‹ Les transformations du pouvoir (volume 2)Chapitre 13 sur 75 · Voir notamment Lois sociales (Félix Alcan · texte numérisé non relu

Voir notamment Lois sociales (Félix Alcan

existence sociale. Elle verrait dans la tendance de cette propagation à rayonner indéfiniment la cause de Fagrandissement des marchés et des industries. L'opposition économique traiterait de la concurrence, de ses causes et de ses effets, et de sa transformation dans le sens d'une amplification grandissante. Et l'adaptation économique embrasserait l'invention, l'échange, l'association, présentées comme les trois grands procédés connus de l'harmonisation des travaux sur une échelle toujours plus vaste.

De même, la science du Pouvoir, la sociologie politique, devrait, pour être complète, envisager son objet sous ce triple rapport. Or, c'est surtout, et presque exclusivement, du premier que nous nous sommes occupés jusqu'ici. Nous n'avons à peu près parlé que de ce qui a trait à la répétition politique. Nous avons vu par quelles propagations d'idées et de besoins, suscités par des initiatives fécondes, se produit, se reproduit, s'étend le pouvoir ; que c'est, au fond, la cause de tous les déplacements et de toutes les transformations de l'autorité, la raison pour laquelle l'autorité sociale et politique passe, notamment, des noblesses aux capitales, devient, de rurale et de familiale qu'elle était, urbaine et nationale, et s'impersonnalise en s'amplifiant. Nous avons, il est vrai, touché à bien d'autres questions, et effleuré en passant ce qui a trait à l'opposition et à l'adaptation politiques. Mais il reste à traiter avec plus d'étendue ces deux grands côtés de notre sujet. 11 convient même de compléter d'abord, et ce sera l'objet de ce chapitre, ce qui a été dit sur le premier aspect, élémentaire et fondamental, de la vie politique.

Insistons donc de nouveau sur le rôle que joue Timi-

LA RÉPÉTITION AMPLIFIANTE 117

tation dans la vie politique*. Et, à ce propos, commençons par répondre à une objection, fondée sur un simple malentendu, qui m'a été adressée par quelques sociologues. J'ai dit que le caractère universel et permanent des actes et des faits sociaux quelconques (parler, prier, travailler, commanrfer, peindre, sculpter, etc. — écouter, consommer un service, obéir, regarder un tableau, une statue, etc.) était d'impliquer un rapport ou des rapports d'imitation, de se composer d'actes ou de faits élémentaires qui, à l'origine, ont été imités d'homme à homme. A cela on a opposé que beaucoup d'actes d'obéissance et d'entraînement ont lieu par contrainte et non par suggestion de l'exemple, et que, en outre, <( si l'imitation est un phénomène social parce qu'elle est une forme de l'influence (suggestive), toute influence (toute suggestion) n'est pas initiative.^ » « Soutenir que l'homme ne puisse influencer que par l'exemple les jugements, les décisions et les actes de son semblable, c'est vraiment pousser un peu loin l'analogie entre l'espèce humaine et les autres espèces biologiques. y> Aussi n ai-je pas dit cela, mais je prétends qu'il n'est pas une forme de l'influence suggestive ou même de la contrainte — si on laisse de côté la contrainte purement physique, sans rien de social, — qui ne se compose et ne s'accompagne de rapports d'imitation. L'humanité, dans son passage préhistorique de l'état de société animale à l'état de société humaine, a passé par degrés du com-

1. Dans sa Politique (chap. m, p. 79 et suiv.), Bluntschli dépeint, sous le nom de Y es prit du temps, une puissance, mystérieuse suivant lui, et dont il parle en style de visionnaire didactique. Et il se trouve que cette puissance, qu'il n'appelle jamais de son véritable nom, est tout simplement celle de V imitation-mode. Ce sont précisément les caractères et les effets de celle-ci qu'il attribue k ï esprit du temps, sans les rattacher les uns aux autres ni à leur cause commune. Tout ce chapitre, lu au point de vue de l'imitation, devient parfaitement clair en ce qu'il a de vrai, et ce qu'il a de chimérique et de faux apparaît non moins clairement.

2. C'est l'objection que m'adresse M. Edmond Goblot, dans sa Classification des sciences, livre très creusé d'ailleurs (Paris, Félix Alcan).

mandement non verbal au commandement verbal.

