‹ Les tragiques (volume 4)Chapitre 12 sur 313 · I. Edition Reveillé Parise, t. 2, p. 120, i2j · texte numérisé non relu

I. Edition Reveillé Parise, t. 2, p. 120, i2j

xvj Notice.

Le volume s'ouvre par une curieuse Epistre aux Lecteurs, où, comme nous l'avons dit plus haut, d'Aubigné fait exposer par le prétendu voleur de son manuscrit les raisons qui l'ont engagé à le publier, le plan de l'ouvrage , les critiques qu'on lui a adressées, les encouragements qu'il a reçus ; et, tout en faisant son apologie, il y explique le système grammatical qu'il a adopté, et s'excuse sur les conseils <( du bon-homme Ronsard » d'avoir employé des « vocables qui sont françois naturels, qui sentent le vieux, mais le libre et le françois. « — Tout cela est écrit d'un style animé, plein de grâce et d'originalité. J'en dirai autant de la longue préface en vers où l'auteur s'adresse à son livre :

Va, Livre, tu n'es que trop beau Pour estre né dans le tombeau Duquel mon e.xil te délivre.

Seul pour nous deux je vais périr.

Commence, mon enfant, à vivre Quant ton père s'en va mourir.

Sois hardi , ne te cache point, Entre chez les rois mal en point; Que la pauvreté de ta robbe Ne te face honte ni peur, Ne te diminue ou desrobe La suffisance ni le cœur.

Porte, comme au Sénat romain, L'advis et l'habit du vilain Qui vint du Danube sauvage, Et montre hideux, effronté, De la façon , non du langage, La mal-plaisante vérité.

Si on te demande pourquoi Ton front ne se vante de moi , Dis-leur que tu es un posthume

Notice. xvij

Desguisé, craintif et discret; Que la Vérité a coustume D'accoucher en un lieu secret.

Ta trenche n'a or ne couleur; Ta couverture sans valeur Permet, s'il y a quelque joye, Aux bons la trouver au dedans; Aux autres fascheux je l'envoie Pour leur faire grincer les dents.

Ce n'est pas l'amour de la gloire qui le fait mettre au jour son poëme. Il n'est plus aux temps où il adoroit

L'image vaine du renom, Renom de douteuse espérance.

Ici, sans espoir, sansesmoi, Je ne veux autre recompence Que dormir satisfaict de moi.

Les Tragiques sont divisés en sept livres, qui , comme le dit très bien d'Aubigné , ont entre eux le rapport des effets aux causes. Le plan en est fort simple et peut se résumer en quelques mots. Au premier livre , intitulé Misères , le poète nous retrace les calamités et les guerres civiles qui ont désolé la France durant la dernière moitié du XVIe siècle , et qui ont été amenées par les vices des rois et des grands, qu'il flagelle dans le second livre, les Princes; par la corruption et la bassesse des gens de justice , dont la satire est le sujet du troisième livre , la Chambre dorée. Le quatrième, les Feux, est la peinture des persécutions exercées contre les réformés , comme le suivant, les Fers ', est celle de leurs combats et

I. Nous dirions aujourd'hui les glaives ou les épies. Tragiques. b

xvii) Notice.

de leurs victoires. Le sixième, Vengeances, offre le tableau des châtiments dont Dieu a frappé sur cette terre les impies et les persécuteurs, en attendant l'expiation suprême à laquelle le poète nous fait assister en décrivant, dans le Jugement, la fm du monde et le jugement dernier '.

Les deux premiers livres sont, sans contredit , les plus remarquables du poëme , et ils le sont d'une manière absolue. D'Aubigné y déploie une richesse d'images et d'expressions, une véhémence et une énergie de langage dont notre poésie n'offre peut-être pas d'autre exemple. C'est l'idéal de la satire politique. — Je n'écris plus, s'écriet-il dès les premières pages,

Je n'écris plus les feux d'un amour inconnu... Autre fureur qu'amour reluit en mon visage... Nous avortons ces chants au milieu des armées, En délassant nos bras, de crasse tout rouilles, Qui n'osent s'éloigner des brassards dépouillés. Le luth que j'accordois avec mes chansonnettes Est ores estouffé de l'éclat des trompettes. La mort joue elle-même en ce triste échaffaut (2).

