‹ Les tragiques (volume 4)Chapitre 119 sur 313 · Charles le Téméraire · texte numérisé non relu

Charles le Téméraire

1^2 LesTragiclues.

Ses faussetés, le duc pendit son conseiller.

Le mesme visitant trouve au bout d'un village '•; Une vefve esplorée, un désastre visage, Qui lui cria : «Seigneur, mes ausmosniers amis M'ont donné un linceul, où mon espoux est mis; Mais le pasteur avare , à faute de salaire , Contraint le corps aimé pourrir dans le suaire.» Le duc prend le curé, luy dénonce comment !1 vouloit honorer ce pauvre enterrement; Qu'il fist de tous costez , des parroisses voisines Accourir la prestraille aux hypocrites mines. Le prince fit aux yeux de l'avare troupeau Lier le prestre vif et le mort , peau à peau , F"ront à front, bouche à bouche, et le clergé, qui trem- Abria (') de ses mains ces deux horreurs ensemble., [ble. Où es-tu, juste duc, au temps pernicieux Qiii refuse la terre aux héritiers des cieux ? Encor les nations de ces Alpes cornues De ces fermes cerveaux ne sont pas despourveues. Un Sforce (2) continent est au rang des anciens, Et de cet ordre on voit les libres Vénitiens. Le bon prince de Melphe (?) apparoist davantage, Excellent ornement , mais rare, de nostre aage. Un indigne mari força de sa moitié Par larmes le grand cœur, l'honneur par la pitié; Un tyran fit sa foy et le coulpable pendre. Diffamant un renom ; lors sceut le prince rendre Justice entière à Dieu, vengeance à la douleur, L'honneur à la surprise et la mort au volleur.

Enfin, à train de dueil, le vieil peintre et prophète,

I. Couvrit. — 2. F. A. Sforze, duc de Milan, mort en 1466. Voy. Fegose, De dictis mcmorab., I. 4, cli. ?.

3. Caracioli , prince de Melfi, maréchal de France, mort en 1 j jo. Voy. Brantôme [Capitaines étrangers, édit. du Panthéon, t. I, p. 175 ;, qui raconte plusieurs anecdotes au sujet de la discipline sévère que ce prince avoit établie parmi ses soldats. — Son fils Antoine, évêque de Troyes, abjura le catholicisme.

La Chambre dorée. 1 5 ;

Produit en froid maintien la troupe de retraite,

Ceux qui vont reprochants à leur juge leur sang.

Couronnez de cyprez, ensevelis de blanc.

Leurs mains tendent au ciel , et les ardentes veuës

Regardent préparer un throsne dans les nues,

Tribunal de triomphe en gloire appareillé,

Un regard de Hasmal ('), de feu entortillé. ^^ ^^

Des quatre coins sortoyent comme formes nouvelles ': ■

D'animaux qui portoyent quatre faces, quatre aisles;

Leurs pieds estoyent piliers, leurs mains prestes sortoyent

Leur front d'airain poli quatre espèces portoyent,

Tournans en quatre endroits quatre semblances, comme

De l'Aigle, du Taureau, du Lion et de l'Homme;

Effrayants animaux qui , de toutes les parts

Où en charbons de feu ils lançoyent leurs regards ,

Repartoyent comme esclairs, sans destourner la face.

Et foudroyoyent au loin, sans partir d'une place.

Salomon fit armer son throne droit-disant , Par douze fiers lions de metail reluisant. Afin que chaque pas apportast une crainte ; Mais le siège pompeux de la Majesté sainte Foule aux pieds cent degrés et cent lions vivans, Qui, à la voix de Dieu, descochent comme vents.

La bande que je dis paroissoit esblouie. Et puis toquer des mains de nouveau resjouie, Quand au throsne flambant, dans le ciel arboré, Ils voyent arriver le grand juge adoré. Et, comme elle marchoit sous la splendeur nouvelle, Brillante sur leurs chefs et qui marche avec elle. Ils relèvent en haut leurs appellations. Procureurs advouez de seize nations.

Là les foudres et feux prompts au divin service. S'offrent à bien servir la céleste justice. Là s'advancent les vents diligents et légers

I. Hasmal. Ce mot hébreu est rendu par eUctrum î'ambre) dans la traduction de la Vulgate. Voy. Ezéchiel, 1,4, 27;vni,2.

1 54 Les Tragiqjjes.

Pour estre les hérauts, postes et messagers. Là les esprits aislez adjournent de leurs aisles Les juges criminels aux peines éternelles.

On pense remarquer en cet humble troupeau, Cavagne et Briquemaut ('), signalés du cordeau; Mongommeri(2) y va s'appuyant d'une lance. Le très-vaillant Monthrun (î), puni de sa vaillance; Et mesmes à troupeaux marchent le demeurant De ceux qui ont gagné leur procès en mourant.

Encor aux inhumains Nemesis inhumaine Traisne sa forte, longue et très pesante chaisne, Qui loge en son grand tour un sénat prisonnier, Que fait trotter devant un clerc, marchant dernier. Une autre bouche tient une foule de juges Fugitifs et cerchans leur cliens pour refuges. Que dis-je, leurs cliens? la haute Majesté Les meine aux prisonniers cercher la liberté. Du pain aux confisqués, aux bannis la patrie, L'honneur aux diffamés , aux condamnés la vie. Puis un nœud entre deux, d'un pas triste et tardif, Suyvoyent Brisson le docte, et l'Archer et Tardif(4;. ï is tirent leurs meurtriers, bien fraisés d'un chevaistre ( i ),

1. Gentil.shomnies calvinistes pendus en 1^72. Voy. de Thou, 1. (3; d'Aubigné, Hist. univ., t. 2, p. 566. Voy. encore les Regrets et complaintes de Briqucmûult, avec son épitaphe, 1 572.

2. Gabriel de Montgoniery, qui avoit blessé mortellement Henri II dans le tournoi du faubourg Saint-Antoine. Pris dans Domfront , il fut exécuté en 1 576.

3. Célèbre chef protestant , pris et exécuté en i$7$. Voy. dans les ms. Godefroy (portef. 122 , biblioth. de l'Institut) diverses pièces importantes relatives à son procès.

4. Brisson, président, Larcher, conseiller, à la Grand'- Chambre; Tardif, conseiller au Châtelet de Paris, pendus par les Seize, le !( novembre 1591- L'un des principaux acteurs de cette tragédie fut Bussy-le-Clerc. Voy. l'Estoile à cette date et de Thou.

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