Or, que pouvait être un ordre donné, avant l'invention de la parole, si ce n'est un exemple suggéré? Alors, le rapport de maître à sujet, comme dans les troupeaux de chevaux ou de bisons, a été celui de modèle à copie. Mais, en même temps qu'il copiait le maître, chaque sujet copiait les autres sujets ou se copiait soi-même par cette imitation de soi-même, physiologiquement organisée, qu'on appelle l'habitude*. Et le maître lui-même ne répétait-il pas, dans ses initiatives plus apparentes que réelles, toujours partielles, jamais complètes, ses actes habituels, empruntés imitativement à ses parents et à ses prédécesseurs.^ Rien n'est changé quand la parole apparaît, si ce n'est que l'obéissance cesse alors peu à peu d'être une imitation du maître par le sujet^, mais elle continue à être, ou plutôt elle devient de plus en plus, un acte imité des autres sujets, car on ne peut jamais commander qu'un acte déjà connu, un acte pratiqué et répété maintes fois ; on ne décrète pas le génie . D'autre part, le maître, en parlant, fait acte d'imitation au premier chef ; rien de plus imita tif que la parole ; et en commandant, il imite aussi, il emprunte à la tradition quelques-unes des formes du commandement déjà en possession de la vertu impérative qui s'attache aux produits de l'imita tion-coutume, ou bien il emprunte à l'étranger des formes nouvelles du commandement que le prestige de la mode est en train d'acclimater. En somme, le maître ne saurait qu'être imitateur en ordonnant, à moins d'être incompréhensible, et le sujet ne saurait être qu'imitateur en obéissant, à moins d^être génial et de faire ce qu'on ne lui commandait pas. De l'imitation procède

1. Retenons, en passant, une excellente définition que donne quelque part M. Goblot de 1 habitude : a La transformation de l'organe par la fonction. »

2. Encore y a-t-il ici des transitions significatives : la parole commune peut être accompagnée d'une gesticulation intense qui est l'ébauche de l'acte à accomplir.

LA REPETITION AMPLIFIANTE

robéissance. Un peuple qui ne serait pas né copiste ne serait pas gouvernable, alors même qu'il sentirait très fort le besoin d'être gouverné. Une nation composée d'hommes de génie, qui seraient (par hypothèse) géniaux sous tous les rapports, donnerait le spectacle de la plus complète anarchie. — C'est donc bien à tort qu'on m'objecte les idées de M. Durkheim sur la contrainte sociale, idées que je n'adopte pas du reste, mais qui, fussent-elles vraies et démontrées, n'entameraient en rien ma définition du rapport social élémentaire.

Cette parenthèse fermée, ne revenons plus sur les innombrables éditions d'exemples à millions et milhards d'exemplaires que la vie politique postule, comme tout autre aspect de la vie sociale, considérée par son détail intime et individuel. Mais, considérant les faits de masse, indiquons le caractère imitatif des influences que les nations différentes ouïes différentes classes ou provinces d'une même nation exercent les unes sur les autres au point de vue de leurs institutions pohtiques. Quand on a constaté les similitudes frappantes de ces institutions dans une vaste région, — dans une région qui s'élargit à mesure que les communications sont plus faciles — il reste à les expliquer. A l'époque contemporaine, c'est aisé. Nous savons, à n'en pas douter, que, dans l'ère moderne, la seule où l'histoire voit très clair, il y a toujours eu en Europe un peuple à la mode, jouissant du privilège d'être imité , grâce au prestige du succès ou d'une civilisation jugée supérieure : l'Italie au xv® siècle, au XVI* siècle l'Espagne, à partir du xvii* la France, et plus tard l'Angleterre. L'idée de l'Etat moderne, administratif, laïque, est née dans les petites principautés italiennes, et s'est reproduite, amplifiée, dans les grandes nations voisines. Si l'absolutisme monarchique sévit dans presque toute l'Europe sous Louis XIV, c'est à l'imitation du type français de gouvernement. Après 1815, le parlementarisme anglais, dès que la France Ta

adopté, se répand partout, des deux côtés de l'Atlantique, jusqu'en Turquie, jusqu'au Japon*.

Mais ce qui est évident pour l'ère moderne n'est pas moins vrai des âges plus anciens. Si le régime féodal règne au moyen âge, ce n'est pas que les conditions d'existence qui l'ont rendu viable l'aient suscité partout à la fois ; c'est que, suscité quelque part, on ne sait au juste comment, il a rayonné de là. Dans le monde hellénique de l'antiquité, nous remarquons, entre les nombreuses cités qui constellent la mer Egée, les rivages de l'Asie et de l'Italie, des ressemblances qui attestent soit qu'elles procèdent les unes des autres pafr colonisation, sorte de génération imita tive, soit aussi que des vents de mode ont soufflé sur elles à certaines époques où Sparte et Athènes tour à tour fascinaient les autres villes. Et, s'il en est ainsi, l'induction nous conduira à expliquer de la même manière un grand nombre de similitudes, d'ordre politique ou autre, qui sont signalées par les voyageurs entre peuplades sauvages ou barbares, souvent même séparées par de grandes dislances. Quand ce ne sera pas par voie d'essaimage, de colonisa-

