne préexiste pas dans les tissus et qu'elle dérive de l'action des réactifs acides sur les lécithines et autres composés complexes analogues.
En 1859, Fordos parvenait à extraire du pus bleu une matière cristallisée vénéneuse, à tendance faibleinent basique, la pyocyanine ; découverte intéressante, mais dont ni Fordos ni personne à celte époque, ne comprit la signification. Quelques années après, Bergmann seul d'abord, puis associé à Schmiedeberg*, retirait de la levure de bière putréfiée une petite quantité d'une substance azotée cristallisable, la sepsine. Il supposa gratuitement qu'elle constituait le poison chimique des extraits de Panum ; Bergmann et Schmiedeberg cherchèrent cette substance dans le sang septicémique et n'arrivèrent qu'à des résultats contradictoires. La sepsine, moins active que l'extrait dont elle provenait et que le poison de Panum, fut bientôt mise en doute et perdue de vue.
En 1869, Zuelzer et Sonnenschein parvinrent à extraire de la chair putréfiée un principe azoté vénéneux, dilatant la pupille, propriété qui leur fit comparer ce corps à l'atropine'. Cette substance donnait un précipité jaune floconeux par l'acide phosphomolybdique; un précipité brun jaunâtre par
1. Bergmann, Deutsche Zeitschrift /'. Chirurgie von Hûter u. Lùcke, t. 1; — Journal allemand de chirurgie, t. I, p. 376; — BERGMANN et Schmiedeberg, Médical Centralblatt, 1868, p. 497 ; — Zuelzer et Sonnenschein, Berlin. Klin. Woch., 1869; — A. SCHMiDT, Dissertation inaugurale. Dorpat, 1869.