L'OPPOSITION POLITIQUE
Occupons-nous maintenant de la vie politique considérée au point de vue des oppositions qu'elle contient. En politique comme ailleurs, le rôle de la répétition — et aussi celui de l'adaptation, dont nous parlerons dans le chapitre suivant, — est continu, tandis que celui de l'opposition n'est qu intermittent et intermédiaire. Mais il n'en reste pas moins très considérable.
L'opposition des pouvoirs extérieurs — on dit ici puissances — c'est la guerre ou la diplomatie. L'opposition des pouvoirs intérieurs, c'est avant tout la lutte des partis et des classes, à laquelle nous allons consacrer tout ce chapitre. Cherchons à expliquer la naissance et la formation, les types divers, les transformations des partis et aussi des classes.
Toujours et partout, une nation petite ou grande, ancienne ou moderne, et aussi bien une cité ou une tribu,, se divise en classes, de même qu'un esprit individuel se divise en talents distincts, en habitudes et aptitudes différentes, localisées avec plus ou moins de netteté dans
le cerveau. Mais une nation n'est pas toujours ni partout divisée en partis. Il n'y en a guère dans le clan primitif; dans la cité antique, il y en a souvent, mais non aux moments d'action décisive, pendant une guerre, et l'on guerroie alors fréquemment. Dans nos Etats modernes, aussi, l'action belliqueuse a pour effet immédiat d'assoupir les partis et de produire une véritable unanimité qui dure le temps du danger national. En somme, c'est seulement dans l'intervalle des moments d'action collective forte et décisive que les partis réapparaissent et entrent enjeu. Et c'est parce que ces moments tragiques sont séparés, dans les Etats civilisés, par des intervalles toujours plus longs, que le rôle des partis y va en grandissant. Il en est, en cela, des partis comme des opinions et des penchants contraires qui se disputent l'esprit d'un homme durant sa délibération intérieure : l'esprit est d'autant plus sujet à ces hésitations internes qu'il est plus complexe et plus élevé. Mais il faut toujours qu'à la discussion mentale succède la résolution et l'action. Aussi serait-il téméraire d'ériger en principe que la division des partis doit toujours durer et est une excellente chose en soi. Elle est comme la division des travaux qui n'est bonne qu'autant qu'elle sert k l'accord des travaux. Il y a, en effet, une collaboration inconsciente et profonde qui se cache souvent sous les divisions politiques comme sous bien des concurrences économiques. Elle a été longtemps l'émulation des deux grands partis anglais dans l'alternance de leur action gouvernementale* .
1. Encore cette dualité n'a-t-elle eu qu'une utilité passagère, et déjà passée, (c On n'a plus revu dans aucun pays, dit M. d'Eichthal dans sa Souveraineté du peuple, on ne voit plus même en Angleterre cette répartition des forces politiques en deux armées dirigées par des chefs expérimentés et obéis, toujours prêts à se comiiattre et à se substituer l'un à l'autre pour gouverner. . . » Maintenant, partout le régime parlementaire, dont l'excellence supposait cette rivalité féconde et non destructive, est en perturbation, ce qui ne l'empêche pas, d ailleurs, de se propager et d'envahir la mappemonde.
Quand la distinction des partis correspond à celle des classes ou des ordres, comme dans beaucoup de cités grecques, c'est un grand péril social. 11 y a alors une question sociale, de même qu'il y a une question nationale, un schisme patriotique en préparation, suivant la remarque de Bluntschli, quand la division des partis se fonde sur leur situation géographique, quand, par exemple, on dit le parti du nord et le parti du sud, le parti nord-allemand et le parti sud-allemand. La guerre de sécession est née de là. — Dans les villes du moyen âge, le schisme intérieur, source de conflits permanents et parfois de combats dans les rues, naît de la jalousie entre deux ou plusieurs corporations puissantes, religieuses ou industrielles, souvent entre l'abbé d'un monastère autour duquel la ville a été bâtie et les consuls ou les échevins de la commune, ou plutôt entre la corporation religieuse dont l'abbé est le chef et la corporation politique, la commune jurée, dont les magistrats municipaux sont les représentants. Dans les villes algériennes de TAurès, de même que dans les cités antiques à leur début, la grande scission, bien plus profonde que les précédentes, est celle qui sépare les familles dont la cité est composée. Deux grandes familles, fermées comme des clans, s'y juxtaposent et s'y opposent; de là d'incessantes luttes bien difficiles à apaiser. — Dans les Etats polyglottes, agglutinant plusieurs nationalités, tels que l' Autriche-Hongrie, la division des partis tend à se confondre avec celle des nationalités et des langues. Plus souvent, elle se confond avec celle des religions dans les Etats où plusieurs cultes se coudoient.
Il y a loin, en apparence, de ces partis tenaces, traditionnels, héréditaires, aux partis moins stables et moins profonds, sinon moins violents, que nous voyons naître, croître, déborder, disparaître, dans nos démovcraties agitées. Cependant les uns et les autres s'expli-
quent de même. Mais commençons par dire un mot de certaines explications erronées.
Je suis surpris de voir Bluntsclili approuver la théorie de Rohmer (1844) d'après laquelle la division des partis politiques répond à celle des âges de la vie. L'enfance, avec ses illusions et ses déductions précipitées, changeantes, avec ses imprévoyances et ses imprudences, c'est le parti radical ; la jeunesse, créatrice et entreprenante, c'est le parti libéral; la maturité, tranquille et forte, c'est le parti conservateur; la vieillese, faiblesse irritable qui cherche appui en un despotisme immuable, diplomatique et astucieux, c'est le parti de l'absolutisme. — Bluntschli est d'ailleurs obligé de reconnaître que, dans la lutte politique, ces quatre partis se réduisent toujours à deux par la coalition de plusieurs contre l'un d'entre eux. Mais il croit pouvoir affirmer que l'ordre de succession des partis triomphants est indiqué dans l'énumération précédente. D'après lui, (( en comparant les principales idées qui remuent l'Europe depuis un siècle, on peut se convaincre qu'elles vont du radicalisme au libéralisme. » Radicale, toute la Révolution française. En suivant la pente de cette évolution, on serait conduit à prédire que le xx® siècle sera conservateur et même absolutiste. — Je ne sais pourquoi cette expHcation est qualifiée psychologique par son auteur ; elle est plutôt biologique comme la loi des âges sur laquelle elle repose. C'est une des nombreuses erreurs suggérées par la métaphore de l'organisme social qui, même avant de se formuler explicitement, exerçait ses sourds ravages dans beaucoup d'esprits. Cette classification quatripartite des partis rappelle assez nettement la distinction et la série des quatre phases qu'un art quelconque semble parcourir, d'après les esthéticiens, depuis sa roideur initiale jusqu'à son énervement et son entêtement final, a travers des périodes de largeur souple et de sagesse durable. Mais, s'il est
vrai que Tart ait ses âges, on ne voit pas ces âges-là coexister et lutter ensemble comme les partis politiques. A vrai dire, cette théorie de Rohmer n'est pas soutenable, elle est inapplicable à toutes les divisions des temps passés, où Ton serait bien embarrassé de découvrir un parti libéral, où un parti radical même est rare ; et on ne voit pas comment elle rendrait compte de ces divisions là où il est visible qu'elles correspondent à la diversité des tribus, des corporations, des sectes, des langues, des religions. De nos jours on ne voit pas davantage la lumière qu'elle jette sur nos discordes où, indépendamment des causes antiques de rivalité, religieuses, dynastiques, économiques, qui subsistent, il nous est si souvent possible d'assister à la naissance de nouveaux partis, qui n'ont rien de biologique assurément. Nés de la Presse, ils ne sont que des publics formés par des publicistes que tout le monde connaît : Karl Marx, père du socialisme actuel ; Drumont, père de l'antisémitisme français. Qu'est-ce que la loi des âges peut avoir à faire ici ?
D'après M. Loria, l'explication des partis est bien simple : ils représentent simplement les diverses formes de la propriété. Distinction des whigs et des tories, des guelfes et des gibelins, des plébéiens et des patriciens, etc., tout cela n'est que la lutte du capital et de la propriété foncière. C'est une scission qui s'est opérée au sein de la classe des privilégiés. Revenez à la propriété collectiviste et il n'y aura plus de partis.. .
La (( bipartition du revenu » explique seule « la possibilité historique des réformateurs ainsi que leur succès partiel. » Si Bismark a été possible, cela est dit en termes formels, c'est parce que l'inimitié existait entre les propriétaires du sol et les capitalistes et qu'il s'est appuyé là-dessus pour « améliorer la condition du peuple travailleur. » Cela signifie, au fond, qu'un homme de génie se sert, pour atteindre son but, pour réaliser son
programme, des ressources que lui offre le conflit ou l'accord des intérêts différents qui coexistent dans le pays où il apparaît. Mais il ne s'appuie pas seulement sur la rivalité ou l'alliance des intérêts (intérêts d'industries différentes, intérêts d'amour-propre de classes, de castes, de nationalités, intérêts de cœur ou d'orgueil collectifs), il utilise encore l'opposition ou l'union des croyances, des principes, des idées, des préjugés. Et c'est ce dernier élément, si important, que méconnaît systématiquement toute la nouvelle école socialiste \
Je me reproche aussi d'avoir donné, dans mes Lois de V Imitation, une explication insuffisante de la distinction des partis. J'ai fait reposer leur dualité (au moment du conflit) sur celle de l'imitation-coutume et de l'imitation-mode. Et, de fait, la principale cause et la plus fréquente de la lutte entre les partis provient de ce que l'un protège une coutume, une tradition qui est attaquée par l'autre ou par les autres, au nom de modes envahissantes, d'idées le plus souvent importées de l'étranger. Mais, dans certaines nations où l'imitation des modèles nouveaux ne joue aucun rôle appréciable en politique, où il n'y a que des coutumes et des traditions en présence et en jeu, il ne laisse pas d'y avoir des partis, si ces coutumes et ces traditions se contredisent ou se contrarient et se combattent ^ A l'inverse,
1. M. Loria méconnaît à tel point l'importance des croyances, même religieuses, qu'il cite la Ligue comme n'étant autre chose « que l'alliance du clergé, le grand propriétaire du royaume, avec les mendiants du Limousin et de l'Auvergne, avec les charbonniers çt les porteurs d'eau de Paris, contre la bourgeoisie et la noblesse. » Comme si, parmi les ligueurs, manquaient les bourgeois et les gentilshommes ! — La Fronde n'est « qu'une révolte du travail improductif, judiciaire et administratif, contre le revenu féodal qui tentait de refréner ses exigences sans bornes. » Qu'est-ce que les massacres de la Saint-Barthélémy? Ce n'est que « le résultat d'une insurrection de la bourgeoisie catholique contre la noblesse huguenote. » Etc.
