AVERTISSEMENT
■^■^^u mois de septembre 1852 — il y a quatre ans — je fis imprimer un
'prospectus dans lequel je disais « Pour un très grand nombre de
^ personnes — et de personnes instruites — la littérature française se compose des ouvrages d'une vingtaine d'auteurs du XVII^ siècle etduXVIIIe; la poésie française commence avec Boileau, le théâtre avec Corneille, le roman avec Le Sage. Tout ce qui est antérieur est dédaigné
comme produit d'une époque barbare
'( En fixant ainsi au milieu du dix-septième siècle l'origine de notre littérature , on supprime précisément ce qu'elle a de spontané , de vraiment national. A partir de cette époque , en effet , nos écrivains , familiarisés avec les lettres grecques et latines, ne songent plus qu'à imiter les modèles d'Athènes et de Rome, et l'on voit tomber dans un oubli profond tout ce qui constitue notre littérature du moyen âge , si riche et si variée , ces légendes naives , ces épopées chevaleresques, ces mystères, et, enfin, ces poésies légères ou satiriques , ces contes , ces facéties , partie d'autant plus importante de notre littérature
qu'elle représente plus essentiellemenl le côté saillant de l'esprit national.
« Si ces richesses littéraires sont généralement ignorées-, ce n'est pas, il faut être juste, qu'on n'ait rien fait pour les tirer de l'oubli : quelques écrivains de la fin du siècle dernier y ont travaillé avec plus dt bonne volonté que de bonheur. Plus tard , d'importantes pubhcations ont eu lieu ; mais il s'en faut que la mine soit épuisée. Ajoutons
3ue la plupart des ouvrages du moyen âge publiés ans ces derniers temps ont été tirés à petit nombre , se vendent fort cher, et ne sont pas réellement à la portée du vrai public.
a Aujourd'hui cependant l'élan est donné. Le public veut connaître cette époque ignorée et si long-temps calomniée, le moyen âge. »
Ce prospectus annonçait une Revue mensuelle qui devait paraître à partir du mois de janvier 1853, ^^ reproduire les principaux monuments de la littérature du moyen âge. Mais je ne tardai pas à abandonner le projet de cette publication périodique. Je pensai qu'il valait mieu.x publier chaque ouvrage séparément , en volumes d'un format commode, dignes de tous par leur exécution matérielle, à la portée de tous par la modicité de leur prix. Le plan de la Bibliothèque dzcviriennc était trouvé , du moins quant à la partie matérielle. Au point de vue littéraire, il fallait le compléter. Il ne s'agissait plus exclusivement du moyen âge : avec ma nouvelle combinaison, il devenait possible d'étendre considérablement mon cadre , et de reproduire une foule d'ouvrages postérieurs au moyen âge , mais précieux pour l'étude des moeurs Je la littérature et de l'histoire ; de pla-
cer dans un nouveau jour, au moyen de travaux consciencieux, les chefs-d'œuvre de notre littérature classique.
Je me mis immédiatement à l'œuvre. En donnant à ma collection le titre de BibHothèt:jue elzcvirienne, je m'imposais des obligations difficiles à remplir. Les petits volumes sortis des presses des Elzevier sont imprimés avec une perfection qui fera toujours l'admiration des connaisseurs. La netteté des caractères, l'élégance des ornements, la qualité du papier, tout concourt à faire de ces volumes des livres admirables. La typographie a fait d'immenses progrès depuis deux siècles sous le rapport des moyens d'exécution , mais quant aux résultats, il n'en est pas de même. Les plus beaux livres de notre époque sont imprimés dans un format peu commode, sur du papier très blanc, brillant, glacé, satiné, mais brûlé, cassant et d'une qualité déplorable, avec des caractères mal proportionnés et difficiles à lire. Rien de tout cela ne pouvait me convenir. Je n'eus pas grand'peine à trouver le format : c'est celui des Elzevier un peu agrandi , avec cette différence que la feuille est tirée in-i6, ce qui donne des volumes plus réguliers que l'in-ia des Elzevier. Le papier, il fallut le faire fabriquer, car on ne fait plus guère de papier de fille ; filigrane, qui reproduit mon nom , prouve la destination de celui que j'emploie. Quant aux caractères, je fis faire des fontes de ceux qui me parurent les plus convenables, en attendant qu'il me fût possible d'employer ceux que je devais faire graver. Les ornements furent copiés par M. Le Maire, un graveur habile, sur ceux dont se ser\'aient les El-
zevier. Les imprimeurs se prêtèrent à des mcifications qui assuraient la régularité du tine. Tout cela prit beaucoup de temps, et les ml: premiers volumes de la Bibliothèque elzeviriennu' rentmis en vente seulement au mois d'août !8|,
Ma collection fut accueillie avec faveur, '.e public se chargea de prouver qu'elle répondaîà un besoin. La critique se montra d'une extrêie bienveillance. Bref, le succès de la Bibliothèv eltevirienne fut assuré dès l'appparition des p*miers volumes , et depuis il ne s'est pas démeii,
Je n'ai pas voulu jusqu'ici donner un cata*gue détaillé des ouvrages qui doivent compot la Bibliothèque ehevirienne. Je craignais de foif nir des indications utiles à des concurrents pi scrupuleux. C'est un fait malheureusement \x\ connu que, lorsqu'une nouvelle combinaison ( librairie réussit , chacun se croit autorisé à mi\ cher dans la voie de l'inventeur. Mais, po: moi, le danger s'amoindrit chaque jour : le nor^ bre des volumes déjà publiés et des volumes pré; à paraître , le matériel dont je dispose, l'affectici des érudits qui veulent bien concourir à l'accroil sèment de ma collection , et , enfin , la bienvei lance du public, tout tend à me rassurer conti les résultats d'une concurrence déloyale. Aussi n'hésite plus à donner le plan de la Bibliothcqi ehevirienne, plan qui n'est pas absolument déf; nitif , mais qui , s'il n'annonce pas tous les volti mes que je dois publier, n'en comprend guère su lesquels il n'ait déjà été fait pour mon compte de travaux préparatoires, et qui ne doivent voir !■ jour dans un délai plus ou moins rapproché.
P. JANNKr.
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