1. Voir, notamment, l'ouvrage de M. Dareste sur les Constitutions modernes et celui de M. Seignobos, sur l'Histoire politique de l'Europe contemporaine. La France, battue par l'Angleterre en 1814, n'a rien de plus pressé que de l'imiter politiquement. La cbarte de 1814 s'inspire du modèle anglais a qui attirait alors particulièrement l'attention ». Et toutes les Constitutions qui ont suivi, à savoir celles « des Pays-Bas (29 mars 1814), de la Norvège (4 novembre 1814). de la Bavière (26 mai 1818), du grand-duché de Bade (22 août 1818), du Wurtemberg (25 septembre 1819), les deux chartes portugaises des 23 septembre 1822 et 29 avril 1826 », sont faites à l'imitation combinée de l'Angleterre et de la France. — La Révolution française de 1830 eut pour effet de propager dans les pays germaniques un mouvement constitutionnel — d'origine britannique et française à la fois. La Révolution de 1848 a eu aussi son grand contre-coup européen. On voit alors s'étendre une crise des plus alarmantes, provoquée ])ar l'attrait des deux innovations de 1848 : la République et le suffrage universel. Partout on s'agite sous l'action de ces ferments français. Une réaction terrible effaça en majeure partie l'effet de ces changements politiques, mais « l'exemple de la réaction était encore venu de la France ». La Révolution de 1870 est la seule de nos Révolutions qui n'ait eu a aucun contre-coup en Europe ».

LA REPETITION AMPLIFIANTE

tion familiale pour ainsi dire, que ces analogies seront explicables, ce sera, en général, par voie d'emprunts unilatéraux ou réciproques. Il est certain cependant que si l'on partage le préjugé pseudo-scientifique relatif au prétendu misonéisme universel des primitifs, cette dernière explication doit être repoussée à priori. Si nombreuses, donc, si étroites, si précises que soient les ressemblances entre les grammaires ou entre les dictionnaires de deux langues, entre les dogmes ou entre les rites de deux religions, entre deux institutions, entre deux arts, entre deux industries, nous devons, pour nous conformera ce préjugé, admettre que ces choses si semblables sont autochtones, nées sur place, et écarter l'hypothèse d'emprunts faits à l'un de ces peuples par les autres. — Mais, fort heureusement, les faits observés protestent contre cette horreur des innovations et des importations étrangères, que l'on prête aux peuplades barbares ou sauvages. Tous les bons observateurs, à commencer par les missionnaires, qui ont mis à profit l'amour des nouveautés chez ces peuples pour les convertir si facilement, ont noté l'extrême avidité du nouveau et de l'exotique chez les femmes et les jeunes gens des tribus réputées les plus routinières. Elles sont obligées, comme le remarque Le Play, de prendre des mesures contre l'humeur novatrice de la jeunesse pour se retenir sur la pente dangereuse de trop rapides changements. Mais on a beau faire, leur langue change avec une extrême rapidité, et la langue est le miroir le plus fidèle de leur état social*.

1. Voir un Royaume polynésien , par Sauvin (1893). L'auteur a voyagé en Polynésie, il raconte ce qu'il y a vu de la modernisation si rapide des îles Sandwitch. Elle s'est opérée à la suite de la conquête de ces îles par le grand Kamahamaha I, le Napoléon polynésien, contemporain du nôtre. Tout sauvage qu'il était, ce chef a ouvert son pays aux exemples étrangers, et, après lui, ça été une invasion d'idées, d'institutions anglaises et américaines, françaises aussi, à la suite de la conversion des indigènes au christianisme. Le Japon ne s'est pas modernisé plus vite

Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait souvent, entre les institutions quelconques de deux nations, force analogies remarquables sans que les unes aient été le moins du monde imitées des autres*. Mais ces similitudes internationales elles-mêmes, qui sont à bon droit dites spontanées — et dont le nombre, d'ailleurs, se réduit d'autant plus qu'on y regarde de plus près — se produisent, dans chaque peuple séparément, par application des lois de l'invention d'abord, et ensuite des lois de l'imitation. Celles-ci n'ont pas besoin d'être importées pour être appliquées, car elles sont essentielles à la

ni plus complètement que les îles Hawaï. Le parlementarisme s'y est enraciné, et le christianisme protestant, sous sa forme la plus froide et la plus nue, s'y est substitué aux plus poétiques superstitions des aïeux, sans parvenir cependant, heureusement, à faire disparaître les danses nationales, amoureuses et charmantes. Cependant, depuis des siècles, le Hawaïen vivait attaché aux mêmes coutumes, et, surtout après le massacre de Gook, pouvait passer pour le plus bel échantillon de misonéisme. La vérité est que, si le sauvage souvent n imite que l'antique, ce n'est nullement par horreur du nouveau, mais parce qu'il n'a jamais eu occasion de rencontrer une nouveauté qui, par la manière dont elle lui est présentée ou par la classe de gens qui la lui offrent, lui inspire une sympathie admirative. Il faut, pour que son très réel amour du nouveau se révèle, que le nouveau lui soit offert par ses supérieurs habituels, reconnus tels — par exemple Kahamaha I... — « La caractéristique du Canaque, nous dit M. Sauvin, n'est pas, comme on pourrait le croire, la brutalité ; c'est, au contraire, sous une enveloppe barbare, un fort penchant pour le mystérieux, une remarquable douceur de voix, de gestes et de mouvements, une générosité sans ostentation, un grand désir de l'inconnu, et une aptitude spéciale à s'assimiler la civilisation étrangère... » Et tout ce que M. Sauvin avance là, il en donne la preuve abondante. — Le Canaque n'est pas du tout business-man ; « il a souvent les vices du blanc, mais n'est jamais égoïste, jamais intéressé. » Sa langue est « une douce musique ». D'ailleurs, il se modernise au point de dépasser ses maîtres. « L'obligation et la gratuité (de l'instruction publique) étaient établies dans le Royaume à l'époque où la question était encore en France très disculée... » A Honolulu, la capitale, il y a 14 journaux, dont 4 quotidiens...