2. D'après M. Funck-Brentano. les deux partis qui, en tout temps et en tout pays, se disputent le pouvoir, sont le parti de l'aclivilé personnelle, de la différenciation individuelle croissantes, et le parti de la cohé-
dans certains Etats révolutionnés et modernisés à fond, le pouvoir politique de la coutume a beau être momentanément annihilé, les partis ne pullulent pas moins pour faire prévaloir des innovations différentes et contraires. Quand la malheureuse Chine sera devenue la proie des civilisateurs qui se la disputent, il y aura certainement un parti français, un parti anglais, un parti allemand, un parti russe, qui auront chacun la prétention d'importer exclusivement des institutions empruntées à la France, ou à l'Angleterre, ou à TAUemagne, ou à la Russie. Ce qui est certain, c'est que les partis sont toujours des courants d'imitation, soit anciennement, soit récemment tracés, qui se rencontrent et s'allient ou se heurtent. Mais pourquoi ces courants, et non d'autres, se sont-ils tracés et rencontrés, et, en se rencontrant, alliés ou heurtés.»^ Nous essaierons de répondre plus loin.
11 est une division des partis qui, toute simpliste et vulgaire qu'elle est, ne laisse pas de reposer sur un fondement solide : c'est celle du parti gouvernemental et de Vopposition, en entendant par opposition le groupe coalisé des adversaires du gouvernement. L'avantage de cette division est de mettre en saillie la duaUté du oui et du non, le duel logique, qui seul rend les partis possibles. En outre, on y voit s'opposer l'optimisme au pessimisme, deux versants du cœur dont la différence est éternelle et explique la grande généralité de cette distinction de partis. Les gouvernementaux et les opposants rappellent, par leur jeu de bascule, le conflit des haussiers et des huissiers à la Bourse. Les gouvernementaux jouent à la hausse, et les opposants jouent à la baisse des affaires publiques.
sion, de l'enlente commune croissantes. Cette dualité cadre assez bien avec celle du parti de la tradition et du parti de l'innovation, et les mêmes critiques lui sont applicables. ""
Mais disons un mot d'une idée émise par Sumner- Main dans son gouvernement populaire. Suivant lui, Tesprit de parti, dont il étudie curieusement la nature et la physionomie, était, à Forigine, « un sport réservé aux aristocraties » et auquel le reste de la population assistait plutôt qu'il n'y prenait part. Mais, dans les démocraties, tout le monde se livre à ce sport dangereux, à cette guerre atténuée, intermède de guerres plus sanglantes. Cette remarque est vraie, mais elle ne dit pas tout. Il est certain que la division en partis ne se produit sérieusement, d'ordinaire, qu'entre les détenteurs du pouvoir ou entre eux et les aspirants au pouvoir ; que, là où règne un monarque absolu, sans contre-poids d'aristocratie réellement puissante, sous Auguste, sous Louis XIV, il n'y a point de partis, si ce n'est à la Cour, parmi les familiers et les conseillers du roi, ou bien il n'y a que des batailles mentales de desseins contraires dans le cerveau du monarque ; que, là où le régime est aristocratique, comme en Pologne, comme dans Rome primitive, comme à Venise, la division en partis se limite à la classe dirigeante partagée en deux tronçons ou du moins n'atteint que secondairement et faiblement les couches inférieures du pays ; qu'enfin, chez les nations démocratiques, la lézarde qui les fait se fendre en deux descend jusqu'aux derniers fondements du peuple. Mais pourquoi en est-il ainsi? Est-ce l'effet de la démocratie précisément? et ne prendrait-on pas ici, par hasard, l'effet pour la cause ?
N'oubUons pas, d'abord, la force contagieuse de l'exemple venu d'en haut. Elle permet de comprendre comment, même aux âges de l'aristocratie la plus hautaine, des divisions nées au sein de celle-ci sont parvenues, si souvent, contrairement à l'assertion de Maine,
Tarde. — Transf. du pouvoir, 10
à scinder le peuple tout entier, à trancher un fossé profond et sanglant, par exemple, entre guelfes et gibelins, dans toute rÀUemagne et l'Italie du moyen âge. L'esprit de parti généralisé n'est^^onc^as le monopole des démocraties. Et d'ailleurs les démocraties né s*élaborent-elles pas, ne s'engendrent-elles pas par la même cause qui produit la généralisation de l'esprit de parti : le désir de s'égaler aux classes supérieures en les copiant ? — En Belgique, avant la revision de la Constitution en 1892, il n'y avait que deux partis, tous deux constitutionnels et se succédant alternativement au pouvoir, comme les whigs et les tories en Angleterre : c'étaient les libéraux et les catholiques (chacun d'eux subdivisé en intransigeants et opportunistes, pour employer des expressions propres a la France). Mais, en 1892, on revise la Constitution et le corps électoral se trouve décuplé. Alors qu'arri ve-t-il .^ Au lieu de deux partis, on en a trois : le parti ouvrier a surgi. Et ce fait peut servir à éclairer la genèse des partis. Car il montre que, l'état social restant le même, le nombre et la nature des partis (car, en Belgique, tous les partis ont changé de nature et d'allures en même temps que leur nombre s'est accru) peuvent devenir très dissemblables si le pays légal s'étend ou se rétrécit, s'il s'étend dans un sens ou dans un autre. Mais pourquoi le pays légal en Belgique s'est-il accru, a-t-il décuplé brusquement? Quelle a été la cause de cette révolution pacifique .^ M. Loria ne va pas nous dire, j'espère, que c'était l'iû.lérêt de ceux qui ont voté cela. La vérité est que des idées et des besoins nouveaux avaient germé et s'étaient propagés dans le peuple belge, à l'exemple des classes supérieures*, à l'exemple aussi du suffrage uni-
1. « La question ouvrière ne s'est transformée en question sociale (ou plutôt politique) que parce que les besoins, les sentiments, les idées des classes moyennes ont pénétré la classe ouvrière. » (Funck-Brentano, La Politique.)
LA LUTTE DES PAUTIg 147
versel pratiqué en France et ailleurs. Est-ce qu'il n'est pas manifeste que, si la France n'avait pas voté le suffrage universel en 1848, jamais les Belges, en 1892, n'auraient voté quelque chose d'analogue ou d'approchant?
Voilà donc pourquoi l'esprit de parti se généralise ; il se généralise sous l'empire même dps causes qui dé-, mocratisent les sociétés ; la démocratie n'est donc pas la cause de cette généraUsation. Mais cela ne nous dit pas pourquoi l'esprit de parti naît dans les sphères supérieures d'où il se répand plus bas \ ni pourquoi il se répand ici plutôt que là, sous telles formes plutôt que sous telles autres. C'est là l'essentiel.
Il faut d'abord se pénétrer de cette vérité bien sim-
1. Je me demande s'il y ^ jamais eu exception à la règle de cette marche de haut en bas, et si, par hasard, accidentellement, on a vu se produire entre les gouvernés d'abord une division de partis qui ne se serait étendue qu*ensuite aux gouvernants, aux gouvernants politiques ou sociaux. Jg, ne le crois pas. £n tout cas, tous les grands partis dont l'histoire s'occupe me paraissent se conformer à la règle : armagnacs et bourguignons, guelfes et gibelins, royalistes et ligueurs, montagnards et girondins, légitimistes et libéraux de 1830, etc. — Les antagonismes religieux de sectes, quand une secte nouvelle apparaît, se compliquent souvent d'antagonismes de partis auxquels ils donnent naissance. (Remarquons, en passant, que les passions religieuses engendrent souvent des passions politiques, en Angleterre au xviie siècle, en France au xvi®, mais qu'il n'y a pas d'exemple de passions politiques engendrant des divisions religieuses. Ab interioribus ad exteriora.) Dip-t-on qu'il y a là une exception fréquente à la règle qui précède ? Nullement ; c'est au sein des détenteurs du dogme, dans le corps enseignant du clergé ou des docteurs, des théologiens, et non dans la masse enseignée des simples fidèles, que s'est produite d'abord la division en orthodoxes et hérésiarques, en ariens et partisans d'Athanase, en iconoclastes et défenseurs des images, en catholiques et albigeois. Une hérésie peut bien jaillir du cœur d'un simple fidèle — encore est-ce bien rare — mais elle ne devient contagieuse qu'après avoir été accueillie et avoir fermenté dans un monastère, un chapitre, un corps clérical quelconque, ou dans une élite sociale. Les Vaudois eux-mêmes, dont les origines sont d'ailleurs obscures, semblent être nés ainsi, malgré le caractère remarquablement démocratique de leur secte.
pie, que tous les faits de Thistoire ont commencé par être des questions. Avant les croisades, il y a eu la question (ïes croisades ; avant le triomphe du christianisme dans l'Empire romain, il y a eu la question chrétienne; comme il y a, maintenant, une question d'Alsace-Lorraine, une question d'Orient, une question du socialisme. Chacune de ces questions, parmi ceux qui sont les premiers à l'apercevoir, et qui appartiennent nécessairement à l'élite sociale, donne lieu a des réponses multiples, dont une seule se réalise en fait et porte en germe des questions nouvelles auxquelles il sera plus tard répondu, et ainsi de suite. L'histoire est un interrogatoire séculaire des nations par leur Destinée ; interrogatoire qui décide de leur sort et qui souvent les condamne. Mais l'histoire politique, en cela, ne diflere point de l'histoire linguistique, de l'histoire religieuse, de l'histoire économique, etc. La vie nationale, envisagée sous chacun de ses aspects, se décompose en problèmes, en difficultés successives, alternant avec leurs solutions et en renaissant, et qui s'opposent sans relâche à l'harmonisation complète poursuivie par elle, à l'achèvement du système de sa langue, de sa religion, de sa science, de son droit, de son organisation industrielle, de sa beauté esthétique. Faut-il employer la déclinaison latine démodée ou la préposition naissante ^ Question qui se posait à tout parleur avant et pendant la formation des langues romanes, et qui ne se pose plus au x* siècle. Faut-il distinguer, en langue d'oïl, le cas-sujet du cas-régime? Autre question qui se posait encore au xiii* siècle, et qui, un siècle plus tard, ne se pose plus. Faut-il employer ce mot, cette tournure, en tel sens ou en tel autre, en telle acception un peu surannée ou en telle acception à la mode.î^ Question qui se pose à toute époque, et qui est toujours résolue au bout d'un temps. La vie de la langue est la série de ces questions et de ces réponses enchaînées.