Jamais l'affreux malheur des guerres civiles n'a été retracé avec une pareille énergie, soit que le poète nous montre la France comme une mère affligée sur le sein de laquelle ses deux enfants se livrent un combat sacrilège ,

1. Ces sept livres sont d'une étendue fort inégale; ainsi le ■premier contient 1 342 vers, le second 1 s 12, le troisième 390, le quatrième 1420, le cinquième 1 564, le sixième 1 1 36, le septième 1 194, ce qui donne un total de 8558 vers. En ajoutant les 414 vers de la préface , on arrive à un total de 8972 vers.

Notice. xix

Elle voit les mutins tout déchirés, sanglans, Qui, ainsi que du cœur, des yeux se vont cerchans. . . AHonc se perd le lait, le suc de sa poitrine; Puis, aux derniers abois de sa proche ruine, Elle dit : « Vous avez, félons, ensanglanté Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté. Or, vivez de venin, sanglante géniture, Je n'ai plus que du sang pour votre nourriture (')• »

soit qu'il nous représente

les pitoiables mères Pressant à l'estomac leurs enfans esperdus (2) Quand les tambours françois sont de loin entendus.

soit qu'évoquant ses souvenirs de soldat, il nous dépeigne cette chaumière oij un jour il arrive avec les siens ,

une troupe lassée Que la terre portoit, de nos pas harassée.

Mais le « reistre noir » y avoit passé avant eux " comme une tempête », ne laissant que cadavres et mourants :

J'eu peur que ces esprits Protestassent, mourans, contre nous de leurs cris. Mes cheveux estonnez hérissent en ma teste.

J'appelle Dieu pour juge

Là je vis estonnez les cœurs impitoyables. Je vis tomber l'effroi dessus les effroyables (3).

C'est encore le soldat qui parle quand il gémit

2. Et trepidae matres pressera ad pectora natos. {/Eneid. 1. 7, vers 5 18.)

XX Notice.

sur la décadence des François, qui ne savent plus combattieque derrière cîes murailles et tenir garnisons,

Que nos pères fuyoient comme on fuit les prisons...

Quand l'estranger esjamboit leurs barrières,

lis ne daignoient s'enclorre en leurs villes frontières.

L'ennemi, aussitost comm' entré combattu,

Faisoit à la campagne essai de leur vertu.

On appelle aujourd'hui n'avoir rien fait qui vaille

D'avoir percé premier l'espais d'une bataille.

D'avoir premier porté une enseigne au plus hault,

Et franchi devant tous la brèche par assault.

Cela n'est plus vertu.

La voici pour ce temps : bien prendre une querelle Pour un oiseau ou chien, ou garce ou maquerelle, Au plaisir d'un ballet, d'un bouffon gazouillant Qui veut, dit-il, sçavoir si son maistre est vaillant.

Quiconque porte espée

L'espère voir au sang d'un grand prince trempée. De cette loi sacrée ores ne sont exclus Le malade, l'enfant, le vieillard, le perclus : On les monte, on les arme; on invente, on devine Quelques nouveaux outils à remplir Libithine. On y fend sa chemise , on y montre sa peau ; Despouillé en coquin, on y meurt en bourreau.

Ne reconnoit-on pas encore l'accent d'un vrai et grand poète dans cette terrible prière qui termine le premier livre .''

Que ceux qui ont fermé les yeux à nos misères , Que ceux qui n'ont point eu d'oreille à nos prières, De cœur pour secourir, mais bien pour tourmenter, Point de main pour donner, mais bien pour nous oster. Trouvent tes yeux fermés à juger leurs misères; Ton oreille soit sourde en oyant leurs prières; Ton sein ferré soit clos aux pitiez, aux pardons;

Notice. xxj

Ta main sèche et stérile aux bienfaicts et aux dons.

Les voûtes célestes

N'ont-elles plus de foudre et de feux et de pestes ? Ne partiront jamais du trône où tu te sieds, Et la Mort et l'Enfer, qui dorment à tes pieds?

C'est dans le second livre, les Princes, que la satire arrive au dernier degré d'énergie et de violence.

