Gt. I, 109 sqq., Vie
pour le frapper; en 1623, Louis XIII réclamait au pelit -
l Conseil de Genève l'expulsion du vieux proscrit,et à la même
époque d’Aubigné élail en France condamné à mort pour
la quatrième fois. Si sa vie militante se ralentit un peu
vers 1627, il n’en continue pas moins à discuter, à railler et
à écrire ; les années n'ont pas calmé les vivacités de sa
plume ou de sa parole. Une lettre ! de sa seconde femme,
Renée Burlamachi ?, nous le montre tel qu'il avait élé
toute sa vie, tel qu'il était encore à Genève en 1630, à la
veille de sa mort : « La grande promptitude de Monsieur
n'est point amoindrie avec l’âge ni son excellent esprit,
à qui Ù donne quelquefois plus de liberté que les affaires de ce
tems ne permettent. Je lui dis souvent qu'il est tems
d'arrêter sa plume. Ce sera du soulagement pour lui et
pour ses amis. ]] a eu ces jours passés une bourrasque à
cause du livre de F.... 3, augmenté de nouveau, qui n’a pas
été bien pris en ce lieu-ci, où les personnes pensent trois
fois une chose avant que de la meltre en effet une. J'espère
que l'esprit sera autre : mais ce n’a pas été sans peine... »
C'est peu de temps après cette aventure que d’Aubigné 1
mourut à Genève le 9 mai 1630. OT A Si de cette vie pleine d'agitations on cherche à dégager
une impression d'ensemble, on est frappé dès l'abord par la
figure à la fois énergique et austère d’Agrippa d'Aubigné.
On ne se dissimule pas la vanité ct la jactance de son
naturel, on considère avec une curiosilé indulgente les
excès de sa langue effrénée ; maïs on se plait à reconnaitre
son ardente conviction pour ce qu’il croyait être la cause de
la justice et de la vérité, et l’intlexible droiture de son
caractère, que les guerres civiles ont fortifié, loin de le
dénaturer ou de le corrompre.
1. Lettre de madame d’Aubigné à M. de Villette, gendre de d'Aubigné. Cf. Mémoires d'A. d'Aubigné, p. 451, édit. Lalanne (Charpentier, 1854, in-12).
2. D'Aubigné avait épousé en 1623 à Genève Renée Burlamachi, originaire de Lucques et veuve de César Balbany.
3. D'Aubigné venait de donner une nouvelle édition des Avantures du baron de Fæneste.
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Tout inspirés de l'esprit el des passions du xvi* siècle, écrits dans une langue qui devait paraître bien archaïque, les Tragiques passèrent presque inaperçus en 1616 : ils ne répondaient plus aux préoccupations politiques ni aux idées poétiques du temps. Mais ce serait une grave erreur que d'y voir une œuvre appartenant tout entière à l’école de la Pléiade.
Sans doute d’Aubigné s’est réclamé volontiers de Ronsard : il a subi comme tous ses contemporains le prestige de cette éclatante renommée, et jusque dans l'Épitre aur Lecleurs de ses Tragiques, jusque dans des lettres de sa vieillesse (cf. 1, 457), il met Ronsard audessus de tous les autres poètes français. Le Printemps n’est même qu'une pâle et trop fidèle imitation des procédés poétiques de la Pléiade !. — Mais précisément la distance est immense du Printemps aux Tragiques. Une conception de la poésie très différente de celle de la Pléiade est réalisée dans ce grand ouvrage, et l'inspiration poétique, puisée à des sources nouvelles, y a pris des caractères tout nouveaux.
A vrai dire, cetle conception nouvelle de la poésie n'apparlient pas en propre à d’Aubigné : elle est étroitement liée aux circonstances historiques et à l’évolution générale de la poésie à cette époque. Cherchant ses modèles et son idéal dans l'antiquité païcnne, indifférente aux passions et aux événements contemporains, dédaigneuse même de l'applaudissement du vulgaire, la poésie de la
1. Il n'est pas sans intérêt non plus de remarquer que les premiers vers que publia d'Aubigné furent des Vers funebres en l'honneur d'Estienne Jodelle (1574), et qu’à limitation des plus hardis novateurs il fit des Vers mesurés.