La :yie de la religion n'est pas autre : les questions tranchées par un concile suscitent d'autres discussions que résout un autre concile, etc. La vie économique et la vie morale donneraient lieu aux mêmes observations. Tout ce qui distingue éminemment la vie politique, rhistoire politique, c'est .Vintensi té des dlvisiotts suscitées par la pluralité des réponses proposées aux questions qui lui sont particulières, et où se reflètent, d'ailleurs, comme dans un miroir grossissant et déformant, les questions les plus anxieuses posées en dehors d'elle par la rivalité des dialectes, ou des sectes religieuses, ou des intérêts économiques, ou des mœurs hostiles et contraires. La division des partis, en politique, joue le même rôle que, en religion, la division en plusieurs cultes rivaux ou, dans chacun de ces cultes, l'émulation de deux sectes, de deux Ordres religieux, — le même rôle que joue, en fait de langues, la concurrence de deux idiomes qui cherchent à empiéter l'un sur l'autre, ou, dans chacun d'eux, celle de plusieurs accents, de plusieurs diversités dialectales, — le même rôle que joue, en fait d'art, la distinction des écoles, ou, en fait d'industrie, la lutte de plusieurs ateliers, de plusieurs corporations, de plusieurs classes. Par où l'on peut voir que, malgré sa longue durée et ses métempsychoses infinies, la division en partis n'est pas éternelle. U esprit de parti est né dans les temps historiques. Pendant la période chasseresse, on l'ignore, et les cités ne l'ont connu qu'après leurs premières phases, quand, s'étant péniblement dégagé de Yesprit de clan, puis de V esprit de secte, il a pris conscience de lui-même dans les grandes nations. Il ne durera pas toujours. Peut-être est-il destiné à se métamorphoser, grâce à la Presse, en un autre esprit — infiniment plus mobile et plus maniable. En tout cas, il est de fait que chacune de ces formes de la lutte s'apaise finalement en une forme de l'accord, et que, aux époques de grande
paix politique, sous Auguste, sous Charlemagne, sous saint Louis, sous Louis XIV, il n'y a plus Tombre même de divisions proprement politiques, bien qu'il y en ait toujours de religieuses, de linguistiques, d'économiques, de littéraires, qui s'apaiseront à leur tour. — Un conflit, des péripéties, un dénouement : ces trois phases nécessaires d'une œuvre dramatique se retrouvent aussi bien, pour qui sait découper l'histoire suivant ses véritables jointures, dans les drames successifs et entremêlés que la vie des peuples nous présente. Voilà pourquoi, — soit dit en passant, — en dépit de toutes ses conventions, de ses fictions mensongères, la tragédie est vraie, et il n'est rien de plus représentatif de l'histoire humaine que le drame. L'histoire n'est qu'un enchaînement et une complication de grandes ou petites tragédies, ou comédies, infiniment intéressantes : ce qui ne veut pas dire, du reste, que l'ensemble total, — impossible à totaliser, — de ces groupes ou de ces chaînes de drames religieux, politiques, économiques ou autres, soit lui-même un Drame immense, une séculaire et grandiose Tragédie en je ne sais combien d'actes, comme Bossuet et Auguste Comte semblent le penser.
Mais revenons. Il y a, à tout moment de la vie sociale et sous chacun de ses aspects, des questions qui se posent, et qui se posent d'abord dans la conscience d'un individu ou d'individus pris comme tels. Ces questions sont des hésitations de la conscience embarrassée entre deux jugements contradictoires qui s'offrent a la fois : (( La meilleure manière de parler est de s'exprimer ainsi, la meilleure manière de parler est de s'exprimer de telle autre sorte, — le Fils est consubstantiel au Père, le Fils n'est pas con substantiel au Père; le Pape est infaillible, le Pape n'est pas infaillible; — le demandeur a raison dans ce procès, le
demandeur a tort ; Taccusé est innocent, Taccusé est coupable; — Téclairage électrique est supérieur à l'éclairage au gaz, Téclairage électrique est inférieur ; — Wagner est le plus grand des musiciens, Wagner n'est pas le plus grand des musiciens ; — il faut se venger, il ne faut pas se venger... » Les innombrables djiels logiques de cette espèce, linguistiques, religieux, judiciaires, économiques, artistiques, moraux, ne diffèrent en rien d'essentiel de ceux-ci, qui sont proprement politiques : (( L'impôt sur le revenu est juste et utile, l'impôt sur le revenu est injuste et inutile ; — il faut faire telle entreprise coloniale, il ne faut pas la faire ; — il faut déclarer la guerre, il ne faut pas la déclarer... » Ces derniers combats d'idées, comme les précédents, commencent par être purement individuels, et le plus grand nombre d'entre eux se terminent, dans les bureaux des ministères, sans donner lieu à des divisions de partis ou sans alimenter la querelle des anciens partis. Quelques-uns seulement divisent l'Opinion. Pourquoi .^^ '
Il est nécessaire, en premier lieu, que le duel logique ait pris fin sous sa forme individuelle pour réapparaître sous sa forme collective. Ce n'est qu'à partir du moment où les individus ont résolu, chacun pour soi, les uns dans un sens, les autres dans l'autre, les questions de tout genre qui se sont posées à eux, que ces questions peuvent les mettre en conflit les uns avec les autres. La guerre entre eux suppose la paix en eux. Et, remarquons-le, la raison pour laquelle ils entrent en lutte alors les uns avec les autres est, au fond, précisément la même pour laquelle chacun d'eux a mis fin à sa lutte intestine. Cette raison, la raison profonde des ■ partis, c'est que l'homme est un animal logique, malgré ses contradictions. Il ne lui suffit pas de ne pas voir ses désirs se contrarier ou contrariés par ceux d'autrui ; il lui est insupportable au même degré de se contredire
.sciemment ou d*être contredit. Les hommes se passionnent pour le triomphe de leurs jugements autant que pour celui de leurs volontés.
Mais il ne sufHt pas que la paix soit en eux pour que la guerre éclate entre eux ; il ne suffit pas qu'ils soient d'avis contraires pour que ce que l'on appelle l'Opinion soit divisée. — En général, chacun, en répondant à la question qui s'est posée à lui, s'est inspiré de son intérêt ou de ses principes, ou à la fois de ses principes et de son intérêt. P§r suite, tous ceux qui ont ou qui se croient le même intérêt ou qui partagent le même principe, ou qui éprouvent le même sentiment, sont pour ainsi dire acquis d'avance à une même solution, et il ne leur manque rien pour former un parti, si ce n'est — condition indispensable — la conscience de cette communauté de désirs et d'idées, de cet intérêt collectif et de ce principe commun. La preuve en est que bien souvent un intérêt collectif imaginaire, accrédité par des mensonges de Presse ou d'orateurs populaires, suscite la formation d'un parti, tandis que un intérêt collectif bien réel, mais inaperçu, non senti, n'en suscite pas. L'illusion d'un intérêt collectif a fait le parti boulangiste il y a quelques années, le parti antisémite à présent, et a disposé les partisans du boulangisme ou de l'antisémitisme à accueillir, à propos de chaque question posée au pays, une même solution. Mais, quand la question de savoir si nous resterions en Egypte à côté des Anglais s'est présentée devant la Chambre des députés, tous les Français avaient un intérêt réel, un intérêt profond a ce qu'elle fût tranchée dans le sens du maintien de notre occupation, et le malheur est que, fort peu l'ayant senti, une erreur lamentable a été commise, ou une faute inexpiable. — Il faut donc que la communauté d'intérêt ou de principe et de sentiment qui porte à résoudre les problèmes sociaux dans un même sens soit connue ; et il faut que
LA LLTTK DES PAHTIS 153
cette identité de solution le soit aussi. C'est à ces conditions seulement que, la suggestion réciproque s'exerçant, l'opinion de chacun se renforçant de Topinion des autres et la. contagion même d'une idée paraissant lui servir de démonstration, un parti prend naissance et grandit.
Voilà pourquoi tout ce qui favorise et facilite les communications mentales entre les hommes est propre à nourrir l'esprit de parti. Voilà pourquoi dans les tribus ou les cités primitives, la division en partis n'existe pas à proprement parler, car il n'y a possibilité ou facilité de communications mentales que dans le sein de chaque groupe familial, non de famille à famille, en sorte que la cassure sociale se produit toujours aux limites des maisons. Voilà pourquoi même, dans les Etats polyglottes, comme l'Autriche, la division des partis est trop souvent subordonnée à celle des langues, parce que la conscience d'une communion d'idées n'est vraiment prompte, facile et complète qu'entre gens parlant le même idiome. Voilà pourquoi, enfin, à mesure que la civilisation progresse, le nombre décroissant des langues et-leur extension croissante, le développement de la Presse surtout, qui se sert de ce progrès des langues et le sert, tendent à développer l'esprit de parti, mais aussi à le mobiliser, et, en le mobilisant, à le transformer. Il est donc permis d'attribuer en grande partie à la civilisation ce renforcement de l'esprit de parti que Sumner-Maine imputait à la démocratie seule, et qui, en effet, lui est imputable, mais partiellement *. Car la démocratie aussi, en abaissant
1. Aussi voyons-nous, au cours de la civilisation, la grande importance politique attachée jadis à la division en classes ou en ordres s'attacher peu à peu à la division en partis. — A partir de la reine Victoria, a lancienne théorie delà balance entre trois pouvoirs, roi, lords, communes, a été remplacée par la théorie de la balance entre les partis. » (Hist. générale.) De même en France : aux trois ordres d'ancien régime se sont substitués des partis.
lOlt LEî> TUA>SFOHMATIO>S DU POL VOIU
OU supprimant les barrières des classes, multiplie leurs contacts spirituels, leurs conversations, leurs échanges d'idées. Ce n'est pas, d'ailleurs, parce que nous avons le suffrage universel en France, c'est parce que nous avons des journaux avides de nouvelles et très répandus, que la question de savoir si Dreyfus est innocent ou coupable a divisé le pays, si profondément, en deux partis, ou plutôt en deux publics violemment contraires. Sans la PrcssCj dans le plus démocratique des Etats, dans la Suisse d'il y a deux siècles, par exemple, cette affaire serait restée judiciaire ; elle n'est montée sur la scène politique, brillamment éclairée, que grâce à la Presse. — Et, puisque nous venons de toucher a cette longue obsession et scission violente de l'opinion française, remarquons à ce propos combien il serait faux de penser que l'hostilité des partis, l'ardeur de la bataille se mesurent à la gravité de leur cause. La division des partis est d'autant plus profonde et vive que le motif qui les divise est, non pas plus important, mais plus passionnant. Or, on se passionne plus pour des personnes que pour des idées, de même que pour des idées plus que pour des calculs, et pour des mots sonores plus que pour des principes ternes et précis*.
