PREFACE
Ce qu'on se propose dans ce travail sur la langue française pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle, c'est de rechercher ce qu'il y a de nouveau à la fois dans le vocabulaire usuel et dans le vocabulaire littéraire. Des mots et des expressions ont été créés, d'autres ont été empruntés aux langues spéciales ou étrangères.
Il y a plus : dans la fermentation générale des intelligences, les principes essentiels de la langue classique sont eux-mêmes remis en question. Bon nombre d'écrivains, et non des moindres, les renient, ou tout au moins se contentent de ne pas les appliquer. La langue de Vaugelas ou de Racine leur apparaît comme décidément insuffisante : une doctrine nouvelle s'annonce, et déjà même se formule.
Cette période de l'histoire de la langue a son caractère propre. On lui assigne pour limites la troisième et la cinquième édition U du Dictionnaire de V Académie; car cette dernière édition, publiée (^ en 4798, fut en fait achevée, ou à peu près, dès 1789; pousser notre étude jusqu'à la fin du siècle, c'était compliquer notre tâche, et compromettre l'unité du sujet. Les dates de 1740 et de 1789 ne sont pas simplement des points de repère : avant 1740 les affectations de la préciosité, après 1789 les événements politiques font sentir leur influence sur la langue : entre ces deux dates, le mouvement néologique se rattache nettement au mouvement philosophique.
Notre tâche était délicate et complexe : pour ne pas compromettre l'unité de notre étude, nous avons dû faire quelques sacrifices.
On peut tout d'abord se demander pourquoi nous n'avons pas consacré un chapitre spécial au néologisme purement sciènti-
fique : en effet, nous ne parlerons, que pour mémoire, des lentatives de Linné et de Lavoisier ; l'histoire et la constitution des nomenclatures, intéressantes en elles-mêmes, ne rentraient pas dans notre sujet; nous n'avons donc rien dit des causes qui ont a nené la disparition des anciennes nomenclatures et des avantage > que les nouvelles offraient; nous n'avions qu'à rechercher quelles conséquences avaient eues les transformations de la langue ^cientifique et le développement même de la science sur les traisformations de la langue littéraire et usuelle.
On peut s'étonner aussi que, dans un travail sur le néologisme, nous n'ayons pas même effleuré l'histoire du purisme, et oj'posé aux tentatives des novateurs les protestations de leurs adversaires. Mais c'est une question, de savoir si le parti des puiistes n'est pas en déroute; les grammairiens se sont bien relâchés de leur ancienne rigueur, et les néologues de l'époque ne rencontrent plus des ennemis aussi résolus que l'avait été Desfontaines contre les imitateurs audacieux de Fontenelle. Les critiques qui se font entendre sont dispersées, isolées. Elles sont le plus souvent entachées de mauvaise foi : faute d'autres arguments, les adversaires s'accusent réciproquement de mal écrire, de maltraiter la langue, de contribuer à la décadence du goût; c'est l'une des formes de la polémique. 11 suffit d'ouvrir un libelle comme les Bagnolaises dirigées contre le style de Rivarol, ou les Observations grammaticales et morales sur Figaro, rédigées par Goezman, pour comprendre que l'objet n'en est pas de sauvegarder l'intégriLé de la langue : on en pourrait dire autant de beaucoup d'articles de journaux. Des critiques de ce genre ne méritaient pas de retenir notre attention. Pour remplir notre tâche, c'est-à-dire pour connaître les faits, pour les coordonner et les expliquer sans parti pris, nous avons négligé les renseignements suspects, nous avons fait nous-même notre enquête.
L'histoire de la langue au dix-huitième siècle est à peine commencée. Nous n'avons qu'à signaler l'ouvrage intéressant de M. Vernier sur Voltaire grammairien et la grammaire au dix-huitième siècle, et le savant article de M. Brunot dans V Histoire de la langue et de la littérature françaises. Le premier a surtout expliqué les doctrines grammaticales et les fondements rationnels qu'on leur donne à cette époque; le second a signalé les principales modifications subies alors par la langue. Mais le vocabulaire de la seconde moitié du dix-huitième siècle n'a fait
l'objet ni d'une étude d'ensemble, ni d'aucun travail spécial. Pour suppléer à cette insuffisance, il nous a fallu diriger en tous sens nos recherches. Pourtant, nous n'avons pu tout lire, et ce travail ne prétend pas être complet; il ne remplace point les études plus approfondies qu'on peut consacrer à la langue de Rousseau ou de Diderot. Certes, les recherches de détail ont une grande importance dans un travail lexicographique ; aussi s'est-on appliqué à ne donner, dans le lexique, que des faits minutieusement contrôlés, mais il nous importait peu, à vrai dire, de relever quelques mots ou quelques locutions de plus, du moment que nos conclusions pouvaient s'appuyer sur un nombre déjà considérable de faits. En réservant d'ailleurs aux plus grands écrivains la plus large part de notre enquête, nous avons voulu qu'elle fût assez étendue et assez générale pour justifier un jugement d'ensemble sur les transformations de la langue, et les tentatives des réformateurs.
A plusieurs reprises, des érudits se sont plaints qu'aucune étude d'ensemble n'avait été consacrée à la langue du dix-huitième siècle. Notre travail répondra-t-il à leurs vœux, et comblera-t-il vraiment une lacune? Sans l'espérer, nous voulons croire pourtant qu'il jettera quelque lumière sur cette période encore obscure de l'histoire de notre langue. Nous le soumettons avec confiance au jugement des critiques et des savants, dont quelques-uns déjà nous ont témoigné leur bienveillance; nous avons le sentiment d'avoir tout fait, malgré la difficulté de notre tâche, pour nous rendre digne de leur indulgence et pour mériter qu'ils récompensent et encouragent nos efforts.