1. Dans mes Lois de l'Imitation, tout an chapitre est consacré à l'interprétation de ces similitudes non imita tives.

LA RÉPÉTITION AMPLIFIANTE 123

nature humaine. — Par exemple, au Japon, comme dans notre Europe du moyen âge, comme dans d'autres pays, il y a eu une organisation féodale, et certainement il n'y a pas lieu de penser que la féodalité japonaise ait été suggérée par l'exemple de la féodalité européenne. Mais, soit au Japon, soit en Europe ou ailleurs, la féodalité, quand les conditions qui la rendaient possible se sont trouvées réunies, s'est réalisée conformément à la loi de l'imitation du supérieur par l'inférieur : après une conquête, le monarque conquérant cède des terres à ses compagnons d'armes devenus ses vassaux moyennant certaines obligations militaires ; ceux-ci à leur tour, à son exemple, ont des vassaux, et ainsi de suite. Cet échelonnement de fiefs et d'arrière-fiefs est inévitable dès que le roi a eu l'idée — bien simple invention à coup sûr, s'ofirant d'elle-même à l'esprit — de diviser le pays conquis entre ses principaux officiers à la charge de le servir de nouveau à la guerre.

J'aurais pu choisir d'autres exemples comme celui de l'organisation et de l'évolution pénales comparées chez un grand nombre de peuples. L'organisation et l'évolution économiques feraient ressortir des rencontres encore plus frappantes et précises. Or, il n'est rien de plus essentiellement imitatif. Partout, chez les Incas ou les Aztèques, comme en Grèce et dans tout l'ancien monde, une monnaie apparaît et se répand dès que l'assimilation imitative des besoins et des produits a atteint un certain niveau. Partout, en raison de la tendance des exemples à rayonner en tous sens, les marchés vont s'étendant, et leur extension graduelle provoque le passage à la petite à la grande industrie, en commençant par les industries de luxe. — Autre exemple. Nous voyons la lettre de change et les opérations de banque usitées à Athènes dès une haute antiquité puis, après une interruption de quelques siècles, nous vovons ces institutions refleurir à Venise

IZi LES TBANSFOUMATiONS DU POUVOIR

et à Gênes. Y a-t-il eu suggestion imita tive dans ce dernier cas? Ce n'est pas très probable. Dans beaucoup de sociétés, l'idée de la lettre de change ou du billet à ordre, Tidée de la banque, ont dû apparaître spontanément comme une nécessité logique dès que les éléments de ces inventions assez simples se sont rencontrés. Or ces éléments, à savoir la vente à crédit généralisée, récriture vulgarisée, et un marché commercial étemdu au delà des limites de la tribu et de la cité, supposent le fonctionnement des lois de l'imitation (et de la logique). Cela est évident pour la vente à crédit, car rien n'est plus affaire d'imitation que la hausse ou la baisse de la confiance, et c'est en s'assimilant de plus en plus par l'échange des exemples que les hommes arrivent à se fier davantage les uns aux autres.

Ainsi, même les similitudes internationales, qui ne sont pas l'effet direct de l'imitation, en procèdent indirectement. Et cela est vrai, spécialement, des simiUtudes d'ordre politique.

Mais l'assimilation imitative que requiert la vie politique n'est pas la même que l'assimilation imitative exigée par la vie économique, et il est à remarquer que la première est, en général, plus aisée à opérer que la seconde, qu'elle devance. Les besoins d'ordre économique, en fait d'alimentation, de vêtements, d'abris, sont bien plus lents à se ^ répandre par contagion que

1. La règle n'est peut-être pas sans exception. On peut se demander si les idées libérales au xyiii» siècle se sont propagées avec plus de rapidité que (je demande pardon du rapprochement) la culture de la pomme de terre. A coup sur, elles ont fait moins de chemin, ont été moins loin, d un pas moins sûr et moins continu, moins sujet aux rétrogradations. On n'a pas assez admiré avec quelle continuité, malgré tout ce qu'on a dit sur la routine de nos paysans, s'est généralisée, universalisée, cette culture féconde. Et cette remarque est appliquable à la plupart des pratiques agricoles. Elles sont, de toutes les actions humaines, celles qui se sont propagées le plus loin par l'action ininterrompue de l'imitation de voisin à voisin. M. Guiraud nous dit que l'agriculture hellénique a subi lin-