1 . Tous les éléments d'intérêt mélodramatique semblent s'être réunis pour rendre passionnante au plus haut degré cette lamentable aHaire. Et, d autre part, il n'en est pas où la presse ait déployé un art aussi consommé, aussi puissant, de tenir l'intérêt en haleine, de l'attiser chaque jour, par un amoncellement régulier d'ingénieuses inventions. — Car il est à remarquer que tout ce qui tend à la guerre civile, ou même à la guerre extérieure, est favorable à la vente des journaux. (Et c'est là le danger le plus capital, soit dit en passant, et le plus radical, de ce qu'on est convenu d'appeler, entre autres mensonges conventionnels, la liberté de la presse, c'est-à-dire la souveraineté, l'autocratie, l'irresponsabilité de la presse.) Par suite, c'est sans la moindre raison que, parmi les gens sérieux, on a été unanime, en général, à regarder cette idée fixe nationale, comme un symptôme morbide de notre prétendue décomposition sociale plutôt que comme un microbe accidentel dont les ravages, à mon sens, s'expliquent tout naturellement sans nulle prédisposition interne à cet état anarchique et incohérent. Si rien de comparable à cette scission
LA LLTTE' DKS PARTIS 155
Comme on le voit, Toriginedes partis est tout autre que celle des clans» des corporations et des classes. Les clans, les corporations, les classes sont bien aussi des courants d'exemples où l'individu est entraîné ; mais il n'y est pas entré de lui-même, il n'a pas eu à choisir entre plusieurs de ces courants, suivant la réponse qu'il a faite a des questions embarrassantes. C'est dès le berceau, c'est en bas âge qu'il a été jeté, sans le vouloir, dans l'un de ces canaux étroits et héréditaires ; et leur diversité, — qui n'est en rien une hostilité, car, si les clans, les corporations, les classes se combattent, ce n'est pas comme tels; comme tels, ils collaborent ; ce n'est que comme partis, quand, fréquemment jadis, mais de moins en moins, la division des partis coïncide avec la leur, — leur diversité s'est produite en réponse à des nécessités impérieuses qui ne comportaient aucune ambiguïté. Quand ce qu'il faut faire est clair, simple, non douteux, il n'y a point lieu à discussion de partis, il n'y a qu'à agir, à travailler, à vivre, en s'entr'aidant ou en s'entre-supportant. Mais, quand la volonté collective se heurte à un carrefour de voies, l'esprit de parti s'éveille. Il s'éveille d'abord parmi les conseillers du chef, du monarque, qui a le monopôle de la décision. Puis, à mesure que les classes participent au gouvernement, il grandit, s'étend, marquant les progrès de l'individualisme. Une des premières manifestations de l'individualisme est l'esprit de secte ou de caste religieuse. Il s'agit de choisir entre une
de la France en deux pendant des années, ne s'est vu dans le passé, c'est que la presse à un sou, descendue jusqu'aux dernières couches du peuple et servie par tous les progrès des communications, n'existait pas dans le passé, dans un passé même récent. On peut être certain que si. aux époques où la nation française était réputée la plus saine, une affaire semblable avait éclaté et qu'une presse semblable à la notre s'en fût emparée, l'enfièvrement public eût été aussi intense et aussi durable par leffiet de la mutuelle contagion. L'intensité des sentiments, en tout temps, est d'autant plus forte et plus prolongée que chacun les sait partagés ou repoussés par un nombre plus grand de gens pour ou contre.
1 Ob LES TUA\SFOIlMATIO>S DC POUVOIR
croyance religieuse sucée avec le lait maternel et un dogme nouveau prêché par un ascète, par un thaumaturge, par un apôtre. Des individus se détachent de leurs clans, de leurs corporations, et, s' attachant aux pas de cet entraîneur, forment une secte. En cela, l'esprit de secte ressemble étonnamment à l'esprit de parti dont il n'est que la forme religieuse, toute prête, au moindre prétexte, à prendre une couleur politique. — Après les divisions de partis fondées sur les différences de religion, il n*en est pas de plus anciennes ni de plus terribles que celles qui se fondent sur la différence des dynasties ou des branches de la maison royale, ou des personnages illustres, qui se disputent le pouvoir. Avoir ou n'avoir pas confiance en un homme qui se présente comme un sauveur : voilà la question politique telle qu'elle se formule le plus souvent pour les peuples enfants, et même assez souvent pour les peuples adultes ou vieillis. De là les dénominations de guelfes (partisans du Pape) ou de gibelins (partisans de l'Empereur), de carlistes, de jncobites, de bonapartistes. Il y a presque toujours plus de deux partis de ce genre à la fois ; on compte parfois jusqu'à cinq et six prétendants. Mais, en général, quand la lice est ouverte, c'est que Tun des candidats effraie tous les autres qui se coalisent contre lui et tous se réduisent, en fait, à deux camps : les bonapartistes, par exemple, et les non-bonapartistes.
On peut se demander si, à mesure que les sociétés progressent, cette division de partis fondée sur des noms de dynasties, ou des personnages qui incarnent leur confiance aveugle, ne va pas en diminuant, peu à peu remplacée par une division fondée sur des oppositions de programmes, et de programmes qui varient à l'infini comme les problèmes soulevés à chaque instant dans la vie tumultueuse des grands peuples : parti de la guerre et parti de la paix, parti de la centralisation et parti de la dé-
centralisation, protectionistes et libres-échangistes, etc. Mais, en réalité, c'est toujours cette opposition de programme qui a été présente ou transparente à travers celle des dynasties ou des individus en compétition ; et on ne voit pas que les grands leaders d'à présent, un Gambetta, un Gladstone, exercent une vertu moins fascinatrice sur leurs partisans que les Gracchus de Rome ou les Périclès même d'Athènes. — On peut se demander encore si, au cours du progrès social, la division des partis repose de moins en moins sur celle des croyances et de plus en plus sur celle des intérêts, ou inversement. Il y a des raisons de penser, je crois, que, malgré l'abaissement utilitaire des luttes sociales dans les temps de crises tels que le nôtre, l'antagonisme des convictions contradictoires aura toujours plus de part que le choc des intérêts à la formation des grands partis, de ceux qui passionnent le plus. On en peut voir la preuve, entre autres, dans cette remarque si juste de xMaine : (( l'histoire des partis nous montre que de tout temps les hommes se sont beaucoup plus querellés pour des mots et des formules que pour des conflits d'intérêts )). J'ai toujours été frappé de ce fait que les Assemblées quelconques. Congrès, Parlements, réunions de comités, sont remarquablement procédurières et disputailleuses, beaucoup plus, a coup sûr, que les individus qui les composent. Les individus sont, en général, plus pratiques encore que logiciens; rassemblez-les, ils vont devenir plus logiciens encore que pratiques, plus ergoteurs que sensés. Et plus les Assemblées sont nombreuses, plus ce besoin dialectique d'accorder les idées l'emporte sur celui de satisfaire les besoins. Cela est vrai des Parlements comme des Conciles.
Tout ce qu'on peut dire avec certitude, c'est que le progrès des communications entre les familles, entre les professions, entre les classes, entre les nations, a eu pour effet de rendre la frontière des partis plus mobile
OU moins tenace, moins lente à se modifier ou se remanier, parce que la division en partis est devenue plus indépendante de la division en familles, en professions, en classes, en nations même, et, par là, d'élargir — en l'atténuant — la lutte des partis, comme celle des armées. Jadis contenue dans l'étroit enclos d'une cité, puis d'une province, cette lutte, de nos jours, devient grandiose et prend des proportions internationales. La Presse a puissamment aidé à cette émancipation relative et à cette mobilisation, à cet agrandissement énorme et à cet affaiblissement, dissimulé sous des violences passagères de l'esprit de parti. L'évolution de l'esprit de parti est comprise entre l'esprit de foule qui lui sert de début et \ esprit de public où il s'épanouit et se consomme, mais qui semble destiné à lui servir de terme en lui succédant. Une foule, groupe spontané, recruté d'individus momentanément détachés de leurs groupements traditionnels, est le premier embryon d'un parti dans les sociétés les plus régies par la tradition familiale, corporative ou sectaire. Pour que, dans une société où régnent les gentes et les phratries, les individus puissent échapper à leur influence, il faut qu'ils subissent celle d'un meneur accidentel et que leur rencontre fortuite se transforme par lui en une suggestion mutuelle des plus intenses. Mais ce groupe, où le contact spirituel a pour condition le contrat physique, est toujours étroit et localisé, et l'unanimité soudaine qui fait sa vie et son danger doit son intensité passionnée à sa faible étendue. Si la foule, après s'être dissoute, se reforme, si elle se reproduit périodiquement en clubs (jacobins, par exemple), s'épure, se fortifie, s'organise, multiplie au loin des rejetons d'elle-même, un parti est né. Mais il garde toujours de la foule ce caractère essentiel d'être formé de rassemblements où l'on se coudoie, où l'on se dévisage, où l'on agit personnellement les uns sur les autres. Ce ca-
ractère disparaît quand un parti se métamorphose, sans s'en apercevoir, en un public. Un public, foule dispersée et immense, aux contours continuellement changeants et indéfinis, dont le lien tout spirituel se compose de suggestions à distance quotidiennement opérées et subies par ses publicistes, tantôt naît d'un parti, tantôt fusionne plusieurs partis, mais toujours se dessine et s'accentue a leurs dépens, les amplifie en les remaniant, et est sus€eptible d'atteindre des dimensions extraordinaires où les partis proprement dits, les partis-foules, ne sauraient prétendre. En d'autres termes, les partis-foules tendent à être remplacés par les partis-publics. Et cette substitution, comme je l'ai exposé ailleurs *, a les plus importantes conséquences qui, dans leur ensemble, semblent avantageuses au point de vue de l'apaisement final. Après avoir exposé comment et pourquoi les partis se forment, il resterait à dire comment ils se combattent et de quelle manière finit leur conflit. Quelques mots suffiront, le sujet étant, malheureusement, trop connu des lecteurs modernes. On sait assez les bordées d'injures et de diffamations, de mensonges meurtriers, qu'échangent les partis dans leur longue bataille, et qu'ils passent des mois et des années à se pourfendre ainsi sans jamais s'exterminer, comme les chevaliers bardés du moyen âge ; qu'à la vérité quelquefois l'un d'eux succombe et passe pour mort, mais que, sous d'autres noms, il ne tarde pas à ressusciter comme les héros des poèmes orientaux. Toute l'histoire de Florence est remplie, jusqu'aux Médicis, par la lutte de deux partis qu'on reconnaît toujours dans leurs métamorphoses et métempsychoses fréquentes. Enfin, cependant, le combat des partis se termine par le triomphe définitif et décisif de l'un d'eux — à moins que ce
1. Voir Revue de Paris, l»»" et 15 août 1898, articles sur Le public et la foule.
ne soit par leur soumission commune à un conquérant étranger et leur anéantissement commun. Ainsi ont pris fin, hélas ! les divisions de la Pologne/...
La lutte des partis, sur laquelle nous venons de nous étendre, n'est pas la seule forme que revête TOpposition politique. Sans parler encore de la guerre, qui est l'opposition propre à la politique extérieure, la division des pouvoirs, sur laquelle nous reviendrons dans un autre chapitre, a aussi son rôle non négligeable dans la politique intérieure. Toutefois on a exagéré sa portée et son utilité, ainsi que la nécessité (ïe la division des partis, et on a méconnu une opposition tout autrement fondamentale, tout autrement salutaire et nécessaire, dont il reste à marquer la place ici.