Vous qui avez donné ce subject à ma plume, Vous-mesmes qui avez porté sur mon enclume Ce foudre rougissant acéré de fureur, Lisez-le, vous aurez horreur de votre horreur!... Si quelqu'un me reprend que mes vers eschauffez Ne sont rien que de meurtre et de sang estoffez, Qu'on n'y lit que fureur, que massacre, que rage, Qu'horreur, malheur, poison, trahison et carnage. Je lui respons : Ami, ces mots que tu reprends

Sont les vocables d'art de ce que j'entreprens

Ce siècle, autre en ses mœurs, demande un autre style. Cueillons des fruicts amers, desquels il est fertile.... On dit qu'il faut couler les exécrables choses Dans le puits de l'oubli et au sepulchre encloses, Et que par les escrits le mal resuscité Infectera les mœurs de la postérité; Mais le vice n'a point pour mère la science Et la vertu n'est point fille de l'ignorance (i).

Tout passe sous son fouet vengeur : Catherine de Médicis , Charles de Guise « le cardinal sanglant », Charles IX, François d'Alençon, et surtout Henri III , dont il a fait un portrait vanté à juste titre ^ ; leurs perfides conseillers , les mi-

2. C'est dans ce livre que d'Aubigné, qui est l'un des écrivains les plus originaux de notre littérature, montre à quel

xxij Notice.

gnons , les flatteurs , les assassins , les parjures , les traîtres ', il les voue tous à l'infamie. S'il les quitte un instant, c'est pour y revenir bientôt, et chaque fois avec de nouvelles colères. Les femmes de la cour et les

snles princesses, Garces de leurs valets , autrefois leurs maîtresses,

n'y sont point épargnées ; et pour peindre les débauches de ces autres Messalines il a emprunté les traits les plus acérés de « la mordante hyperbole )) de Juvénal. Jamais le fameux morceau qui précède le

Lupanaris tulit ad pulvinar odorem

n'a été rendu avec plus de bonheur et d'énergie. Il faut lire toute la tirade qui commence par ces vers :

Des citoyens oisifs l'ordinaire discours Est de solenniser les vices de nos cours (2).

Parfois aussi l'indignation du poëte, pour être

point il étoit nourri des grands auteurs de l'antiquité. On peut voir par cette tirade qu'il met dans la bouche de la Fortune (p. II 6; que Tacite, entre autres, étoit sa lecture favorite :

Es-tu poinct envieux de ces grandeurs romaines '

Leurs rigoureuses nwins tournèrent par mes peines

Dedans leur sein vaincu leur fer victorieux.

Je t'espiois, ces jours, lisant, si curieux,

La mort du grand Senèque et celle de Thrasée ;

Je lisois par tes yeux, en ton ame embrasée,

Que tu enviois plus Senèque que NtTon,

PTus mourir en Caton que vivre en Cicéron ;

Tu estimois la mort en liberté plus chère

Que tirer en servant une haleine précaire.

). Voy. p. 106. — 2. Voy. p. 109.

Notice. xxiij

plus contenue, n'en est que plus éloquente et plus terrible, comme dans l'épisode ' où il nous représente un jeune homme , nouveau débarqué à la cour, et qui en voyant tant d'hommes

bien morgans, bien vestus,

Pensoit estre arrivé à la foire aux vertus... Voici un gros amas qui emplit jusqu'au tiers Le Louvre de soldats, de braves chevaliers , De noblesse parée: au milieu de la nue [connue Marche un duc , dont la face au jeune homme in- Le renvoie au conseil d'un page traversant, Pour demander le nom "de ce prince passant. Le nom ne le contente; il pense, il s'esmerveillé : Tel mot n'estoit jamais entré en son oreille. Puis , cet estonnement soudain fut redoublé Alors qu'il vit le Louvre aussitost dépeuplé Parle sortir d'un autre, au beau milieu de l'onde De seigneurs l'adorans comm' un roy de ce monde. Nostre nouveau venu s'accoste d'un vieillard , Et pour en prendre langue il le tire à l'escart. Là, il apprit le nom dont l'histoire de France Ne lui avoit donné ne vent ne congnoissance. Ce courtisan grison , s'esmerveillant de quoy Quelqu'un mesconnoissoit les mignons de son Roy, Raconte leurs grandeurs, comment la France entière , Escabeau de leurs pieds , leur estoit tributaire. A l'enfant qui disoit: « Sont-ils grands terriens Que leur nom est sans nom par les historiens.?» Ilsrespond : «Riendutout; ilssontmignonsdeprince. — Ont-ils sur l'Espagnol conquis quelque province ? Ont-ils par leurs conseils relevé un mal-heur? Délivré leur pays par extrême valleur?