LA RÉPÉTITION AMPLIFIANTE 125

les croyances ou les passions relatives a des droits nouveaux, à l'acquisition de nouveaux pouvoirs, de nouvelles garanties, de nouvelles libertés. Aussi la grande politique a-t-elle partout précédé la grande industrie : en France, eu Espagne, en Angleterre, en Russie, en Allemagne. Les anciens n'ont jamais connu la grande industrie, ils ont souvent pratiqué la grande politique. — La grande industrie suppose la diffusion des mêmes besoins de consommation, ou de production en ce qui a trait au bien-être individuel ; la grande politique suppose la diffusion des mêmes aspirations idéales, notamment juridiques, relativement à la prospérité collective. Peu k peu, d'abord très faible et très clairsemé, puis plus intense et plus répandu, puis très fort et très général, le désir d'acquérir certains droits grandit, se précise, se fortifie. Alors, en agissant sur ces aspirations communes qu'il emploie à ses fins, l'homme

fluence de la Perse, de l'Egypte, de Garthage, de Rome. Il en est ainsi de tous les peuples, même les plus renfermés en soi et les plus sédentaires. Et il est remarquable que ce soit précisément parmi les couches les plus sédentaires de la population, les plus attachées au sol, que s'opère avec le plus de succès le transport des exemples aux plus grandes distances, en dépit de tous les obstacles des frontières et des mœurs. Sur toute l'étendue de l'Egypte, partout l'agriculture était pareille, partout les mêmes procédés d'ensemencement et d'arrosage par la noria, tandis que, d'un dêmc à l'autre, c'était d'autres dieux, d'autres cultes, d'autres mœurs, d autres langues même. — C'est que, si rivé qu'il soit à son coin de terre, l'agriculteur ne cesse de regarder autour de lui, dans son voisinage, même les terres de son ennemi, pour en comparer les récoltes aux siennes, les procédés de culture aux siens. Lentement, mais sûrement, de la sorte, à partir d'une initiative heureuse, marche et rayonne l'imitation dont elle est l'objet. Et rien ne l'arrête, tandis que souvent la différence des langues ou des religions arrête l'émigration ou l'immigration des idées, que la différence des mœurs arrête la propagation d'autres industries et de la plupart des arts et des littératures. — L'agriculture est bien propre à montrer le véritable rapport entre l'imitation -mode et l'imitation -coutume, celle-ci procédant de celle-là et la consolidant. Ici, les deux se font voir plus fortes qu'ailleurs. En effet, si rien ne se transmet plus fidèlement et plus sûrement de voisin à voisin que les exemples agricoles susceptibles d'être imités avec avantage, rien non plus ne se transmet avec une fidélité plus invariable de père en fils. Leur pérennité est aussi admirable que celle des racines linguistiques. Voyez l'usage de la vigne liée aux ormeaux en Italie.

d'Etat dispose d'une grande force, ce meunier peut faire tourner une grande roue.

U imitativité politique, pour ainsi parler, étant de nature plus rapidement contagieuse, mais non aussi continue ni aussi tenace que Y imitativité économique \ il ne faut pas s'étonner que les révolutions politiques l'emportent en éclat et en soudaineté sur les révolutions sociales, qui cependant ont plus de profondeur et de durée. Sociales ou politiques, du reste, elles sont des accès d'imitation exaspérée, jusque dans leurs nouveautés les plus radicales.

Il arrive souvent que, sous l'empire d'une crise d'orgueil, un homme se propose de faire quelque chose qui ne ressemble à rien, qui ne soit copié sur personne. Mais alors, outre qu'il est toujours copiste sans le savoir, il cherche à offrir un modèle nouveau à l'imitation du monde. C'est ce qui est arrivé au peuple français au moment où la Révolution a éclaté. Un orgueil jjnmense s'est emparé de tous les français, et, quand on lit les écrits du temps, dit Tocqueville, « parmi tous les projets de réforme qui viennent d'éclore, Qn n'entrouve presque aucun où l'on daigne imiter l'étranger. On ne veut rien imiter, ni rien faire qui ne soit nouveau. Il n'y avait pas un Français qui ne fût convaincu qu'on allait introduire dans le monde de nouveaux principes de gouvernement applicables à tous les peuples de la

1. La vie artistique suppose rassimilation imitative des sensibilités, surtout visuelles et acoustiques. Aussi, les sensations étant moins contagieuses que les croyances et les désirs, les changements de goût esthétique se montrent fort lents, comparés aux changements des idées politiques, h' imitât ivilé esthétique, en d'autres termes, est d'une assez grande lenteur ; les révolutions du goût public ont moins de brusquerie que les révolutions de gouvernement — même à notre époque.

LA RÉPÉTITION AMPLIFIANTE 127

terré et destinés à renouveler la face des affaires humaines. )) On sait assez que ces nouveautés gouvernementales, quoique les plus vraiment neuves qu'un peuple ait jamais enfantées, consistaient en combinaisons et ajustements d'emprunts faits à la République américaine, à l'Angleterre, à l'antiquité classique, le tout amalgamé sous l'inspiration des idées de Rousseau qui lui-même a été copiste plus qu'il ne semble à première vue.