On a.cru trouver dans le fractionnement des pouvoirs, par exemple dans la juxtaposition des trois pouvoirs distingués par l'analyse de Montesquieu, ou dans l'accouplement parlementaire de deux Chambres rivales, la seule véritable garantie des gouvernés contre les abus et les excès des gouvernants. Mais on a négligé de se demander, avant tout, comment il peut se faire que cette mutuelle limitation des pouvoirs se soit produite ou se soit maintenue, quand il est manifeste que, en /tout régime, monarchique ou démocratique, il existe un\ pouvoir souverain, et que la souveraineté implique essentiellement la possibilité de l'arbitraire absolu. Si l'on avait commencé par répondre à ce problème, on aurait vu que les expédients imaginés pour concilier avec la souveraineté politique la liberté individuelle, par exemple la distinction du pouvoir judiciaire et du pouvoir exécutif, étaient insignifiants par eux-mêmes et n'avaient de valeur que^râce à une autre distinction d'ordre tout psychologique et qui fait que bien souvent les
gouvernements respectent cette division des pouvoirs quoiquils aient le désir et la possibilité de s*afiranchir de cette entrave. En un seul mot, c'est rindépcndance — relative — de la croyance à l'égard du désir, non l'indépendance — toute relative aussi — du pouvoir judiciaire à l'égard du pouvoir exécutif, ou du Sénat à l'égard de la Chambre des députés, qui est le vrai fondement des garanties individuelles, dans la mesure, toujours bien faible, où elles sont protégées efficacement. La lutte des forces politiques, sur laquelle on dit quelles reposent, ne serait rien, ne seraitpas, sans une lutte des forces psychiques qui reste cachée. Indiquons la démonstration de cette espèce de théorème fondamental. Quand un homme, appuyé sur un parti avec lequel il marche d'accord, s'est emparé de la force armée d'une nation, il semble qu'il puisse tout se permettre sans nulle résistance effective, c'est-à-dire physique, dans l'intérêt de lui-même et de son parti. Or, il se permet bien des choses, mais il est toujours très loin de se permettre tout, et, remarquons-le, alors même qu'il n'a pas à craindre sérieusement de pousser à bout la patience des gouvernés. Pourquoi cette modération relative, cette limitation volontaire de son pouvoir ? Parce que, en avançant dans la voie du despotisme oppressif, il se heurte à l'obstacle chaque jour plus insurmontable sinon de sa conscience en révolte contre sa passion, au moins de son jugement opposé à son intérêt, et surtout du jugement de ses partisans contraire aussi à leur intérêt. Peut-être est-il plus exact d'ordinaire, mais cela revient au même ici, de dire qu'il est intimidé et arrêté, enfin, par le cri de réprobation impuissant des vaincus, et par l'écho que ce cri trouve dans son propre cœur, par l'adhésion que lui et les siens ne peuvent s'empêcher de donner à ce verdict de condamnation. Mais pourquoi sont-ils forcés parfois d'adhérer à un jugement qui flétrit leurs actes et contraire leurs in-
Tarde. — Transf. du pouvoir. 11
térêts ? Pourquoi leur arrive-t-il parfois de se réprouver eux-mêmes spontanément quand ils servent leur propre cause avec trop de zèle ? Parce qu'on n'est pas toujours" maître de croire ce qu'on désirerait croire, ce qu'on aurait intérêt à croire, parce que la croyance est, jusqu'à un certain point, autonome dans sa sphère et ne se laisse entamer qu'indirectement par le désir. Il y a des moments oîi un parti aurait intérêt à croire qu'il fait nuit en plein jour, mais où, si fort qu'il ferme les yeux, la lumière éclatejll y a des moments où un ministre voudrait bien pouvoir se persuader que tel texte de loi très clair a telle signification et non telle autre, ou qu'il n'y a nulle similitude entre tel abus dont il profite et le même abus qu'il blâmait avec énergie naguère dans un journal d'opposition; mais on a beau faire, on ne parvient pas à se démontrer que deux et deux font cinq. Ah I si on le pouvait, il y aurait de fiers despotes, des autocrates auprès desquels Héliogabale et Néron seraient des libéraux/Le vrai frein du pouvoir, il n'est que là, dans la raison même de celui qui l'exerce, ou plutôt dans l'indépendance de sa raison à l'égard de son intérêt et de sa passion, dans le besoin qu'il ressent, plus ou moins vivement, souvent très faiblement, mais toujours peu ou prou, de se mettre d'accord avec ses principes, avec ses croyances enracinées, de ne pas se contredire, ou de se contredire le moins possible, de ne pas tomber sous le coup, sous le couperet, de son propre jugement. Là, et non dans je ne sais quel artifice enfantin du système parlementaire, dans quelque fiction constitutionnelle renversable d'un souffle par le caprice d'une majorité souveraine, est la garantie de l'individu désarmé contre l'omnipotence de l'Etat^-L'équilibre des forces, qu'on cherche dans la division des pouvoirs, comme sauvegarde « des libertés » * il serait plus sensé de
1. Mercier de la Rivière fait uqc très juste objection à la théorie de la
le demander à la division de la nation en deux grands partis à peu près égaux, ce qui a eu lieu longtemps en Angleterre. Encore est-ce insuffisant ; outre que cet équilibre est bien instable, il peut se faire, et il arrive souvent, que deux partis, d'ailleurs rivaux et hostiles, s'accordent sur un point qui consiste à en exploiter un troisième, qui ne compte pas, ou ne compte plus, ou ne compte pas encore. Où sera alors, pour ce dernier, la garantie (( des libertés »? Nulle part, ou seulement dans la dualité interne de chacun de ses oppresseurs.
Jean-Sans-Terre vient d'être écrasé par la coalition de ses barons et de tout son peuple. Tout le monde est contre lui, et il est seul, vaincu, en face de tout le monde. Pourquoi donc, alors, tout ce monde qui le méprise et quile hait, qui, c'est manifeste, voudrait se délivrer de. lui, ne le dépose4-il pas ou ne le condamne-til pas à mort ? Pourquoi toute cette nation victorieuse, chose étrange, se met-elle à traiter avec cet homme isoléj dépourvu de toute force, comme avec une puissance égale à elle, ou plutôt supérieure.^ Pourquoi le reconnaît-elle encore pour roi, pour maître, et se borne-telle à limiter son pouvoir, sans discuter même son autorité.^ D'où vient à ce vaincu sa force invisible, extraordinaire, qui, dans sa défaite même, l'égale et l'impose à ces millions de volontés déchaînées contre lui et impuissantes à briser ce charme magique ? Evidemment, cette force ne lui vient pas de lui-même, elle n'est pas extérieure à ces âmes qu'elle maîtrise, elle leur est intérieure. C'est en elles-mêmes qu'est la source du pouvoir profond de leur vaincu sur elles : elles désireraient bien le déposer, le faire disparaître, mais elles croient ne pas en avoir le droit : elles sont forcées,
pondération des pouvoirs, de Montesquieu : Ou les deux puissances qui se font contrepoids sont parfaitement égales, et elles se neutralisent ; ou elles sont inégales, et il n'y a plus de contre-poids.
malgré leur désir, de croire à la l égit imité de son commandement, de voir en lùîThéritier seul légitime, seul autorisé, de la couronne d'Angleterre. Si, comme certains philosophe Tout dit, la croyance en nous dépendait du désir, ce qui s'est passé alors, la Grande Charte, n'aurait pu avoir lieu, et ce fait capital, d'où la prospérité et la liberté britanniques ont, dit-on, découlé, aurait été impossible. C'est donc bien là, dans l'indépe ndanc e relative de ces deux courants de l'âme, qu'il faut chercher l'explication et de ce fait et de tous les autres faits analogues qui sont innombrables. Car, chaque fois qu'une faction ou un parti s'empare du pouvoir, la même étrange té se répète, et, malgré les déchaînements de férocités tyranniques, on voit toujours, à mi-chemin de l'oppression complète, les triomphateurs s'arrêter, retenus par la vertu d'on ne sait quoi de mystérieux. Ce mystère, au fond, est la chose la plus simple du monde.
Ce mutuel arrêt, si fréquent, des deux forces psychologiques dont je parle (quand elles ne se stimulent pas, au contraire, mutuellement), se produit sous deux formes différentes : tantôt on ne va pas jusqu'au bout de son désir, parce qu'on en est empêché par l'obstacle de ses principes, tantôt on ne va pas jusqu'au bout de son principe, parce que l'obstacle de son désir lui barre le chemin. Le premier cas se réalise toutes les fois que le juge, par exemple, voudrait bien décider en un sens mais qu'il ne le peut sans faire violence au texte de la loi ou démentir sa propre jurisprudence. Aussi n'y at-il pas de plus sûre garantie contre les excès du pouvoir judiciaire que l'obligation de motiver les jugements. Elle force le magistrat à avoir conscience de la contradiction entre ses principes et ses désirs et l'aide à faire triompher les premiers des seconds. Et je ne sais vraiment pourquoi, reconnaissant la nécessité pour le juge de motiver ses décisions, on dispense le législateur de
motiver ses lois. L'inverse serait plus facile à comprendre, car le motif de l'arrêt peut être à la rigueur sous-entendu, c'est la loi elle-même, tandis que le motif de la loi est souvent fort peu apparent, très malaisé à découvrir. Si l'obligation de motiver les jugements ou les arrêts prévient beaucoup dé sentences iniques, estce que l'obligation de motiver les lois n'empêcherait pas souvent le législateur de légiférer à tort où à travers pour satisfaire un caprice tyrannique ?
Le second cas indiqué plus haut, celui où la logique des idées est tenue en échec par la finalité des désirs, est réalisé à chaque instant dans la vie privée. Les mœurs et la moralité d'un peuple sont le résultat de ce genre d' « inhibitions » quotidiennement répétées. Entre la suggestion des croyances et celle des désirs il y a une notable différence qu'il importe de remarquer. Il est bien plus facile, en effet, aux meneurs populaires, qu'ils s'appellent prédicateurs au moyen âge ou journalistes maintenant, de faire croire au peuple ce qu'ils veulent que de lui faire désirer ce qu'ils veulent. Le clergé catholique a bien pu, pendant des siècles et dans toute l'Europe, répandre ses dogmes jusqu'aux dernières couches des populations, et expulser toutes les croyances païennes contraires à l'Evangile^ Mais jamais il n'a pu chasser tout à fait les désirs anté-chrétiens et anti-chrétiens, et faire régner les passions vraiment chrétiennes, conformes au credo ; et toujours, même aux époques de la plus grande pureté de foi, on a vu les populations voluptueuses par tempérament se livrer au plaisir, les populations dures et féroces pratiquer la vendetta, les populations ambitieuses guerroyer et conquérir^ Sur le fond profond des âmes, l'action des convertisseurs n'a pénétré qu'en partie, tout en se livrant sans résistance au tracé des idées avec un burin d'acier à la surface des esprits. Il en est de môme aujourd'hui de l'action exercée par la Presse sur nos contemporains.
