Non apprêtées
Misères. 41
Ravissant les repas apprestez pour les bestes.
La racine douteuse est prise sans danger,
Bonne si on la peut amollir et manger.
Le conseil de la faim apprend aux dents par force
A piller des forests et la robbe et l'escorce.
La terre sans façon a honte de se voir,
Cerche encore des mains et n'en peut plus avoir.
Tout logis est exil ; les villages champestres
Sans portes et pLinchers , sans meubles et fenestres ,
Font une mine affreuse , ainsi que le corps mort
Monstre en monstrant les os que quelqu'un lui fait tort.
Les loups et les renards et les bestes sauvages
Tiennent place d'humains , possèdent les villages ,
Si bien qu'en mesme lieu où en paix on eut soin
De reserrer le pain, on y cueille le foin.
Si le rusticque peut desrober à soi-mesme
Quelque grain recelé par une peine extresme ,
Espérant sans espoir la fin de ses mal-heurs ,
Lors on peut voir couppler trouppe de laboureurs ,
Et d'un soc attaché faire place en la terre
Pour y semer le bled, le soustien de la guerre;
Et puis, l'an ensuivant, les misérables yeux
Qui des sueurs du front trempoient , laborieux,
Quand, subissans le joug des plus serviles bestes ,
Liez comme des bœufs , ils se couploient par testes,
Voyent d'un estranger la ravissante main
Qui leur tire la vie et l'espoir et le grain.
Alors, baignez en pleurs, dans les bois ils retournent ;
Aux aveugles rochers les affligez séjournent ;
Ils vont souffrans la faim qu'ils portent doucement ,
Au pris du desplaisir et continu tourment
Qu'ils sentirent jadis, quand leurs maisons remplies
De démons encharnez(i), sepulchres de leurs vies,
Leur servoient de crottons (2), où pendus par les doigts