Taine me paraît s'être trompé en attribuant à l'exagération de l'esprit classique, à son culte de la symétrie et de la raison, la fermentation intellectuelle qui a suscité la Révolution, ou qui a le plus contribué à la provoquer. Il fallait, avant tout, pour déraciner à ce point toutes les institutions du passé, que la vieille France en vînt à concevoir un mépris profond pour tous les exemples des aïeux, pour tout ce qu'elle avait chéri et vénéré jusque là. Mais comment une telle perA^ersion du cœur national eût-elle été possible sans un engouement et un enthousiasme passionné, maladif, pour des exemples étrangers, qui, contraires à ceux des ancêtres, devaient entrer en lutte avec ceux-ci? En fait, de 1760 à la Révolution, a sévi chez nous une anglomanie enragée, épidémique, dont rien ne peut nous donner aujourd'hui l'idée. Ou plutôt, c'est dès les premières années du xviii* siècle que cette maladie nationale apparaît ; mais alors elle n'atteignait, et avec une bénignité inoffensive, salutaire même d'abord, que quelques esprits novateurs, tels que Voltaire, et s'attachait surtout aux idées philosophiques et scientifiques \ dont l'importation commença à faire pâlir, devant Newton et Locke, l'éclat de notre Descartes et de

1. On peut voir là un nouvel exemple à Tappui de la loi de l'imitation ab interioribus ad exteriora. L'imitation de l'Angleterre a commencé par le fond des idées et des sentiments ; elle s'est continuée par les institutions, les usages mondains, les vêtements...

ses disciples. Plus tard, elle s'est généralisée, se répandant parmi les classes élevées et dirigeantes, et descendant jusqu'aux moindres usages de la vie mondaine. On en vint au point de s'appeler sir et non monsieur, et d'afiecter les manières brusques des Anglais en opposition avec la courtoisie des manières françaises. Cette invasion britannique dans les cœurs et les esprits, dans les mœurs et les usages, eut pour effet de substituer peu à peu à l'esprit exclusivement classique dont nous avions vécu jusque-la un esprit nouveau, ou bien de faire tenter entre cet esprit nouveau et l'esprit ancien des croisements hardis, dont Jean-Jacques Rousseau fut le produit à la fois hybride et fécond \

Ce n'est donc pas au moment de la Révolution que l'esprit classique est dans toute sa force, et ce n'est pas à son excès qu'il est permis d'imputer ce grand soulèvement, car, si la tradition classique eût continué à régner, ou à régner seule, et fût demeurée toute-puissante, elle eût contribué au contraire à consolider, par une sorte de soUdarité inconsciente et profonde, toutes les autres formes de l'imitation ancestrale et nous eût préservés de la Révolution. Mais, triomphant sur tant de points importants, grâce à l'anglomanie, l'imitationmode s'est déchaînée, a débordé sur tout et produit le plus grand cyclone social qui se soit vu. Et par là je ne veux pas dire que l'influence anglaise se fasse sentir beaucoup dans les programmes révolutionnaires. Non, ceux-ci sont dictés par un tout autre esprit que l'esprit anglais, par l'esprit de chimère et d'utopie, classique seulement par la symétrie des formes. Mais, avant tout, il fallait trouver la force destructive du passé français, et c'est à cela qu'a servi l'esprit de dénigrement du passé français, inspiré par l'anglomanie.

1. Voir à ce sujet l'ouvrage de M. Texte sur /.-/. Rousseau et le cosmopolitisme littéraire.

LA RÉPÉTITION AMPLIFIANTE 129

C'est ainsi que, grâce à ranglomanie, les idées du contrat social, si peu britannique pourtant, ont pu se répandre et sévir sur nous. Or, ces idées d'où la Révolution procède, d'où procèdent-elles elles-mêmes ? Certes, je ne veux pas contester l'originalité du grand Genevois. Mais elle a consisté avant tout dans une combinaison de copies partielles et inconscientes. Car cet orgueilleux qui se piquait de n'imiter personne a beaucoup copié. Il s'est inspiré, sans s'en apercevoir, des constitutions sui&ses dont il est tout pénétré, et il les a combinées, chose bien plus étrange, avec une inspiration d'un tout autre genre que Sumner-Maine a fort bien signalée. Dans son gouvernement populaire, il nous montre que la conception du Peuple souverain, de l'Etat démocratique omnipotent, a été inspirée a Jean-Jacques par le modèle qu'il avait. sous les yeux, par le Roi de France \ « Le despote souverain du contrat social, la communauté toute-puissante, est une iniage renversée du Roi de France, investi précisément de l'autorité que réclamaient pour lui ses flatteurs courtisans et ses légistes obséquieux mais que lui refusaient tous les esprits élevés du pays. La démocratie omnipotente est le roi propriétaire de toutes les fortunes et de toutes les personnes )) . Supposez que la conception du Peuple souverain, souverain absolu, eût été proclamée au moyenâge par quelqu'un de ces frères prêcheurs qui ont été les commis-voyageurs révolutionnaires de ces temps-là. Est-ce qu'elle y aurait été accueillie ou seulement com-

1. Dans le même ouvrage, Sumner-Maine montre que le Président des Etats-Unis a été conçu, d'une part, sur le modèle du roi Georges HT d Angleterre, et, d'autre part, à l'exemple de 1 élection des Empereurs d'Allemagne, dont le dernier venait d élre élu quand la Constitution américaine a été faite. — II est à remarquer que ce type américain du pouvoir, destiné à un si grand avenir démocratique, a été créé }tar des aristocrates, comme le type anglais. — D'ailleurs, toute la formation des Etals-Unis, à partir des premiers Etats dont la Constitution a été plus ou moins copiée par les suivants, vient à l'appui des idées ci-dessus exposées.