Pléiade avait été surtout un divertissement d'ordre supérieur réservé aux doctes et aux délicats. Mais à l’époque où d'Aubigné commence ses Tragiques (1571), près de trente années après les débuts de Ronsard et de ses amis, les circonstances sont devenues (rop graves; et, dans le déchaîinement des passions religieuses et politiques qui ensanglantent la France, les esprits n’ont plus assez de liberté pour goûter les pures jouissances de l'art. Manifestement, l'intérêt est ailleurs, et si elle veut vivre encore, la poésie doit changer de caractère et se jeter, elle aussi, dans la bataille. La poésie de cour, forme dégénérée de la poésie aimable et gracieuse de la Pléiade, s'étiole et se meurt dans l'indifférence!. Ses derniers représentants, Bertaut et Du Perron, abandonnent peu à peu la poésie légère ei se résignent à ne plus chanter que les grands événements du temps. Les poètes de la nouvelle génération, Du Bartas du côté des protestants, Guy le Fèvre de la Boderie et Vauquelin de la Fresnaye du côté des catboliques, condamnent avec force la frivolilé de la poésie païienne et courtisauesque, et Henri IT lui-même, si nous en croyons d’Aubigné (I, 459, Lettres), la prend en dégoût. Que sera donc la nouvelle poésie ?
Précisément le contraire de celle qui l’a précédée. Elle se proposera d'enseigner et cherchera, avant l'agrément de l'esprit, le profit de l’âme. Elle aura donc tout d’abord un caractère moral et religieux. Ce caractère, qui se marque déjà dans les Discours de Ronsard, devient dominant dans l'Encyclie de Guy le Fèvre, dans les Quatrains de Pibrac, dans les Satires de Vauquelin. Mais c’est le protestant Du Bartas qui dans sa Semaine (1579) affirme avec le succès le plus éclatant les tendances nouvelles : poète religieux et didactique, il répudie l'inspiration paienne, recommande la chasteté de la pensée et de l'expression et adopte un ton de prédicalion grave?. Mais à côté de ce courant moral et religieux s’en dessine un autre, qui prend bientôt une violence extrême : le courant polémique et satirique.
1. Cf. G. Allais : Afalherbe et la poésie francaise à la fin du xvi° siècle (1585-1600). E. Thorin, 1891, in-8°.
2. Cf. G. Pellissier : La Vie et les Œuvres de Du Bartas. Hachette, 1882, in-8e.
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Obligée de demander ses inspirations aux besoins de l'heure présente, la poésie ne se borne pas toujours à les exprimer et à les diriger de haut : elle prend un caractère militant, elle devient un instrument aux mains des partis. IL n'était pas impossible qu’un homme se rencontrât, d'âme haute et fière, mais en méme temps ardente el passionnée, en qui vinssent s'unir ces deux tendances en apparence si contraires. Cet homme fut Agrippa d’Aubigné.
Protestant convaincu et inflexible, d'Aubigné se plaisait à précher, à enseigner, à sermonner. Il aimait à diriger les âmes, et c'est lui qui réconfortait Henri IV dans ses défaillances. Il aimait aussi à briller dans les assemblées protestantes ou dans les discussions avec les prélats catholiques par son éloquence et par son érudition théologique (cf. I, 386, 390, Lettres). Il consacre sa vieillesse studieuse à l'étude des livres saints (cf. I, 473, Lettres) et à la publication d'ouvrages de controverse religieuse et de piété?. Mais s’il est moraliste et prédicateur, ce n’est là qu’un aspect de son génie, et il est aussi, et au même degré, polémiste et pamphlétaire. Soldat aventureux et téméraire, mêlé à tous les événements et agité de loutes les passions de son temps, il serait incapable de conserver le calme et la sérénité de Du Bartas. Il aime la lutte, et il est l’auteur de ces deux mordantes satires : le Baron de Fænesle et la Confession de Sancy. Il se fait craindre à la cour par ses bons mots, qui sont souvent de gros mots : sa verve franche et libre ne connait point les ménagements ni les fausses délicatesses. Nul donc n’était mieux préparé à réunir les tendances nouvelles de la poésie et à leur donner leur expression la plus complète et la plus parfaite.
Au reste, pour s’en convaincre, il suffit de recueillir ses propres déclarations, car il s’est parfaitement rendu compte de la signification de son œuvre et de sa nouveauté. Il déplore et condamne (cf. Miseres, v. 55; el IV, 72, Princes, elc.) les poésies amoureuses et légères de sa « folle
1. Voyez la Lettre à M. de Rohan sur la mort de son fils (I, 403) et la Lettre à Madame, sœur unique du Roy, sur la douceur des afflictions (1, 531) : co sont les lettres d'un véritable directeur de conscience.
