Les Tragiques
Si jamais l'on pouvait en idée personnifier un siècle dans un individu, d'Aubigné serait, à lui seul, le type vivant, l'image abrégée du sien.
Sainte-Beuve.
ÈME avant de voir le jour, certains d^ffê \<\ livres ont leur destin : habent sua À nÈ Y fata--- Celui-ci est, pour sa part, un à^/^S?* des témoins, une des victimes de la funeste année 1870-71, de notre guerre étrangère et de notre guerre civile. La première l'a arrêté au début de l impression et a sans 'doute avancé la mort de l'éminent écrivain qui devait être le parrain
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de cette édition des Tragiques. La seconde l'a menacé dans son achèvement même ; car les désastreux incendies qui, en découronnant Paris, ont rendu la Commune à jamais exécrable, ont anéanti le cabinet et les travaux posthumes de ce premier éditeur ; et ils n'ont pas épargné non plus celui qui écrit ces lignes : en un mot, peu s'en est fallu que tout ce qui devait permettre la continuation de Vceuvrc ne fut englouti en même temps.
Né dans de telles conjonctures, notre volume peut, en quelque sorte, se faire à lui-même l'application de certains vers de l'auteur des Tragiques, et dire avec lui :
J'ai vu la Fiance affolée. . .
Voicy le reistre noir foudroyer au tiaveis
Les masures de France... Et de doctes brigands...
Et le fuiieux vice
Et le meurtre public sous le nom de justice... Les temples, hospitaux, pillés et outragés, Les collèges détruits par la main ennemie Des citoyens esmus
// peut dire, hélas ! qu'il a vu, lui aussi,
Eschauffer la besiise civile
A fouler sous les pieds tout l'honneur de la ville. . Piper les foibles cœurs du nom de liberté... Courir la multitude aux brutes cruautez... Moins propre à guerroyer qu'à la fureur civile...
Qu'il a été, une fois de plus, appelé A juger quelle beste est un peuple sans bride..
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Et il peut s'écrier avec une amère douleur :
O France désolée ! ô France sanguinaire !
Non pas terre, mais cendre !
Tu donnes aux forains (à l'étranger) ton avoir qui s'esgare !
Comment se défendrait-on aujourd'hui de tels rapprochements ?
Car nos yeux sont tesmoings du subject de nos vers.
Est-ce, en effet, pour son temps seulement que d'Aubigné semble avoir écrit :
Vous ne semez que vent en stériles sillons, Vous n'y moissonnerez que volants tourbillons, Qui, à vos yeux pleurants, folle et vaine canaille, Feront pirouetter les esprits et la paille !
Et n'a-t- il pas été plus prophète, en vérité, qu'il ne voulait l'être, lorsque, maudissant Catherine de Médicis et sa fastueuse création des Tuileries, il prédisait ces sombres destinées :
. . . des os et des charbons, Restes de ton palais et de ton marbre en cendre,
associant encore ici, comme par une sorte de pronostication fatidique, le fatal reistre noir à ces prodigieuses catastrophes, qui n'étaient que trop réellement réservées à nos jours ?
Enfin, peut-on lire sans une impression de rage et de honte rétrospective des vers tels que ceux-ci, qui semblent dater d'hier :
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Après se vient enfler une puissante armée, Remarquable de fer, de feux et de fumée, Où les reistres, couverts de noir et de fureurs, Départent des François les tragiques erreurs I..
M. Prosper Mérimée et M. Ludovic Lalanne, en publiant leurs éditions nouvelles des Aventures du baron de Fœneste ( 1 8 3 5 ) et des Tragiques (1857), regrettèrent de n'avoir pu obtenir communication des manuscrits de d'Aubigné, conservés chez M. le colonel Jronchin , près de Genève. En effet, M. Tronchin, plein d'obligeance d'ailleurs, ne se souciait guère, à cette époque, de mettre ses précieuses archives à la disposition des chercheurs, dont il appréhendait quelque peu la curiosité indiscrète, surtout en ce qui touchait les papiers de d'Aubigné et ceux du célèbre docteur Tronchin, l'ami de Voltaire, parfois sujets à caution 2.
Toujours est-il que, quelques années après, en i863, je fus plus heureux. Je reçus à Bessinges, près
1. Voir, pour tous ces vers, passirn, tome I, p. 40, 45, 5o, Go, 72, 169 et tome II, p. 60, 70, 72, 79, 81, 168, 171.
2. C'est ce que nous avait affirmé M. Sayous, qui d'ailleurs connaissait ces papiers, ayant été exceptionnellement admis à les consulter.
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Genève, dans cette belle propriété du colonel Tronchin oh sont soigneusement gardées ses archives de famille, et le meilleur accueil et la plus complète communication des papiers de d'Aubigné. Dès lors, il me fut permis de publier pour la première fois un inventaire exact de ces documents (Bull, de la Soc. d'Hist. du Protest, franc., XII, 465).