Ont-ils sauvé le Roi , commandé quelque armée ,

I. P. 1 14. Le prince de Condé le fit lireau ducd'Epernon, que d'Aubigné avoit voulu désigner, et qui jura la mort du poète. [Mémoires, p. 125.)

XXIV Notice.

Et par elle gaigné quelque heureuse journée ? » A tout fut respondu : « Mon jeune homme , je croy Que vous estes bien neuf : ce sont mignons du Roy. »

Signalons encore dans ce livre la vision où la Fortune, <c mère aux étranges amours », et la Vertu, se disputent le cœur du jeune homme; et la dernière tirade

Fuyez, Lots, de Sodome et Gomorre bruslantes,

qui se termine par ces vers si pleins de poésie :

Lors que l'esclat D'un foudre exterminant vient renverser à plat Les chesnes resistans et les cèdres superbes. Vous verrez là dessous les plus petites herbes, La fleur qui craint le vent, le naissant arbrisseau, En son nid l'escurieu, en son aire l'oiseau. Sous ce daix qui changeoit les gresles en rosées , La bauge du sanglier, du cerf la reposée, La ruche de l'abeille et la loge au berger. Avoir eu part à l'ombre, avoir part au danger.

Dans le troisième livre, la Chambre dorée, aux princes succèdent les gens de justice, ces autres persécuteurs de l'Église. La Justice, la Piété, la Paix, chassées de la terre, viennent gémir aux pieds de l'Éternel et réclamer son appui.

La terre est-elle pas ouvrage de ta main ? Elle se mesconnoit contre son souverain; La félonne blasphème, et l'aveugle insolente S'endurcit et ne ployé à ta force puissante.

Les Anges joignent leurs prières à celles des fugitives ;

Notice. xxv

De mesme en quelque lieu vous pouvez avoir leu ; i ), Et les yeux des vivants pourroient bien avoir veu Quelque empereur ou roy tenant sa cour plainière Au milieu des festins, des combats de barrière, En l'esclat des plaisirs, des pompes; et alors Qu'à ces princes chéris il monstre ses trésors, Voici entrer à coup une vefve éplorée.

Qui foulle tout respect, en deuil démesurée. Qui conduit le corps mort d'un bien aimé mari, Ou porte d'un enfant le visage meurtri... Le bon roi quitte alors le sceptre et la séance , Met l'épée au côté et marche à la vengeance.

Dieu se lève en courroux, et, au travers des cieux, Perça, passa son chef...

Les rois, espouvantez, laissent cheoir, paslissans , De leurs tremblantes mains les sceptres rougissans. . .

L'Univers arresté

Adore en frémissant sa haulte Majesté.

Les regards de Dieu s'arrêtent sur Paris et sur le Palais de Justice; il descend, il s'approche, mais il trouve

. . . l'estoffe et les durs fondemens Et la pierre commune à ces fiers batimens D'os, de têtes de morts ; au mortier exécrable Les cendres des brijiés avoient servi de sable, L'eau qui les détrempoit étoit du sang versé.

Le poète nous décrit ensuite les habitants de ce séjour,

Mercenaires, vendans la langue, la faveur, Raison, autorité, ame, science et cœur.

xxvj Notice.

Puis il nous fait entrer dans

la Chambre Dorée

De justice jadis, d'or maintenant parée.

Là voit-on présider

Sur un trône élevé l'Injustice impudente.

Sa balance aux poids d'or trébuche faussement.

Près d'elle sont assis ses conseillers : l'Avarice, l'Ambition , « qui se tue en se faisant cognoistre », l'Envie , la Colère , la douce Faveur, l'Ivrognerie, l'Hypocrisie,

Qui parle doucement, puis sur son dos bigot Va par zelle porter au buscher un fagot ;

la Vengeance,

Aux yeux noirs, enfoncés sous Fespaisse paupière,

au teint noir, palissant ,

Qui croist et qui devient plus forte en vieillissant ;

la Jalousie, l'Inconstance, la Stupidité, l'Ignorance, la Cruauté, la Passion, la Haine, la Vanité, la Servitude « à la tête rasée », la Bouffonnerie, la chauve Lu.xure, la Foiblesse, la Paresse.