2. Notamment lo De dissidiis Patrum, aujourd'hui perdu, et les Afeditations sur les Pseaumes. ‘
jeunesse », et ne les publie point, sans doute par esprit de mortification. Plus sévère encore que du Bartas et Vauquelin de la Fresnaye, il n'a pas assez d'injures pour ces poètes courtisans et frivoles, au nombre desquels il a mérité d’être compté un moment (cf. IV, 33, Princes). Le temps est passé des amusements stériles : le poète n’a plus le droit de se désintéresser des périls et des tristessecs de l'heure présente, il a au contraire la noble mission d'en flétrir les misères et d'éclairer les âmes :
Ce siecle autre en ses mœurs demande un autre style! Cueillons des fruits amers desquels il est fertile.
Ainsi d’Aubigné exprime avec une netteté parfaite le principe directeur de la poétique nouvelle : il l’applique aussi avec une parfaite rigueur. Il ne perd jamais de vue son bul, qui est de découvrir et de montrer aux hommes la vérité et la justice. À chaque instant il adresse à Dieu de vives prières, lui demandant de le rendre « propre à sa verilé » (cf. Miseres, v. 35; et IV, 241, Veng.) et faisant vœu en retour de n'écrire qu'à sa gloire. Mais si l'inspiration du poème est hautement morale et religieuse, c'est avant tout Ja satire que d’Aubigné fera servir à la morale et à la religion, et la satire de l’espèce la plus violente et la plus âpre (IV, 71, Princes):
Ceux qui verront cecy, En bouchant les naseaux, fronceront le sourcy.
C'est donc de propos délibéré que d'Aubigné donne à un ouvrage d'’édification l'allure d’un pamphlet : et c'est le mélange inlime de ces deux éléments si divers qui fait pour une bonne part l'intérêt et la nouveauté de cet étrange poème. Les Tragiques sont comme l'immense geste huguenote, où toutes les chansons el tous les pamphlets réformés sont venus prendre leur place naturelle, transformés et épurés par la flamme d'une inspiration plus haute. Commencés en pamphlet, ils continuent en histoire et s'achèvent en prophétie. Après avoir rassemblé dans les Miseres toutes les iniquités et toules les tristesses du temps, après avoir flétri dans les Princes les débauches et les crimes de la cour et dans {a Chambre doree le trafic éhonté de la juslice, d'Aubigné retrace dans les Feux l'ère douloureuse du
marlyrologe protestant et dans les Fers l'ère tragique des guerres fratricides : puis dans les Vényeances il accable les persécuteurs de l'Église réformée par l'énumération des terribles représailles qui ont toujours atteint dans le passé les oppresseurs de la foi, et dans le Jugement nous transporte au jour suprême « des divines justices », où tous, vainqueurs et vaincus, bourreaux et victimes comparaitront devant Dieu. — Ainsi l’ordonnance de ce poème, formé pourtant d'éléments si divers, est remarquable : et le reproche que l’on a fuit si souvent à d’Aubigné d'ignorer l’art de la composition est peut-être vrai de tel livre pris en particulier, le premier par exemple, il est faux de l'ensemble du poème qui est d'une belle unité.
Mais la nouveauté des Tragiques n’est pas seulement dans la conceplion : elle est aussi dans le caractère même de la poésie, et, tout d'abord, dans le choix des modèles dont d'Aubigné s’est inspiré.
La poésie de la Pléiade s'était formée surlout sous deux influences : l'influence grecque et l'influence italienne. Ronsard et ses émules doivent peu aux Latins, ou, plus exactement, ils n’ont pratiqué et imité que ceux des poètes latins qui sont tout imprégnés de culture hellénique. Or, sur ces différents points, d'Aubigné s'oppose complètement à eux.
Contre l'italianisme d'abord, il partage toutes les préventions de ses coreligionnaires, exprimées avec tant de violence par Henri Estienne dans ses célèbres traités. La haine que les huguenots portaient à tout ce qui venait de la patrie du papisme s'étendait nécessairement et à la langue de ce pays et à sa littérature. Comment d'ailleurs l'auslérité protestante se füt-elle accommodée des raffinements des poètes italiens et de leur subtile métaphysique amoureuse” Sans doute, d'Aubigné a pétrarquisé, et de la pire façon, dans son Printemps : mais il semble bien qu'il ne l'a fait qu'à travers ses maitres français, car, dans ce recueil même, il se raille de Pétrarque (III, 141). En tous cas, il n’y a plus dans les Tragiques aucune trace de l'influence italienne.