Tarde. — Transf. du pouvoir. 9

prise ? C'eût été impossible, car, à cette époque, il n'existait nul pouvoir humain supérieur à la Coutume, et ridée d'un homme jouissant du droit défaire la loi à son gré, de légiférer envers et contre la Coutume, le Droit romain ou le Droit Canon, ne pouvait venir à personne. Cela eût paru monstrueux, quoiqu'on jugeât tout simples des pouvoirs qui nous scandalisent, tels que le pouvoir personnel d'un suzerain sur son vassal ou d'un seigneur sur son serf. Il fallait donc, avant de pouvoir^ faire accepter la notion d'un pouvoir législatif illimité, \ qualifié souverain, et attribué à une assemblée ou à la / masse populaire, qu'il se fût réalisé quelque part, dans l la personne d'un roi.

Ainsi, il n'est pas jusqu'aux procédés révolutionnaires, qui par leur mode de formation et de développement, ne se conforment aux lois de l'imitation. Et par là ils sont un démenti à ce qu'il y a de chimérique dans l'esprit révolutionnaire. Sa chimère, c'est sa prétention trop fréquente d'établir partout à la fois dans un grand pays le type de perfection qu'il a rêvé. En admettant que ce type soit réalisable, — et il Test parfois, — il ne peut l'être, d'après notre manière de voir, confirmée par l'histoire tout entière, que par un procédé antipathique au parti de la Révolution, alors même qu'il s'exerce dans le sens de ses vœux. En effet, le procédé ' U^lurel pour établir l'égalité, par exemple, dans la mesure où elle est possible et désirable, c'est celui qui consiste dans la formation d'un petit groupe, isolé d'abord, exceptionnel, — la cour du roi, un salon, une petite assemblée — dont tous les membres se traitent familièrement de pair à pair. Peu à peu cet exemple est imité et le cercle des égaux s'étend. L'essentiel est donc, pour qu'un grand progrès populaire s'accomplisse, que son germe ou son bourgeon éclose quelque part — dans une aristocratie ou dans une capitale. La première fois qu'il s'est formé autour d'un prince une petite so-

• % l'^Êâm^kïMk ^ i

L\ RÉPÉTITION AMPLIFIANTE 131

ciété de gens polis, le contraste entre cette politesse et la brutalité des mœurs ambiantes a dû être choquant et creuser une inégalité plus profonde entre les classes. Il n'en est pas moins vrai que le résultat dernier de cette nouveauté, quand elle s'est répandue et généralisée, a été d'égaliser et de niveler les rangs. — Dironsnous cependant qu'il est impossible à l'Etat, supposé maître absolu et tout-puissant, d'imposer de toutes pièces et partout à la fois, un progrès nouveau, en faisant fonctionner cette sorte d'imitation obligatoire dont il a le monopole? Non; mais du moins faut-il que l'innovation ait été préalablement expérimentée en petit, assez pour servir d'exemple à l'appui du commandement législatif. D'ailleurs, en admettant même que tel ou tel programme révolutionnaire vînt à se réaliser d'emblée et sans nul essai préalable, ce ne serait là qu'une apparence. N'aurait-il pas fallu que les idées de ces pro-^ grammes, avant de devenir réalisables en fait, eussent fait leur chemin dans les esprits, lentement, souterrainement dans les classes supérieures d'abord et les centres urbains ?

Nous n'avons encore rien dit de la forme, sinon la plus importante, du moins la plus frappante et la plus volumineuse, sous laquelle se présente à nous la loi de Répétition amplifiante appliquée à la Politique. Ce ne sont pas seulement des exemples isolés qui se répètent et qui, en se répétant, se conforment ou tendent à se conformer à la loi du rayonnement imitatif qui les amphfie. Ce sont encore des groupes d'exemples, des groupes partiels et des groupes totaux, et la répétition de ces derniers donne lieu au phénomène connu sous le nom de colonisation. Une œuvre, une action humaine.

est imitée parce qu'elle est adaptée à son but, harmonieuse et logique. Mais ces harmonies s'harmonisent les unes avec les autres, s'utilisant les unes les autres ou convergeant vers une fin commune, et cette adaptation complexe, c'est-à-dire le système social, soit partiel (grammaire, credo, Droit, science, gouvernement, industrie, art) soit total (type national), tend à se renroduire en bloc. De là, d'une part, les conversions religieuses, linguistiques, gouvernementales, économiques, esthétiques, juridiques, morales ; d'autre part, les colonisations par lesquelles le type national tout entier se répète et se multiplie, le plus souvent en s'agrandissant.