166 LES tra:*sformations du pouvoir
De la rimpossibilité si fréquente pour les meneurs des grandes masses humaines, de les mener au-delà d'un certain point, sur la pente de leurs déductions les plus logiques. A cette influence suggestive des propagateurs de doctrines nouvelles, avidement accueillies, s'oppose et s'opposera tojours celle des ancêtres qui, combinée avec celle du tempérament et de la race, a formé les sentiments, les passions, les caractères. Et le tout pêle-mêle, passions et idées, œuvre des siècles et œuvre d'un jour, compose cette chose complexe qu'on appelle l'opinion.
Quand, plus profond que Montesquieu, Aug. Comte cherchait dans la séparation entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, entre l'autorité régulatrice des croyances et des pensées et l'autorité régulatrice des désirs et des actions, la vraie cause des progrès modernes, il émettait une proposition des plus contestables* mais qui, entendue en un sens purement psychologique, devient une vérité des plus certaines. Car ces deux autorités, la logique et la finalité, sont certainement séparées en nous, et c'est un bien qu'elles le soient.
Mais est-ce un bien qu'elles se combattent.^ Est-ce que leur dualité ne se justifie pas bien mieux quand elles s'aiguillonnent l'une l'autre, le cœur s'élevant avec l'intelligence et l'intelligence s'éclairant des lumières du cœur.î^ Ce n'est pas seulement la croyance et .le désir qui luttent en nous souvent, c'est dans notre âme un continuel conflit de croyances anciennes et de croyances
1. Cette séparation du pouvoir, spirituel et temporel, n'est point un privilège unique de l'Europe chrétienne, comme le pensait Comte ; elle existe au Thibet, où le Grand-Lama est un vrai pape ; au Boutan où le Dharma-Raja est l'équivalent du Grand-Lama ; au Japon, elle existait naguère encore. D'autre part, elle n'existe pas en Russie... ni en Angleterre... — La lutte du Sacerdoce et de l'Empire, qui est représentée dans notre moyen âge par celle du Pape et de l'Empereur, l'est ailleurs par celle du iChalife et de l'Emir — du Siagoun et du Mikado, etc. Dans toute ville de France, il y a eu, en petit, une répétition de cette antithèse : l'abbo et le moine, l'évêque et l'échevin. ..
nouvelles, de désirs anciens et de désirs nouveaux. Dirons-nous aussi que ces inconséquences et ces incohérences intérieures des gouvernants sont le salut unique des gouvernés? Et, si nous n'osons le dire, de quel droit penserions-nous que le combat de Tintelligence et de la volonté des hommes au pouvoir est préférable à l'accord des deux ? Aussi sommes-nous loin de le penser, et de cette opposition, comme de toutes les autres, nous dirons qu'elle est transitoire, passagèrement utile, destinée à se résoudre dans une harmonie qu'elle aura préparée. La conformité des actes aux pensées, la conformité des pensées les unes aux autres : telles sont les qualités élémentaires qu'on est en droit d'attendre d'un homme politique. Quelle sécurité, et, par suite, quelle liberté, peut subsister dans une nation dont les maîtres ne rougissent pas de se contredire d'un jour à l'autre et ne se croient même pas liés par l'entrave des lois qu'ils ont faites .^^ /tJn Etat vraiment libre est un Etat où l'on est sûr du lendemain, un Etat où l'accord ne règne peut-être pas entre les volontés des citoyens, mais où il règne toujours entre les volontés et les idées de ceux qui gouvernent. Un Etat libre est, avant tout, un Etat logique.
L'OPPQSITION POLITIQUE
(Suite).
Nous venons de passer en revue quelques-unes des oppositions propres à la Politique intérieure. Nous ne pouvons négliger entièrement celles qui appartiennent à la Politique extérieure, et dont la plus manifeste est la guerre. Il convient d'y ajouter la diplomatie, cette stratégie de la Paix. La guerre n'est peut-être pas la plus importante toujours, elle n'est que la plus frappante des luttes entre nations considérées comme puissances opposées. Remarquons en passant, avec Cournot, que le moi pouvoir, empreint d'une signification morale, où il entre du respect sinon de l'amour, est réservé à la politique intérieure, mais que, avec une justesse trop expressive, le terme de puissance, emprunté à la mécanique, a été appliqué aux Etats dans leurs rapports extérieurs. La langue marque ainsi le caractère de brutalité de ces êtres collectifs qui, bien inférieurs aux personnes individuelles dont ils se composent, n'ont rien de moral dans leurs relations réciproques et ne conçoivent leur accord, quand ils s'accordent, que comme V équilibre de deux poids ou de deux blocs de rochers roulés l'un contre l'autre.
Mais V influent que les Etats exercent au dehors est déjà quelque chose de moins grossier que leur
Mk
puissance, et, quand on parle de Tinfluence française dans le Levant, ce n'est pas seulement de la force de nos armes qu'il s'agit. A l'inégalité et aux variations de l'influence exercée par les diverses nations se rattache le sort d'une lutte invisible et continuelle que se livrent leurs langues, leurs cultes, leurs industries, leurs littératures, leurs arts, leurs mœurs, dans l'intervalle de leurs batailles. Or, tout ce qui a tra it à cette lutte linguistique — si bien observée par M. Novicow dans ses ouvrages — à cette lutte religieuse, économique, esthétique, éthique, est politique au plus haut degré. Les batailles mêmes n'ont d'importance réelle qu'en ce qu'elles interviennent dans ce grand conflit incessant pour fortifier puissamment l'un des adversaires, pour apporter un élément décisif de solution au problème posé par cette rivalité de civilisations diflerentes. Combien, hélas! nos défaites de 1870 ont fait perdre de terrain à la langue française, aux idées françaises, aux mœurs françaises, aux arts français I
Mais, puisqu'il s'agit de la guerre, arrêtons-nous un moment à considérer l'armée, petite société intense et à part, bien propre à mettre en relief la vérité de notre manière d'envisager la vie sociale en général et la vie politique en particulier. On a l'habitude de regarder l'armée comme une société artificielle. Soit; mais elle est plutôt une société abstraite et pure, où les relations proprement sociales apparaissent dégagées de tous rapports biologiques, pour la commodité de notre analyse. Dans la vie civile, il y a des rapports de mari à femme, de père ou de mère à fils ; ils sont inconnus dans l'armée. Elle reçoit les enfants tout faits du dehors : la production des enfants, en eflet, chose vitale plus que
sociale, ne la regarde pas. Dans la vie civile, il y a des rapports économiques qui ne se retrouvent pas dans Tarmée, ce qui montre qu'ils ne sont pas absolument essentiels à la vie sociale : les produits de tout genre, pain, viande, tabac, vêtements, ne sont ni achetés ni vendus, ils sont répartis suivant certaines règles. Ils ne sont pas fabriqués dans les régiments, ils sont importés tout faits du dehors, eux aussi. A ces deux points de vue, ne semble-t-il pas que Tarmée réalise pour ainsi dire une sorte d'idéal de parasitisme nécessaire et supérieur en vain poursuivi par les sociétés contemporaines où Ton voit, à mesure qu'elles se civilisent, la paternité décroître pendant qu'elles accueillent plus hospitalièrement l'immigration étrangère elles produits alimentaires venus de rètranger ? Et ne tendent-elles pas à se décharger de plus en plus sur des machines, qui travailleront gratuitement, du soin de produire les articles qu'elles achètent ou vendent aujourd'hui ? — Mais il est deux genres de rapports qui sont communs à la vie civile et à la vie miUtaire et que l'armée, loin de les émousser, renforce au contraire. L'un est le rapport de précepteur a élève, qui se reproduit avec une vigueur remarquable dans celui de l'officier instructeur et du conscrit. L'autre, impliqué dans le précédent de même que le précédent l'implique, est le rapport de supérieur à inférieur, de commandant à commandé, qui n'est nulle part plus accentué que dans l'armée. Or, il est inutile de rappeler que ces deux relations en supposent une troisième, sans laquelle elles ne seraient pas possibles et qui, militairement, se présente avec une énergie et une précision singulières : celle de modèle à copie. L'esprit d'obéissance et de docilité militaire, c'est, avant tout, l'esprit de conformisme ; et, si nulle part ne règne une discipline aussi rigoureuse que dans les casernes et les camps, c'est que nulle part la tendance à l'imitation n'est si forte. Dans la mesure où l'homogénéité de l'armée croît ou décroît,
sa cohésion augmente ou diminue ; il faut d'abord que les hommes s'y assimilent, puis ils s'y organisent. Aussi tout est-il contagieux à l'excès dans les bonnes armées, les bons comme les mauvais exemples, les traits de bravoure comme les suicides.
L'imitation, donc, est la fonction élémentaire de l'organisme militaire ; mais qu est-ce qui est imité dans les armées? Les volontés et les idées des chefs qui, grâce à l'obéissance et à la foi exaltée, se répandent dans toute l'armée et de cent mille hommes font une seule âme. L'âme collective, là, ce n'est rien de mystérieux ni d'énigmatique ; c'est tout simplement l'âme du chef. — Et où tend cette convergence merveilleuse des esprits et des cœurs? Quel est le but de cette addition, de cette intégration militaire de convictions et de passions, de préjugés et d'habitudes assimilés, accumulés, enracinés? Ce but, c'est le choc meurtrier, sur un champ de bataille, avec une autre âme tout pareillement faite de cent mille âmes, avec une autre somme vivante d'idées et de volontés directement opposées et contradictoires. Il s'agira de mettre cette contradiction en pleine lumière par le combat, — comme la contradiction de deux hommes est révélée par leur discussion — et de la résoudre par la victoire, qui anéantira l'une des deux propositions, l'une des deux volitions nationales, devant l'autre.
A y regarder de près, d'ailleurs, l'imitation qui précède la lutte militaire, aussi bien que la victoire qui la suit, n'est qu'une résolution de contradictions, seulement sur une échelle beaucoup moindre. Deux individus sont en présence : leurs. idées et leurs volontés diffèrent, et, en partie, se contrarient; elles se heurtent en se rencontrant ; mais l'idée ou la volonté de l'un finit par prévaloir et s'imposer à son partner. Voilà tout le phénomène de l'imitation : un problème de logique sociale résolu. Le rapport de modèle à copie est donc
intimement lié à celui de maître à élève Le vrai supérieur est celui qu'on écoute et qu'on suit, qui a le don de persuader et de convaincre.
