‹ Les tragiques (volume 4)Chapitre 140 sur 313 · L'autre monde. — 3. En plein jour · texte numérisé non relu

L'autre monde. — 3. En plein jour

i86 Les Tragiques.

Israël irrité courut aux justes armes.

On vint des feux au fer; lors il s'en trouva peu Qui , de lions aigneaux , vinssent du fer au feu : En voicy qui la peau du fier lion posèrent, Et celle des brebis encores espousèrent.

Vous, Gastine et Croquet, sortez de voz tombeaux; Icy je planteray vos chefs luisans et beaux : Au milieu de vous deux je logeray l'enfance De vostre commun fils, beau mirouer de constance. Il se fit grand docteur en six mois de prisons; Dans l'obscure prison par les claires raisons Il vainquit l'obstiné, redressa le débile; Asseuré de sa mort , il prescha l'Evangile. L'escole de lumière en cette obscurité Donnoit aux enferrez l'entière liberté.

Son ame de l'enfer au paradis ravie, Aux ombres de la mort eut la voix de la vie; A Dieu il consacra sa première fureur, Il fut vif et joyeux : mais la jeune verdeur De son enfance tendre et l'aage coustumière Aux folles gayetez n'eut sa vigueur première Qu'à consoler les bons et s'ejouir en Dieu. Cette estoile si claire estoit au beau milieu Des compagnons captifs, quand du seuil d'une porte Il se haussa les pieds pour dire en cette sorte :

« Amis, voicy le lieu d'où sortirent jadis De l'enfer des cachots dans le haut paradis Tant de braves tesmoings, dont la mort fut la vie , Les tormens les plaisirs, gloire l'ignominie. Ici on leur donnoit nouvelle du trespas : Marchons sur leurs desseins ainsi que sur leurs pas. Nos péchez ont chassé tant de braves courages, On ne veut plus mourir pour les saincts tesmoignages : De nous s'enfuit la honte et s'aproche la peur : Nous nous vantons de cœur et perdons le vray cœur. Dégénérés enfans, à qui la fausse craincte Dans le foyer du sein glace la braize esteinte,

Les Feux. 187

Vous perdez le vray bien pour garder le faux bien , Vous craignez un exil qui est rien, moins que rien: Et, pensans conserver ce que Dieu seul conserve, Aux serfs d'iniquité vendez vostre ame serve : Ou vous, qui balancez dans le choisir douteux De l'un ou l'autre bien, cognoissez bien les deux. ....^ Vous perdez la richesse et vaine et temporelle : '"' *■' Choisissez : car il faut perdre le ciel ou elle : Vous serez appauvris en voulans servir Dieu , N'estes-vous point venus pauvres en ce bas lieu? Vous aurez des douleurs, vos douleurs et vos doutes Vous lairront sans douleur ou vous les vaincrez toutes. Car de cette tourmente il n'y a plus de port Que les bras estendus du havre de la mort. Cette mort, des payens bravement desprisée, Quoy qu'elle fust d'horreurs fièrement desguisée , N'espouvantoit le front, mais ils disoient ainsi : Si elle ne fait mieux , elle oste le souci , Elle esteint nos tourmens si mieux ne peut nous faire , Et n'y a rien si doux pour estre nécessaire. L'ame cerche tousjours de sa prison les huis D'où, pour petits qu'ils soient, on trouve les pertuis. Combien de peu de peine est grand aise ensuyvie , A moins de mal on sort que l'on n'entre en la vie: La coustume rend douce une captivité :

Nous trouvons le chemin bref à la liberté: L'amère mort rendra toute amertume esteinte: Pour une heure de mort avoir vingt ans de crainte! Tous les pas que tu fais pour entrer en ce port Ce sont autant de pas au chemin de la mort. Mais crains-tu les tourmens qui, à ta dernière heure, Te font mourir de peur avant que tu te meure ? S'ils sont doux à porter, la peine n'est qu'un jeu , Ou s'ils sont violens ils dureront fort peu. [Ce corps est un logis par nous pris à louage Que nous devons meubler d'un fort léger mesnage, Sans y clouer nos biens ; car après les trespas Ce qui est attaché nous ne l'emportons pas.]

i88 Les Tragiqjjes.

Toy donc, disoit Senèque, avec tes larmes feintes

Qui vas importunant le grand Dieu de tes plaintes ,

Par toy tes maux sont maux, qui sans toy ne sont tels.

Pourquoy te fasches-tu ? Car entre les autels

Où tu ouvres de cris ta poictrine entamée ,

Où tu gastes le bois, l'encens et la fumée,

Venge-toy de tes maux , et au lieu des odeurs

Fais y fumer ton ame avec tous tes malheurs.

Par là ces braves cœurs devindrent autochiresC):

Les causes seulement manquoient à leurs martires.

Cet ignorant troupeau estoit précipité

De la crainte de craindre en l'autre extrémité.

Sans sçavoir quelle vie iroit après leurs vies,

Ils mouroient doucement pour leurs douces patries.

Par là Caton d'Utique et tant d'autres Romains

S'occirent (mais malheur! car c'estoit par leurs mains).

Quels signalez tesmoings du mespris de la vie

De Lucresse le fer, les charbons de Porcie(2).

Le poison de Socrate estoit pure douceur.

Quel vin qui ait cerché la plus froide liqueur

Des glaçons enterrez , et q^uelle autre viande

De cent desguisemens se ht onc si friande .?

Mais vous, qui d'autres yeux que n'avoient les payens Voyez les cieux ouverts, les vrais maux, les vrais biens, Quels vains noms de l'honneur, de liberté, de vie Ou d'aize vous ont peu troubler la fantaisie ? Serfs de Satan le serf, estes-vous en honneur.? Aurez-vous liberté enchainans vostre cœur ? Deslivrez-vous vos fils, vos filles et vos femmes, Les livrant à la géhenne, aux enfers et aux fiâmes?

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