Là sous un sein d'acier, tient son cœur en prison La taciturne, froide et lasche Trahison.

A ses côtés sont l'Insolence, la Formalité; et enfm

Au dernier coin se sied la misérable Crainte :

Sa pâlissante vue est des autres éteinte,

Son œil morne et transi en voyant ne void pas.

Notice. xxvij

Son visage sans feu a le teint du trépas,

Son advis ne dit rien qu'un triste oui qui tremble ( i ).

Non loin du Palais, Dieu aperçoit la Bastille,

Un funeste chasteau, dont les tours assemblées Ne monstroient par dehors que grilles redoublées... La faim plus que le feu esteint en ces tasnières. Et la vie et les pleurs des âmes prisonnières (2).

Puis, après une violente sortie contre les inquisiteurs , le poète , par une transition peu ménagée, fait défiler devant le trône de Dieu , comme escorte de la « blanche Thémis », les princes « qui ont justement jugé », et je dois dire que la compagnie est un peu mêlée. On y voit Moïse, Josué, David, Daniel, Aristide, Agésilas, Ochus l'Égyptien, Agathocle, les Caton et

le très heureux Auguste,

Qui régna justement en sa conquête injuste,

Justinien, Sforce, etc., etc. Le livre finit par un dithyrambe en l'honneurd'Élisabeth d'Angleterre, et une malédiction contre les persécuteurs.

Voici marcher de rang par la porte dorée L'enseigne d'Israël dans le ciel arborée, Les vainqueurs de Sion , qui , au pris de leur sang, Portans l'escharpe blanche, ont pris le caillou blanc. Ouvre, Jérusalem, tes magnifiques portes : Le lion de Juda, suivi de ses cohortes, Veut régner, triompher et planter dedans toi L'estendart glorieux, l'auriflam' de la foy.

Tel est le début pompeux du livre IV, les Feux,

xxviij Notice.

qui n'offre guère qu'un récit des persécutions religieuses depuis les Albigeois. C'est un véritable martyrologe, semé de harangues et de professions de foi.

Dans le cinquième livre, les Fers, que l'auteur trouvoit « plus hardy et plus eslevé que les autres 1), Dieu, après avoir parcouru le monde, est remonté au ciel. Au milieu des anges s'est glissé Satan. Il s'avoue vaincu, car les tortures et la mort n'ont point ébranlé la constance des fidèles; mais, dit-il, en s'adressant à Dieu,

Mais si tu veux tirer la preuve de ces âmes,

Oste-les des couteaux, des cordeaux et des fiâmes;

Laisse l'aize venir, change l'adversité

Au favorable temps de la prospérité;

Mets-les à la fumée et au feu aes batailles,

Verse de leurs haineux à leurs pieds les entrailles...

Puis après, tout soudain que ta face changée

Abandonne sans peur la bande encouragée.

Et lors, pour essayer ces haults et braves cœurs.

Laisse-les chatouiller d'ongles de massacreurs...

Des princes les meilleurs aux combats périront.

Les autres au besoin, lasches, les trahiront...

Si tout ne réussit, j'ay encor un tison

Dedans mon arcenal , qui aura sa saison.

C'est la guerre d'argent qu'après tout je prépare.

Quand le règne sera hors des mains d'un avare.

Dieu, pour éprouver les siens, cède au.x instances de Satan ', qui disperse aussitôt ses noires légions dans toutes les provinces de France.

I. J'ai à peine besoin de faire remarquer que le fonds de cette fiction poétique est puisé dans les deux premiers chapitres du livre de Job.

Notice. xxix

C'est là qu'apparoissent « les tableaux célestes », dont avec beaucoup de raison Rapin avoit blâmé l'invention ' . Il est certain que, si on l'eût écouté, cette partie y auroit singulièrement gagné en clarté. L'auteur est , dans un songe , transporté au ciel, et là Coligny lui montre des tableaux où les anges eux-mêmes ont retracé les massacres des calvinistes, leurs défaites et leurs triomphes depuis le commencement des guerres civiles jusqu'aux victoires d'Arqués et d'ivry. Cette suite de récits, où le poète, devenu historien, semble n'avoir voulu rien oublier, est, je dois le dire , pleine d'incohérence, de bizarrerie et d'obscurités. On ne sait pas toujours qui prend la parole de lui ou de son guide. Puis vient, sans aucune transition, une vision où est mis en scène l'Océan ^ indigné de voir souiller la pureté de ses ondes par le sang que versent dans ses flots les fleuves de la France. Enfin l'auteur, courbant la tête sous la honte de sa patrie , termine, cette fois encore, par une ardente imprécation , dont quelques vers font souvenir de l'imprécation de Camille.