La colonisation peut s'opérer à l'intérieur comme à l'extérieur ; et, quoique ce mot s'entende d'habitude dans cette seconde acception, la première n'a pas moins d'importance. Dans la France du moyen âge, dépeuplée par la grande peste ou la guerre de Cent ans, chaque ville qui se fondait autour d'un monastère, chaque bastide, chaque ville franche, était une colonie intérieure, comme l'est de nos jours, aux Etats-Unis, chaque nouvelle ville de blé ou ville de viande qui se cristallise autour d'une gare. L'émigration des populations rurales vers les grandes villes, qu'elle hypertrophie, peut être aussi regardée comme une colonisation intérieure, et ne difïere en rien d'essentiel des émigrations européennes vers les deux Amériques. Mais occupons-nous seulement des phénomènes de colonisation extérieure.

Pour être frappé de la simihtude entre la métropole et les colonies, il convient de ne pas établir la comparaison entre ces deux termes pris en masse, car ici les différences semblent l'emporter sur les ressemblances. Mais, si l'on compare les villes principales de la nation-^ mère ou des nations-mères avec celles des nations-filles, on apercevra des coïncidences remarquables, d'origine imitative, au point de vue architectural, industriel,

LA RÉPÉTITION AMPLIFIANTE 133

religieux, politique ou autre. C'est ainsi que, d'un arbre à l'autre, dans la même espèce, la différence de port et de volume est considérable, tandis que l'analogie est parfaite entre leurs bourgeons ou entre leurs fleurs.

Etant donné que la colonisation est une imitation en grand, concrète et complète, pourquoi n'y aurait-il pas des lois de la colonisation comme il y en a de l'imitation, et dérivées de celles-ci? Est-ce qu'il n'y a pas, par exemple, une tendance de tout groupe social à émigrer et coloniser pour se multiplier en se reflétant? Et, si cette tendance ne se réalise pas toujours, n'est-ce pas parce qu'elle est neutralisée par une propension contraire et plus forte, telle que le besoin du luxe et du bien-être casanier, de même qu'en s'engraissant un organisme devient moins prolifique ? — Un peuple est-il émigrant et colonisateur pour des raisons principalement climatériques et physiques, parce que la fertilité de son sol le fait se propager et s'essaimer, ou au contraire parce que la stérilité de son habitat le force à se débarrasser d'un excédent de population qu'il ne peut nourrir? Ou bien est-ce pour des raisons physiologiques, tirées du tempérament et de la race ? Faisons remarquer que toutes les races, tour à tour, ont eu leur moment d'expansion colonisatrice, que l'Angleterre, jusqu'au XVI* siècle, n'avait donné aucun signe de Taptitude à coloniser, qu'avant cette époque la nation la plus colonisatrice peut-être de l'Europe était l'Italie, qu'après cette époque et pendant un siècle, les Espagnols, à présent si recueillis dans leur péninsule, ont colonisé le Nouveau-Monde tout en s'annexant une bonne partie de l'Ancien. Eux et les Portugais ont été pendant longtemps les grands navigateurs, les grands agitateurs, les grands exploiteurs de la planète. Nous, Français, nous avons eu, à cet égard comme à bien d'autres, une suite de sommolences et de réveils en sursaut. Au temps

des croisades nous étions le boute-en-train de l'Europe. Après la guerre de Cent ans, nous avons été saisis d'une frénésie de conquêtes et d'expansions en Italie, qui ont un caractère quasi-colonial. On sait nos colonisations rapides et passagères au xvii®, au xviii*' siècle. De nos jours nouvel élan.

Dirons-nous que c'est là une affaire d'éducation ? Soit, et cela n*est pas douteux, car l'éducation c'est, avant tout, l'exemple domestique. Mais il ne faudrait pas croire que l'exemple domestique et scolaire soit tout, ni que, sans lui, on ne puisse rien. Dans telle région du sud de la France où l'organisation de la famille et de l'école ne diffère guère de l'organisation environnante, on émigré beaucoup parmi les adultes qui s'entraînent les uns les autres dans telle ou telle direction à travers l'Océan. Qu'il y ait suggestion exercée soit par les parents ou les frères, soit par les amis et les voisins, dans ces courants d'émigration si bien nommés, cela est manifeste. Mais pourquoi, parmi d'autres exemples entraînants, différents ou contraires, celui-ci et non d'autres a-t-il prévalu ici et succombé ailleurs ? Il faut compter en première ligne l'accident individuel des initiatives heureuses qui, à la faveur des circonstances, ayant ouvert la voie à l'émigration d'un certain côté et fait luire de ce côté des perspectives imprévues, des espérances inespérées, ont ébloui la jeunesse aventureuse.

La colonisation est, du reste, un fait aussi vieux que le monde social ; mais il a évolué dans le sens d'une amplification presque continue. A l'origine, les tribus essaiment autour d'elles ; dans la Grèce primitive, les yev/î, les clans, formaient autant de petits Etats domestiques, dont l'intervalle était rempli par les excommuniés ou les déserteurs de la famille\ par les aventuriers de la famille. Ils l'abandonnaient pour coloniser, comme les

Page 1