Forçats. — ). Cruelle
Princes. 91
Lors que les accidents les remèdes maistrisent ('),
Quand la plaie noircit et sans mesure croist.
Quand premier à nos yeux la gangrène paroist ,
Ne vaut-il pas bien mieux d'un membre se deffaire
Qu'envoier laschement tout le corps au suaire ?
Tel aphorisme est bon alors qu'il faut curer (2)
Le membre qui se peut, sans la mort, séparer,
Mais non lors que l'amas de tant de maladies
Tient la masse du sang ou les nobles parties,
Que le cerveau se purge et sente que de soi
Coule du mal au corps, duquel il est le roi.
Ce roi donc n'est plus roi , mais monstrueuse beste,
Qui au haut de son corps ne faict devoir de teste :
La ruine et l'amour sont les marques à quoi
On peut connoistre à l'œil le tyran et le roi :
L'un desbrise les murs et les loix de ses villes.
Et l'autre à conquérir met les armes civiles;
L'un cruel, l'autre doux, gouvernent leurs subjets
En valets par la guerre, en enfants par la paix ;
L'un veut estre haï, pourveu qu'il donne crainte;
L'autre se faict aimer, et veut la peuresteinte;
Le bon chasse les loups, l'autre est loup du troupeau ;
Le roy veut la toison, l'autre cerche la peau :
Le roy faict que la voix du peuple le bénie (5),
Mais le peuple en ses vœux maudit la tyrannie.
Voici quels dons du ciel, quels thresors, quels moiens, Requeroient en leurs rois les plus sages paiens. Voici quel est un roy de qui le règne dure, Qui establit sur soy pourroyne la nature, Qui craint Dieu , qui esmeut pour l'affligé son cœur, Entreprenant, pruaent, hardi exécuteur, Craintif en prospérant, dans le péril sans crainte, Au conseil sans chaleur, la parole sans feinte ; Imprenable au flatteur, garaant l'ami ancien; Chiche de l'or public, très-liberal du sien;