Lorsque, en 1869, MM. Mérimée et Jouaust eurent formé le projet de donner une nouvelle édition des Tragiques, je fus prié par eux de voir, dans un voyage que je faisais alors à Genève, s'il me serait possible de leur procurer une révision du texte imprimé, faite sur le manuscrit de Bessinges. L'autorisation me fut gracieusement accordée et, comme je n'avais pas le loisir d'en profiter moimême, M. Theremin voulut bien, avec une rare obligeance, se charger d'accomplir cette tâche longue et minutieuse. Il s'en est acquitté avec un soin et une promptitude dont nous ne saurions assez le remercier.
Dès le mois d'avril 1870 on put mettre sous presse et M. Mérimée qui réservait ses annotations pour la fin, avait déjà reçu les cinquante-six premières pages du présent volume, lorsque le fléau d'une guerre insensée vint tout à coup précipiter notre pays dans l'abîme des barbaries et des calamités. C'en était donc fait pour longtemps de semblables travaux. Cedat toga armis /... M. Mérimée, déjà
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bien malade, quitta Paris le i i septembre, pour gagner Cannes, où sa santé l'obligeait à chercher chaque hiver un refuge. Ses jours étaient comptés, et il ne se faisait aucune illusion. Il succomba en arrivant, le 2 3 septembre, et le siège de Paris, qui avait commencé le 19, ne nous permit d'apprendre sa mort que trois mois après, par un de ces journaux de Londres qui nous parvenaient irrégulièrement et longtemps après leur date.
Heureux ceux à qui il a été donné de terminer leurs jours à temps pour ne pas assister à ce spectacle navrant de nos misères ! Comme si ce n'eut pas été assez des douleurs et des humiliations que nous avait infligées ce lugubre siège de notre capitale, — siège conduit Dieu sait comme ! et avec quelle funeste infatuation ! — il fallut y ajouter les hontes et les épouvantements d'une autre guerre, — plus quam civile, — d'un second siège, dont l'histoire serait, certes, une page digne de la plume vengeresse de l'auteur des Tragiques /...
Pacis artes colère inter Martis incendia : chose malaisée ! comme le dit d'Aubigné lui-même au début de ses Mémoires. Si pourtant un ouvrage se
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trouvait approprié à de pareilles circonstances, c'était bien celui dont les tableaux portaient ces titres d'une sinistre actualité : Misères, — Princes, — Chambre dorée, — Feux, — Fers, — Vengeances, — Jugement ! N'étaient-ce pas là, en effet, comme les rubriques du cycle infernal que nous venions de traverser ?
J'en fus frappé lorsque M. Jouaust, voulant reprendre le travail interrompu, me demanda de donner mes soins à cette édition. Ainsi que je l'ai déjà dit plus haut, la maison de la rue de Lille où demeurait M. Mérimée ri était plus, le 26 mai \Sjï, qu'un monceau de cendres : sa belle bibliothèque d'érudit et fin connaisseur, qu'il avait léguée à l'Institut, ses riches collections, ses manuscrits, ses correspondances inédites de Victor Jacquemont et de Stendhal, tout était anéanti ! Les matériaux qu'il avait préparés pour l'annotation des Tragiques, et auxquels j'avais moi-même apporté ma petite part, avaient eu le même sort. De mon côté, avec l'Hôtel de ville, entièrement dévoré par les flammes, j'avais vu disparaître, non seulement tous les services si précieux que j'avais à diriger : — Travaux historiques, — Archives, — Etat civil, — Bibliothèque, — Collections de toutes sortes, destinées au musée municipal de l'Hôtel Carnavalet, — mais aussi mon propre cabinet, situé au coin de l'avenue Victoria, et tout ce qu'il renfermait de livres, d'objets, de
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papiers m appartenant, parmi lesquels se trouvaient bien des notes bibliographiques et philologiques, relatives à d'Aubigné, qui me font faute aujourd'hui!...
Le principal restait, mais restait seul : c'est-à-dire la copie de notre volume, qui par bonheur était demeurée à l'imprimerie, et dont sept demi-feuilles [soit 56 pages) se trouvaient déjà tirées. C'est donc là que j'ai commencé ma tâche de réviseur, en suivant les errements qui avaient été adoptés par MM. Mérimée et Jouaust. Chemin faisant, j'ai examiné de près les antécédents des Tragiques, recherché les éclaircissements et les améliorations que comportait notre édition nouvelle.
D'Aubigné avait son poème « depuis trente-six ans et plus» sur le métier, et il ne l'avait pas, tant s'en faut, tenu secret, lorsqu'il se décida en 1 6 1 6 à le publier, sous le voile d'un anonyme transparent et avec l'aide d'une petite ruse littéraire qui ne devait tromper personne. Il supposa un abus de confiance d'un sien serviteur, « le larron Prométhée » , lequel expose, dans un Avis aux Lecteurs, que s'il a dérobé son maître, c'est afin défaire bénéficier le public de
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son larcin, en étant les Tragiques de dessous le boisseau où ledit maître les tenait depuis trop longtemps. Cette première édition est petit in-4, et il est probable qu'elle fut faite à Maillé, comme celle de /'Histoire universelle. En voici le titre :