Ah ! que nos cruautez fussent ensevelies

Dans le centre du monde!

Parmi les estrangers nous irions sans danger. L'œil guay, la teste hault; d'une brave assurance Nous porterions au front l'honneur ancien de France. Estrangers irritez, à qui sont les François

2. On peut rapprocher ce passage des premiers vers de l'épître de Boileau :

Aux pieds du mont Adule, entre mille roseaux...

XXX Notice.

Abomination, pour Dieu, faictes !e choix De celuy qu'on trahit et de celuy qui tue... Nuus sommes plains de sang ; l'un en perd, l'autre en L'un est persécuteur, l'autre endure martyre, [lire; Regardés qui reçoit ou qui donne le coup; Ne criés sur l'agneau quand vous criés au loup. Venés, justes vangeurs : vienne toute la terre, A ces Gains françois, d'une immortelle guerre, Redemander le sang de leurs frères occis.

« Le livre qui suit , Vengeances , est , dit l'auteur, théologien et hisîorial. » Je ne m'y arrêterai point. D'Aubigné y a traité le même sujet que Lactance dans son célèbre traité De morîibns persccutorum. C'est le récit des châtiments et des supplices que depuis le commencement du monde Dieu a infligés sur cette terre aux meurtriers et aux persécuteurs, depuis Gain jusqu'à Henri IlL Je n'ai pas besoin de dire qu'il ne faut pas y chercher la vérité histo ique, qui est trop souvent sacrifiée à <■ la haine partisanne » Malgré l'aridité et la monotonie inhérente à un pareil sujet, traité en plus de onze cents vers, il y a là encore quelques belles pages. Je signalerai celles où d'Aubigné déplore les égaremens de sa jeunesse.

J'ay senti l'esguillon, le remors violent De mon ame blessée, et ouy la sentence Que dans moy contre moy chantoit ma conscience. Mon cœur vouloit veiller, je Pavois endormi ; Mon esprit estoit bien de ce siècle ennemi. Mais, au lieu d'aller faire au combat son office Satan le destournoit au grand chemin du vice. . . . J'ay v&u des creux enfers la caverne profonde, J'ay esté balancé des orages du monde ;

Notice. xxxj

Aux tourbillons venteux des guerres et des cours, Insolent, j'ay usé ma jeunesse et mes jours : Je me suis pieu au fer (')• David m'est un exemple Que qui verse le sang ne bastit pas le temple ; J'ay adoré les rois, servi la vanité, Estouffé dans mon sein le feu de vérité (2).

L'heure du châtiment a enfin sonné, et dans le livre VII, qui est la conclusion de l'ouvrage, nous assistcns à l'expiation suprême , au jugement dernier. Au moment de poser la plume, le poète est devenu encore plus implacable, et, tout en se livrant à de subtiles discussions théologiques sur les mystères de l'autre vie 5, il a comme réuni en un faisceau ses plus violentes invectives contre les tyrans, la papauté, les persécuteurs et les apostats; dans ses terribles accents on retrouve une inspiration puissante , qu'il a puisée

1. D'Aubigné se rappeloit probablement, en écrivant ce vers, qu'il avoit fait massacrer de sang-froid vingt- deux soldats de Dax qui s'étoient rendus à lui sans combat. [^Mémoires, p. 226.)

2. P. 266. La jeunesse de d'Aubigné paroît avoir été fort orageuse, autant du moins qu'on peut en juger d'après le récit qu'il en fait dans ses Mémoires. Même après la Saint-Barthélémy, il resta à la cour auprès de Henri de Navarre et y fit amitié avec le duc de Guise. Bussy d'Amboise et d'autres seigneurs catholiques dont il avoit gagné les bonnes grâces par « ses caprioles et ses affecteries de cour ; » aussi a-t-il épargné le premier dans les Tragiques; il lui arriva même de combattre sous ses ordres, à Dormans, les protestants, qui y furent défaits.