C'est dans Tarmée surtout qu'il convient d'étudier ce rapport du supérieur à l'inférieur. Le commandement militaire, bref, sec, autoritaire, prononcé d'une voix tonnante en monosyllabes sonores, est instantanément obéi, sans nulle exception, et de la même manière par tous les hommes commandés. Il est obéi mécaniquement, mais en vertu d'une suggestion spirituelle et toute-puissante, par laquelle l'unité s'impose au nombre, un homme à un million d'hommes, et qui est devenue automatique à force de se répéter. Le commandement civil, le décret, est un ordre aussi, mais un ordre non vocal, moins obéi, jamais identiquement, presque jamais au même instant. — A cet égard , comme à tant d'autres , l'armée, quoiqu'elle soit une sorte de tégument protecteur, en partie extérieur au corps social protégé par lui, in- ' carne le principe social pur, dégagé de presque tout j ce qui s'y mêle de vital dans la société générale. Et j c'est précisément pour cela qu'elle a quelque chose; d'artificiel ou mieux d'artistique. Mais cette chose sociale tout objective que cherchent certains sociologues, si nous avons chance de la trouver quelque part, c'est la i sans nul doute. Encore l'y trouvons-nous? Non. A la vérité, ccsmarches, ces manœuvres, ces opérations militaires, quand elles sont exécutées avec un ensemble par-r fait, peuvent être considérées, vues de très loin, comme des mouvements mécaniques, que la cinématique étudie abstraction faite des molécules de matières mues et des forces mouvantes. Mais nous savons que la mécanique elle-même n'a pu s'arrêter à cet ordre de considérations tout objectives et qu'il a fallu y introduire l'idée de force, d'origine toute subjective, pour prêter un sens aux mouvements matériels. Et après cela, nous nous amuserions à prétendre expliquer les manœuvres d'une ba-
taille d'Austerlitz, par exemple, sans avoir égard à ce qui s*est passé alors dans le cœur des soldats et la tête du capitaine ! — Plus les mouvements des troupes ont un air mécanique, c'est-a-dire sont parfaits, et plus ils attestent la profondeur de l'action psychologique d'où ils procèdent, le caractère hautement spirituel du pouvoir et de Tobéissance qui les produisent. — C'est seulement dans leurs rapportscxtérieurs que les armées, encore plus que les nations, sont des forces brutales, ou moins morales que brutales.
L'évolution militaire a beau différer d'un peuple à un autre, elle a toujours pour caractère — et ce caractère lui est c^omniun avec l'évolution industrielle à la-j quelle on l'a vainement opposée — d'être un long travail de dialectique sociale, par lequel, d'abord, le groupement social des hommes se substitue ou se superpose, aulieude se subordonner, àleur groupement vital, ctpar lequel, ensuite, la cohésion intérieure du groupe va en augmentant avec ses dimensions. Partie de la famille, dont elle n'est à l'origine qu'un extrait valide et masculin, l'armée s'en détache peu à peu jusqu'au point où ses divisions — compagnies, bataillons, escadrons, etc. — ne correspondent plus du tout à celles des familles, ni à celles mêmes des communes ou des provinces. Le chef de l'armée, primitivement confondu avec le chef de la famille ou du clan, se distingue de lui, et c'est de moins en moins pour des raisons d'hérédité, c'est de plusenplus pour des raisons de capacité qu'il est choisi. Rien de plus logique et de plus rationnel. Il en est de même de l'évolution industrielle. De la petite industrie familiale, on passe à l'industrie quasi-familiale, aux petits ateliers avec des apprentis qui sont pour ainsi dire adoptés et font partie de la famille, puis aux grands ateliers où s'efface tout caractère domestique. On naissait d'abord patron, héréditairement: on le devient maintenant. — En même temps, l'organisation militaire devient plus
centralisée, plus hiérachisée, plus cohérente, comme l'organisation du travail dans les ateliers ; et. par les progrès du machinisme guerrier, de Tartillerie, correspondant au machinisme industriel, la puissance des armées se développe, plus rapidement encore que leur grossissement numérique.
Les guerres, comme les armées, ont évolué dans le sens d'une centralisation et d'une cohésion logique croissantes. Le progrès ici, d'après Spencer, «part delà bataille (homérique) où les individus combattent sans plan, pour aboutir à la bataille d'après un plan sous le commandement d'un chef.)) Disons plutôt qu'au début il y avait pluralité de petits plans partiels et contradictoires, mais nul plan d'ensemble, chaque petit chef dirigeant son petit peloton suivant son petit but sans souci de l'opération générale, et que le progrès a consisté à passer de celle pluri-consciencepdirtielleh V uni-conscience totale. Alors, une bataille, un siège ont apparu comme une œuvre logique au premier chef, comme un problème anxieux suivi d'une discussion meurtrière et d'une solution glorieuse. Grâce à Vauban, dit M. Vast dans ï Histoire générale, dans les sièges, (d'ouverture solennelle de la tranchée, le tracé des trois parallèles, l'assaut final, sont invariablement réglés comme les cinq actes d'une tragédie classique. )) De même que chaque siège, chaque bataille et chaque campagne est un déroulement classique, c'est-à-dire logique, d'opérations enchaînées, un nœud qui conduit à un dénouement.
Ces transformations s'accomplissent à mesure que les armées et les guerres s'agrandissent. Car le monde des Etats belligérants va en diminuant au cours du progrès social, mais ils vont s'amplifiant, pareils aux vaisseaux de guerre qui étaient autrefois très petits et très nombreux et qui à présent sont en très petit nombre mais gigantesques. Aussi le champ des opérations militaires n'a-t-il cessé de s'étendre, de même que le champ des
négociations diplomatiques, qui, dans son cercle exorbitant, embrasse aujourd'hui la mappemonde tout entière. Il y aurai ta désespérer de Thumanité si cet agrandissement de la guerre et de la diplomatie, comme celui des Etats, n'était un acheminement logique et peutêtre nécessaire vers la pacification finale. (( Les guerres sont la grande calamité universelle du moyen âge, » dit M. de Greef, et il semble en faire la caractéristique sanglante de cette période de l'histoire. En réalité les guerres sont la grande calamité de toutes les époques de niprçellement politique. Avant l'Empire romain, dans toute la Gaule morcelée en clans, dans toute la Germanie morcelée en tribus belliqueuses, dans toute l'Italie morcelée en petits Etats, dans toute la Grèce morcelée en cités, partout, la guerre sévissait comme au moyen âge, à cela près qu'elle était plus cruelle encore et plus atroce peut-être, puisque les batailles médiévales se réduisaient souvent à des chocs d'armures entre quelques barons féodaux. Sans unité impériale ou sans union fédérative, il y aura toujours guerre et militarisme, ou paix armée et menace perpétuelle de guerre. Voilà pourquoi il faut bénir et non maudire l'Empire romain, et aussi bénir ; l'Empire arabe, l'Empire chinois, l'Empire russe. Supposons que les Etats-Unis, au lieu de former un seul corps de nations, se soient détachés les uns des autres après s'être afiranchis en commun de la domination anglaise ; dans cette hypothèse on peut affirmer avec certitude qu'ils auraient du s'armer jusqu'aux dents et que, au lieu d'une seule grande guerre entre eux, celle de sécession, ils en auraient eu déjà d'innombrables. C'esr] la grande réponse à faire aux sociologues tels que Turgot et Le Play, qui, trop frappés des vices propres aux \ grands Etats, vantent outre mesure les petits peuples j chasseurs ou pasteurs, ou demi-civilisés. —
Le Qxalheur est que le procédé belliqueux de l'agrandissement des Etats, la conquête, est du cannibalisme en
grand. Quand un Etat en absorbe ainsi un autre pour le détruire et le dévorer, n'est-ce pas là une véritable ^anthropophagie nationale? Ce qu'il y a de plus odieux encore, c'est de voir trois ou quatre nations se livrer à une sorte de vivisection sur une autre pour se la partager. On s'est beaucoup scandalisé du partage de la Pologne, apparemment pour faire croire que c'était un attentat isolé. Mais, bien longtemps avant d'avoir vu ce spectacle, l'Europe avait assisté sans se lamenter au partage de l'Italie et de l'Allemagne, et je ne vois pas en quoi le partage, aujourd'hui projeté, de la Chine, sans compter celui de la Turquie, diffère de ceux qui précèdent, si ce n'est en ce qu'il en sera la reproduction extrêmement amplifiée et qu'il s'exercera sur le plus pacifique et le moins turbulent des peuples. — Quant aux peuples barbares de l'Afrique, ce n'est pas seulement le droit de la force que nous invoquons contre eux, c'est, dirait-on, une sorte de devoir de la force qui nous inspire hypocritement nos exactions. Toutefois, il est a remarquer que, si le cannibalisme collectif dont il s'agit n'est pas près de disparaître, il tend lui-même, à l'exemple du cannibalisme individuel, à se transformer en une forme collective de l'esclavage, en une domestication des nations conquises, comme on le voit déjà par nos proteCT torats coloniaux.
L'accord entre parties divisées étant d'autant moins difficile ou d'autant plus facile que ces parties sont moins nombreuses, Tagrandissement des Etats, qui a fait diminuer leur nombre, ne peut qu'être favorable, en somme, à la Paix. En attendant que la possibilité d'un lien fédératif entre eux se fasse clairement apercevoir et rende inévitable raspiralion unanime à la réalisation de cet
idéal, les peuples doivent se contenter d'une forme basse et imparfaite de Tharmonie qui consiste a %' éQuilibrer . Ce terme, comme celui de puissance, est emprunté à la mécanique. La conception de V équilibre européen correspond, jusqu'à un certain point, en politique extérieure, à ridée de la balance des pouvoirs, bien insuffisante aussi, en politique intérieure. Ici et là et d'abord là avant ici, car il est remarquable que la politique extérieure a précédé en ceci la politique intérieure, le besoin d'écnapper à la prépondérance d'une seule puissance ou d'un seul pouvoir en tenant en échec deux grandes puissances ou deux grands pouvoirs l'un par l'autre s'est fait sentir parmi les principales nations de l'Europe.
L'Italie du moyen âge nous donne l'image réduite et anticipée de l'Europe des temps modernes. Le type de l'Etat moderne est né là, dans la tête du tyran milanais, du tyran florentin ou romain*. Nos révolutions modernes, françaises notamment, se voient en raccourci dans l'histoire de Florence avant les Médicis. Nos idées politiques, notre immoralité politique ont pris naissance sur cette terre classique des hommes d'Etat sans scrupules et des capitaines sans merci. — Enfin, l'équilibre européen, ce fameux équilibre si instable, ce pauvre idéal d'une Europe en ruines qui n'ose plus même soupirer vers son unité perdue et cherche à se leurrer avec un simulacre d'harmonie, l'équilibre européen a été précédé par l'équilibre italien. (( Les principaux Etats italiens, dit M. Lavisse, se faisaient échec pour maintenir l'équilibre de leurs forces». De là la diploniatie, invention toute italienne aussi. (( L'Italie est la terre natale de
1. Ce n'est pas, en effet, des petites rey^i/é/f^i^e^ italiennes, mais bien, comme le fait remarquer Sumner-Maine, d'après Villari, des tyrannies italiennes, que procèdent nos démocraties. Là, pour la première fois, s'est constitué l'Etat moderne « avec ses départements administratifs nettement dessinés. »
Tarde. — Transf. du pouvoir. 12
Fambassadeur, ce faux agent de concorde et de paix ». — Mais c'est sous Philippe II, et par opposition au rêve de monarchie universelle qu'il tenait de Charles- Quint, qu'a commencé à se développer, en France, en Angleterre et ailleurs, l'idée de l'équilibre européen. (( On désirait, dit Ranke, que deux grandes puissances, dont les forces seraient à peu près égales, fussent opposées l'une à l'autre, afin que les puissances d'un rang inférieur puissent toujours trouver protection auprès de l'une contre l'autre. La destruction de cet équilibre paraissait devoir conduire immédiatement à la monarchie universelle».
