Soin. Voy. plus haut, p. 137, note
336 Les Tragiqjjes.
Mais n'estoient rien au pris de Testai anobly Où leur chef rayonnant de nouvelle figure Avoit haut enlevé leur cœur et leur nature, Ne pouvant regretter aucun plaisir passé , Quand d'un plus grand bon-heur tout heur fut effacé. Nul secret ne leur peut estre lors secret, pource Qu'ils puisoient la lumière à sa première source ; Ils avoient pour miroir l'œil qui faict voir tout œil, Ils avoient pour flambeau le soleil du soleil. Il faut qu'en Dieu si beau toute beauté finisse, Et, comme on feint jadis les compagnons d'Ulisse Avoir perdu le goust de tous friands appas, Ayant faict une fois de Lothos un repas, Ainsi nulle douceur, nul pain ne faict envie Après le Man (1), le fruict du dou.v arbre de vie : L'ame ne souffrira les doutes pour choisir. Ni l'imperfection que marque le désir.
Le corps fut vicieu.x qui renaistra sans vices, Sans tache, sans porreaux , rides et cicatrices; En mieux il tournera l'usage des cinq sens. Veut-il soiiefve (2) odeur ? Il respire 1 encens Qu'offrit Jésus en croix, qui, en donnant sa vie. Fut le prestre, l'autel et le temple et l'hostie. Faut-il des sons? le Grec qui jadis s'est vanté D'avoir ouy les cieux, sur l'Olympe monté, Seroit ravy plus haut quand cieux, orbes et pôles Servent aux voix des saincts de luths et de violes; Pour le plaisir de voir, les yeux n'ont poinct ailleurs Veu pareilles beautez ny si vives couleurs. Le goust qui fit cercher des viandes estranges Aux nopces de l'Agneau trouve le goust des Anges, Nos mets délicieux, tousjours prests sans apprests : L'eau du rocher d'Oreb, et le Man tousjours frais : Nostre goust, qui à soy est si souvent contraire, Negoustera l'amer doux, ni la douceur amère(}),
I. La manne. — 2. Suave. — 3. Ce vers a treize pieds : il faudroit écrire goustra, au lieu de goustera.
Jugement. 337
Et quel toucher peut estre, en ce monde, estimé Au pris des doux baisers de ce fils bien aymé ! Ainsi, dedans la vie immortelle et seconde Nous aurons bien les sens que nous eusmes au monde, Mais, estans d'actes purs, ils seront d'action Et ne pourront souffrir infirme passion : Car ailleurs leurs effects iront cercher et prendre ('), Le voir, l'odeur, le goust, le toucher et l'entendre ; Au visage de Dieu seront noz saincts plaisirs. Dans le sein d'Abraham fleuriront nos désirs, Désirs, parfaicts amours, hauts désirs sans absence. Car les iruicts et les fleurs n'y font qu'une naissance.
Chetif, je ne puis plus approcher de mon œil L'œil du ciel ; je ne puis supporter le soleil. Encortout esbioùi, en raisons je me fonde Pour de mon ame voir la grand' ame du monde, Sçavoir ce qu'on ne sçait et qu'on ne peut sçavoir. Ce que n'a ouy l'oreille et que l'œil n'a peu voir; Mes sens n'ont plus de sens, l'esprit de moi s'envole, Le cœur ravi se taist, ma bouche est sans parole : Tout meurt, l'ame s'enfuit, et reprenant son lieu , Extatique, se pasme au giron de son Dieu.