3. D'Aubigné avoit de grandes prétentions en théologie. Dans un moment de découragement et d'ennui, à l'âge de trente-quatie ans, il eut la pensée, qui ne lui dura guère, de se convertir. Il se mit alors à lire les Pères de l'Eglise et les controversistes, ce qui lui permit plus tard de lutter avec

XXXI) Notice.

aux livres saints, d'où Racine devoit plus tard tirer un chef-d'œuvre '.

Le fils de l'homme apparoît :

Des-jà l'air retentit et la trompette sonne.

* Le soleil radieux

N'est qu'une noire nuict au regard de ses yeux.

Les morts ressuscitent

Et sortent de la mort comme l'on sort d'un songe.

Tout se dresse contre les persécuteurs, tout, jusqu'aux éléments.

« Pourquoy (dira le feu) avez-vous de mes feux. Qui n'estoient ordonnez qu'à l'usage de vie, Faict des bourreaux, valets de vostre tyrannie ? » L'air encor une fois contr'eux se troublera, Justice au juge sainct, trouble, demandera. Disant : « Pourquoy, tyrans et furieuses bestes, M'empoisonnastes-vous de charongnes, de pestes, Des corps de vos meurtris ? « — « Pourquoy, diront les eaux, [seaux?»

Changeastes-vous en sang l'argent de nos ruis- Les monts qui ont ridé le front à vos supplices : « Pourquoy nous avez-vous rendus vos précipices ?»

Dieu prononce sa sentence :

« Vous qui m'avez vestu au temps de la froidure, Vous qui avez pour moy souffert peine et injure,

avantage contre les docteurs catholiques, et entre autres du Perron.

1. Je vous en veux, à vous, apostats dcgcnères, Qui léchés le sang frais tout fumant de vos pères Sur les pieds des tueurs (p. 304).

Voy. encore la malédiction sur Paris, p. 310.

Notice. xxxiij

Qui à ma sèche soif et à mon aspre faim Donnastes de bon cœur vostre eau et vostre pain ; Venez, race du ciel, venez, esleuz du père; Vos péchés sont esteints, le juge est vostre frère ; Venez donc, bien-heureux, triumpher pour jamais Au royaume éternel d'une éternelle paix.... » « Vous qui avez laissé mes membres aux froidures, Qui leur avez versé injures sur injures, Qui à ma sèche soif et à mon aspre faim Donnastes fiel pour eau et pierre au lieu de pain ; Allez, maudits, allez grincer vos dents rebelles Au gouffre ténébreux des peines éternelles (i). ->•>

Les bienheureux entonnent l'hymne éternelle , à laquelle répondent les gémissements des damnés, pour qui

de l'enfer il ne sort Que l'éternelle soif de l'impossible mort.

Tel est ce poème étrange , plein de grandeur et d'originalité ; il est unique dans notre littérature et on pourroit l'appeler Vépopée du calvinisme, car un profond sentiment religieux y règne d'un bout à l'autre. Malheureusement, loin de dominer son temps , d'Aubigné en a subi l'influence. A côté de beautés de premier ordre abondent des puérilités , des antithèses, des jeux de mots. La langue, qui atteint souvent une rare précision et une admirable énergie , est trop souvent aussi incorrecte , confuse et obscure. On sent que le grand siècle n'est pas encore venu , mais on sent qu'il va venir.

Je n'ai pu absolument , dans les auteurs du

Tragiques. c

xxxiv Notice.

temps, rien découvrir qui nous fît connoître quelle impression \esTragiques avoient faite sur le public au moment de leur apparition. Des calvinistes ils reçurent sans nul doute un excellent accueil, qui dut encourager l'auteur à publier, comme il le fit presque immédiatement après, les premières parties de Fdneste et de son Histoire universelle. Quant aux catholiques , à part quelques curieux, l'ouvrage dut être repoussé par eux , car je ne sais pas quel charme ils auroient pu trouver à la lecture de ces vers où leurs traditions et leurs croyances étoient vouées au mépris.

Et puis bientôt, grâce à Malherbe et à son école, grâce à l'Académie, il se creusa un abîme entre la langue et la poésie du XVIIe siècle et celle du XVIe. C'est là ce qui explique l'oubli profond oh , pendant près de deux cents ans, on a laissé les Tragiques , qui ne furent guère ius que d'un petit nombre de critiques et d'érudits '.