Les études grecques n'ont pas eu non plus, semble-t-il, d'influence réelle sur la formation de son génie poétique. Certes il savait le grec. Il nous affirme même (I, 6, Vie) qu'à sept ans et demi il traduisit« le Crito de Platon », et s’il est bon de noter qu’il ajoute que ce fut « avec quelque aide des lecons » de son précepteur, il n’en faut point conclure qu'il ne savait le grec que fort médiocrement. Mais ce qui est incontestable, — et ce qui seul importe —, c'est qu'il ne l’a jamais étudié qu'avec une certaine répuguance. Les études supplémentaires de grec que son curateur F'envoya faire à Genève, comme il avait déjà treize ans, lui furent tellement « à charge » qu'il finit par s'enfuir à Lyon ([, 13, Vie), et il avoue que s’il n’avait tenu à complaire à Loyse Sarrazin, la docte fille du syndic chez lequel il était logé à Genève, il aurait été « entierement destourné de la (langue) grecque » (I, 448, Lettres). Comme nous sommes loin de ces studieux élèves du collège de Coqueret qui, au témoignage de Binet, passaient leurs nuits à lire Homère et Pindare! Génie réaliste et tourmenté, d'Aubigné ne pouvait guère comprendre l'idéal serein et pur de la poésie grecque; et c'est pour la même raison qu'il doit si peu à ceux des poêtes latins qu’avaient chéris la Pléiade, à peine quelques vers, empreints d’une douce mélancolie, où l'on reconnait un souvenir de Virgile.
En revanche, il est tout imprégné des auteurs latins du 1‘ siècle, chez qui le génie romain s’accuse avec le plus de force. Lucain et Sénèque, Tacite et Juvénal, voilà ses véri- ; tables maitres. L'époque où ils avaient vécu paraissait à | d’Aubigné très comparable, par ses tristesses et ses hontes, à celle où il vivait lui-même, et il trouvait chez eux certaines tendances, certaines aspirations analogues à celles des hommes de son temps : le souci des misères de l'heure présente, le besoin d'enseigner et de moraliser, l'amour ardent de la satire militante. Dans les Tragiques, il aimera à développer les lieux communs de cette morale stoïcienne dont l'esprit semble avoir passé dans la morale protestante (ef. IV, 175, Feux). Ou bien il se plaira à identifier Néron avec le pape, cet autre Antechrist (cf. Miseres, v. 1215), et à confondre dans sa haine la Rome des Césars et celle des Pontifes. C’est ainsi encore que ses virulentes peintures
associeront constamment la cour dégénérée des empereurs à la cour débauchée des Valois. D'Aubigné est tout plein de ses maitres latins : souvent, et jusque dans ses inspiralions les plus spontanées, un souvenir de Lucain ou de Juvénal vient s'interposer entre sa pensée et l’expression, et s’y fond si intimement qu’on y soupconnerait difficilement l'imitaliou. Ainsi en est-il, au premier livre, de la grande scène de magie, si curieusement empruntée à Lucain; ainsi en est-il encore du secondlivre entier, tout inspiré de Juvénal. Toutefois d'Aubigné ne doit pas seulement à ses maitres latins quelques imitations directes : il leur doit aussi, pour une bonne part, quelques-uns des caractères les plus remarquables et les plus nouveaux de sa poésie.
C’est d’abord le goût des expressions saisissantes, qui frappent vivement l'imagination et se gravent aisément dans la mémoire. Avant Corneille, il aime ces vers à la
{ Sénèque‘ où une vérité morale est condensée sous une forme brève et volontiers antithétique :
Toujours reigle à sa fin de ton vivre le cours.
Chacun de tes jours tende au dernier de tes jours.
De qui veut vivre au ciel l'aise soit la souffrance, Et le jour de la mort celuy de la naissance...®
/Ét c'est sans doute le commerce assidu de Juvénal et de Tacite qui a fortifié son goût naturel des mots qui peignent et sa tendance à substituer sans cesse l’image concrète à l'idée abstraite. En voici quelques exemples :
Non que son cœur voguast aux tlots de vanité (IV, 160, l'eux). Car de cette tourmente il n’y a plus de port
Que les bras estendus du havre de la mort (IV, 171, Fgux).
A l'heure que le Ciel fume de sang et d'ames (IV, 220, Fers).
En tel estat la Cour, au jour d'esjouissance,
Se pourmeine au travers des entrailles de France (IV, 220, Fers). Je vous en voux à vous, apostats degeneres,
Qui lechez le sang frais tout fumant de voz peres
Sur les pieds des tueurs... ([V, 276, Jugem.)
Un second trait, non moins important, c’est l'introduction de l'éloquence dans la poésie. Ronsard avait déjà donné,
1. Ce goût des sentences n'était sans doute pas absolument nouveau : il se trouvait déjà chez les poètes tragiques qui s'inspiraient de Sénèque, et même chez la plupart des ronsardisants. Mais c’est chez d'Aubigné qu'il devient caractéristique.