Un mot maintenant sur la manière dont j'ai accompli la tâche bien laborieuse d'éditeur des Tragiques.

I . Depuis une quarantaine d'années d'Aubigné a été l'objet d'assez nombreuses études, auxquelles on peut recourir pour compléter ce que j'en ai dit plus haut. Je citerai entre autres : Viollet- Leduc, Histoire de la satire en France, publiée en tête des œuvres de Régnier; Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au XVIe siècle; Gérusez, Essais d'histoire littéraire; Haag, la France protestante, art. Aubigné; vicomte de Gaillon , analyse très étendue des Tragiques dans le Bulletin du bibliophile (janvier 1854); L. Feugère, notice sur d'Aubigné [Revue contemporaine, 185}); et enfin Sayous, Etudes littéraires sur les écrivains de la Réformation. Ce dernier travail est d'un très grand intérêt.

Notice. xxxv

J'ai établi le texte au moyen de l'édition de 1616 et de l'édition sans date, les seules connues, comme je pense l'avoir démontré plus haut. J'ai cru devoir respecter l'orthographe excessivement irrégulière de l'auteur, car elle peut offrir quelques renseignements aux philologues.

J'ai eu soin d'indiquer en note les variantes un peu importantes. Quant aux additions faites par d'Aubigné dans la réimpression de son poème, je les ai toujours placées entre crochets [ ]. Les deux éditions offroient quelques vers ou quelques parties de vers laissées en blanc, et qui se rapportoient presque toutes à Catherine de Médicis '. Ces lacunes étoient remplies à la main sur deux exemplaires, appartenant, l'un à M. Beaupré, conseiller à la cour impériale de Nancy, l'autre à M. Maxime Du Camp, qui ont eu l'extrême obligeance de me les communiquer. Le lecteur les distinguera facilement, car elles sont en caractères italiques ^.

D'Aubigné, qui , sur ce point , se rendoit parfaitement justice, annonçoit dans VEpistre aux Lecteurs , que la seconde édition contiendroit '< quelques annotations pour éclaircir les endroits les plus difficiles 5. » Cette promesse n'a pas reçu son exécution, et je l'ai regretté à chaque instant : car, si, même à l'époque où d'Aubigné écrivoit, quelques pages pouvoient paraître obscu-

1. Ce scrupule, assez singulier chez d'Aubigné, s'explique par le fait qu'au moment où les Tragiques parurent, une autre Médicis , Marie, étoit sur le trône de France.

2. Il n'y a d'italiques ne se rapportant pas à ces lacunes qu'aux pages 199 et 202.

J. Voy. p. 4.

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res à ses lecteurs , on peut juger ce qu'elles sont aujourd'hui pour nous qui sommes séparés de son temps par deux siècles et demi. Tout se réunissoit d'ailleurs pour rendre la tâche de commentateur pénible et difficile. Le style du poète est loin d'être toujours clair. La ponctuation qu'il a adoptée est aussi défectueuse que possible , et la corriger n'a pas été chose facile. De plus, comme il s'en vante, et suivant en ce point les préceptes de son maître Ronsard, il a tenu à employer u des vocables qui sentent le vieux » ; aussi, pour quelques-uns', j'ai dû renoncer à donner une explication satisfaisante. — A côté des mots gascons ou poitevins, se trouvent encore des mots hébreux et d'autres mots qu'il a tirés directement du latin ou du grec, mais qu'il n'est point parvenu à naturaliser.

Quant aux allusions aux événements et aux personnages de son temps , elles abondent et sont souvent fort enveloppées. Je n'ai rien négligé pour les découvrir ; mais quelques unes m'ont paru trop vagues pour que je hasardasse une explication, et d'autres ont dû certainement m'échapper. J'ai été puissamment aidé dans mes recherches par les autres ouvrages de d'Aubigné, ses Mémoires, son Histoire universelle, Fxnesîe, et la Confession de Sancy. L'Estoile aussi m'a fourni de précieuses indications que j'aurois en vaincherchéesailleurs. Il en est demême de VApologie pour Hérodote, ce virulent pamphlet où ont été accueillis tant de bruits et de calomnies absurdes, et où d'Aubigné a puisé à pleines mains.

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