2. IV, 156, Feux; cf. Miseres, v. 1262; et IV , 172, Feux, etc.
dans ses Discours, de beaux modèles de poésie oratoire : mais dans les Tragiques, le lour oratoire n’est plus accidentel, il est caractéristique. Notons d'abord que d'Aubigné multiplie les harangues : il en prète continuellement à ses persônnages, même allégoriques, et il n’est pas un des martyrs du protestantisme qu'il énumère dans le livre des Feux, qui avant de mourir ne fasse un discours. Il multiplie aussi les apostrophes, qui ne sont pas autre chose que des discours où il prend lui-même la parole : et ces interventions si fréquentes de l'auteur donnent aux Tragiques l'allure d’un violent réquisitoire. Il recherche les opposilions oratoires et en tire parfois un merveilleux parti, comme dans ces vers du Jugement, où il nous montre les damnés impuissants même à se donner la mort (IV, 303) :
Voulez-vous du poizon ? en vain cest artifice. Vous vous precipitez? en vain le precipice.
Courez au feu brusler? le feu vous gelera ; Noycez-vous ? l'eau est feu, l’eau vous embrazera; La Pesto n'aura plus de vous misericorde.
Estranglez-vous ? en vain vous tordez une corde; Criez aprés l'Enfer ? de l'Enfer il ne sort
Que l’eternelle soif de l'impossible mort.
Enfin d’Aubigné a essayé souvent d'adapter à ses déve- Jloppements oratoires la forme qui leur convient le mieux, cest-à-dire la forme périodique. Il est l'un des créateurs chez nous de fa période poétique, et il en a laissé de remarquables exemples (cf. Miseres, v. 36; IV, 189, Fers). Malheureusement, avec l” éloquence, la rhétorique s'introduit aussi dans la poésie. Elle supplée commodément à l'inspiration, et trop souvent d'Aubigné en abuse, lorsqu'il est un peu à court d'haleine. L’apostrophe, qui n'est à sa place que lorsqu'elle exprime un mouvement naturel de colère ou d'indignation, est fréquemment chez lui un pur
procédé (cf. IV, 247 sqq., Veng.). On peut lui reprocher
encore bien des énuméralions fastidieuses, notamment au livre des Vengeances, cette interminable liste des persécuteurs de l'Église primitive, donl il finit par sentir luimême la monotonie (IV, 266) :
. Ces exemples m'ennuient :
Ils poursuivent mes vers ct mes yeux qui les fuient.
Lorsqu'une comparaison lui plait, il lui arrive de Ja répéter plusieurs fois de suite sous des formes différentes (cf. Miseres, v. 609) ou de la poursuivre dans les moindres détails avec un soin puéril (cf. Miseres, v. 135). Parfois même il en accumule plusieurs, à propos d'un même objet : c'est ainsi que, dans le premier livre, il compare successivement la France à une mère dont les deux enfants s'entredéchirent, à un géant hydropique et à un vaisseau qui sombre; et plus loin il la compare encore à un mourant. Si par le caractère oratoire et sentencieux de sa poésie d'Aubigné peut, dans une certaine mesure, être considéré comme un précurseur des poètes du dix-seplième siècle, il lui a manqué, pour être véritablement le premier de la lignée glorieuse, une qualité ou plutôt un sens qui naissait alors dans les salons et que Malherbe introduisait déjà dans la poésie : le goût. ,
Cependant, la grande originalité de d'Aubigné n'est pas encore dans ces traits qu’il doit à ses maitres latins, et il nous reste à mettre en lumière l'élément le plus caractéristique, el, par rapport à la poésie de la Pléiade, le plus nouveau de sa poésie : l'inspiration biblique. Sa religion lui faisait un devoir et son goût de la controverse une nécessité de lire sans cesse la Bible; aussi la connaissait-il admirablement. Dans sa vieillesse surtout, il en fait le sujet de ses médilations quotidiennes (cf. F, 473, Lettres). C'est ce qui explique que sa poésie soil toute remplie de souvenirs et d'images bibliques. Dans les premiers livres mêmes, où l'inspiration est moins constamment religieuse que dans les deroiers, on est surpris du nombre des réminiscences de la Bible qu’une étude attentive découvre : c’est ainsi que la grande prière qui termine les Miseres ne renferme pour ainsi dire pas un vers qui ne soit inspiré d’un texte sacré. D'Aubigné identifie sans cesse les personnages contemporains avec ceux de l'histoire sainte, comme avec ceux de l'époque impériale : Catherine de Médicis est pour lui une Jézabel « altérée de sang » et le cardinal de Lorraine un Achitophel, tandis que Jeanne
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