Aussi, deux tendances sont en présence dont l'antagonisme fait la vie politique de l'Europe depuis que l'hégémonie de la papauté a été détruite : à savoir, la teiidimjUÊLqui pousse toujours un conquérant, un roi glorieux, un Charles-Quint, un Henri IV, un Louis XIV, un Napoléon, à rêver l'Empire d'Occident, et la tendance . à maintenir ou à rétablir une sorte d'équilibre plus ou moins stable ou instable par la mutuelle limitation des grandes puissances. Cet antagonisme correspond à celui qui, dans l'intérieur de chaque Etat, depuis la destruction de la hiérarchie féodale basée sur le contrat, met en présence deux tendances également opposées, la tendance des rois à la monarchie absolue, sans nul obstacle à leur pouvoir centralisé, et la tendance des publicistes et des peuples à organiser un état d'équilibre interne constitué par deux ou trois grands pouvoirs indépendants et capables de s'entre-arrêter. On ne doit pas s'étonner de voir le vœu de domination universelle et le vœu d'absolutisme conçus à la fois par de grands hommes d'Etat, pas plus que de voir l'idéal de l'équilibre européen et celui du régime parlementaire régner . ensemble dans d'autres esprits. Ces deux couples de tendances alternent: tantôt l'un de ces couples, tantôt l'autre prévaut. Et il ne faudrait pas croire que
le penchant au pouvoir absolu et à Tunité impériale soit exclusivement propre aux monarques ; il est souvent en eux l'écho d'une aspiration générale.
Et, de fait, le rêve de l'équilibre soit national, soit international, est bien étroit. C'est le reYa.du repos, de l'inaction. Mais le rêve de l'action est lié à celui de l'unité. Toutes les fois que le besoin d'action l'emporte sur celui du repos, il est inévitable qu'une grande somme de pouvoir absolu soit confiée à un homme en qui s'incarne la soif générale d'entreprise et de domination.
La dualité de tendances que nous venons de noter dans la politique extérieure et dans la poUtique intérieure, nous la rencontrons aussi en économie politique où. a longtemps régné, sous la forme de la concurrence préconisée comme la seule ouvrière du Progrès, l'idéal de l'équilibre. A cet idéal s'est opposé et s'oppose de plus en plus celui du monopole absolu de l'Etat organisateur ou réglementateur du travail. Le socialisme est au libéralisme économique ce que l'impérialisme est au fédéralisme, ce que l'absolutisme est au parlementarisme. Or, n'est-il pas visible que, à travers des péripéties multiples, la tendance unitaire, la tendance active et organisatrice, l'emporte de plus en plus, comme seule destinée (même au point de vue économique peut-être, quoiqu'ici les conditions de l'harmonie soient différentes, comme nous le verrons dans un autre chapitre) à établir ou à rétablir d'une façon stable et profonde l'équilibre ou plutôt l'accord harmonieux poursuivi par la tendance libérale? L'action, dont l'unité est la condition, tend essentiellement à l'accorcfT dont l'équiHbre n'est qu'une forme inférieure. Elle tend à « s'ensevelir dans son triomphe. » La vie politique, comme la vie économique, est une alternance d'équilibres rompus puis rétablis sous des formes plus amples et meilleures. On pourrait définir l'évolution en tout ordre de fait : la recherche d'un équilibre jusqu'à ce qu'il ait été découvert. Ou
plutôt, car on part toujours, en fait, d un équilibre donné, révolution se présente comme l'itinéraire d'un équilibre à un autre. Quand l'équilibre initial est très stable et que nulle initiative, nulle rébellion individuelle n'est assez forte pour le rompre, il n'y a pas d'évolution, jusqu'à ce que, du dehors, vienne la secousse perturbatrice. Tout ce qui contribue à rendre l'équilibre initial plus instable rend l'évolution plus probable. C'est le cas des sociétés modernes, qui, à peine assises en un accord imparfait, se remettent à courir après un accord plus durable, qui sera lui-même éphémère.
Aussi, à l'étroit et instable ^çttiViire italien du moyen âge, dont nous parlions tout à l'heure, et aussi bien à un équilibre germanique non moins défectueux, a-t-on vu se substituer un équilibre européen, bien plus vaste sinon plus solide, et dont la manifestation dernière, la plus grandiose jusqu'à ce jour, est la dualité de la Triple Alliance et de l'Alliance franco-russe, deux grands syndicats de nations qui se font échec, en attendant de se faire peut-être la guerre. Mais déjà, par cette guerre prévue ou par d'autres voies imprévues , on entrevoi t la poursuite prochaine d'un équilibre ou d'un accord infiniment plus majestueux, V équilibre mondial, l'accord final de toutes les grandes puissances du globe. La loi de Répétition amplifiante et transfigurante, qui semble régir les grands aspects de l'histoire considérée de haut, s'applique ici avec évidence.
A la conception de l'équilibre des grands Etats se rattache celle de la neutralité des petits. L'originalité de l'idée consiste en ce qu'un petit Etat civilisé, interposé entre plusieurs grands Etats, est soumis à la protection non pas d'un seul de ces derniers mais de plusieurs, rivaux les uns des autres. Grâce à leur rivalité, cette protection, au lieu d'être un protectorat, tel que celui que l'Angleterre et la France font peser sur les petits rois de l'Inde ou le bey de Tunis, est vraiment tutélaire et
bienfaisante. A ce point de vue, l'invention de la neutralité politique, où Ton retrouve vaguement la théorie du tabou, du saceresto, inaugura uu.prûgrèç.de premier ordre et peut avoir, par la vertu de Texemple, d'assez heureux effets dans l'avenir. Le Droit international est renouvelé par là.
— Nous ne pouvons terminer ce qui a trait a l'opposition politique sans indiquer — bien qu'en cela nous anticipions sur le sujet du chapitre suivant — la raison d'être fondamentale qui justifie la lutte des partis et la lutte des nations.
La Politique, en somme, est cette partie de l'activité d'un peuple ou d'une fraction de peuple qui a pour objet propre et direct — non pas l'échange des pensées et des desseins (langue) — non pas l'apaisement et la faveur des puissances célestes en vue de biens terrestres ou surtout mystiques (religion) — non pas l'accroissement des lumières (science) — non pas la satisfaction des besoins individuels et l'entretien de la vie (industrie) — non pas l'embellissement de la vie individuelle ou collective (art) — non pas même précisément ou immédiatement l'ordre intérieur ou extérieur et la paix entre les individus ou entre les classes ou entre les nations (morale et droit) — mais bien la domination ou tout au moins l'affranchissement, la domination sur d'autres peuples ou d'autres fractions du même peuple, ou l'affranchissement d'une servitude imposée par d'autres peuples ou d'autres fractions du même peuple. Mais, si les luttes des partis ou des nations par la guerre civile ou la guerre extérieure, par la diplomatie ou l'agitation électorale et parlementaire, ont cette fin constante pour objet direct et immédiat, leur utilité est
autre et plus élçvée au point de vue de la civilisation générale. Elles ont pour effet, en abaissant les frontières des nations ou les murs de clôture des classes, de hâter, de favoriser rélargissement graduel du champ social, et de préparer ainsi l'harmonie finale dans la lumière. Cette ambition et cette dignité collectives, donc, — car la politique joue dans la vie nationale le rôle des manœuvres ambitieuses et des airs de fierté dans la conduite de l'individu — sont au service de la sympathie, de la sociabilité essentielle à Thomme, et du rayonnement imitatif où elle s'exprime.
Mais les imitations valent ce que valent les initiatives d'où elles émanent et dont elles ne sont que l'écho multiplié et prolongé. Et c'est par cette distinction fondamentale des initiatives et des imitations, combinée avec la considération précédente, qu'on s'explique la ti:è&-inégale^. valeur des grands Empires, des grandes œuvres historiques de la Politique, à égalité d'étendue et de durée. Si l'on adopte les phrases vides qui ont cours sur l'inefficacité du génie individuel et la vertu créatrice des masses, si l'on se place à ce point de vue absurde et réputé profond que les individus ne sont pas les facteurs de l'histoire, que les foules, inspirées par on ne sait quel Inconscient tout-puissant, y ont tout opéré, on doit logiquement être conduit à penser que l'importance des langues, des religions, des arts, des industries, des sciences, des idées civilisatrices, se proportionne au volume et à la durée des masses humaines où elles ont été élaborées ; d'où il résulterait que, bien au-dessus de tout notre progrès européen, s'élève le monde chinois, et que l'Empire arabe, l'Empire même de Tamerlan, balancent historiquement l'Empire romain. Mais la vérité est, au regard de tout jugement sain, et en dehors de tout système, que l'Empire romain est une œuvre capitale devant laquelle toutes les autres s'effacent jusqu'aux temps nouveaux nés de lui, préparateurs à leur
tour de sociétés plus vastes encore et plus vivantes où se consommera la romanisation de l'univers, fût-ce sous couleur anglo-saxonne.
Or, à quoi Rome doit-elle cette primauté incontes- . table parmi tant de constructions impériales souvent plus vastes et plus solides que la sienne? Le voici. Jusqu'à elle, les empires qui se formaient ouvraient aux institutions du peuple conquérant une carrière inespérée, grâce à laquelle ce qui n'avait été qu'une petite lampe brûlant dans un petit coin, était devenu la même petite lampe, ou peu s'en faut, mais rayonnant dans une plus vaste pièce. L'Empire chinois, en se formant, avait procuré cet avantage aux idées , aux mœurs , aux rites des cent familles primitives : l'Egypte, plus hospitalière aux importations du dehors, mais encore bien murée, avait été le débouché de toute la vdlée du Nil offert à quelques inventions de Memphis ou de Thèbes, tout au plus de Chaldée; l'Empire arabe, tout en pillant quelques, brins d'idées et d'art en Perse et en Grèce, n'a été en somme que l'ombre de Mahomet et du Coran portée et prolongée jusqu'aux colonnes d'Hercule. Mais l'Empire romain, pour la première f[)is dans le monde, a été un concours ouvert à tous les petits peuples inventifs et généreux, dont les inventions seraient restées sans lui infécondes et inaperçues. Il a, en conquérant mille nationalités, brisé mille petits murs d'appartements jusque-là clos, et parmi lesquels il y en avait de très brillamment éclairés par des lampes multicolores et originales qui, du coup, ont été dotées d'une force d'expansion et de rayonnement incomparable : l'Etrurie, l'Egypte, Athènes, Jérusalem. Si l'Empire romain n'avait été que la dilatation des institutions quiritaires et le retentissement prolongé des vers d'Ennius, il ne mériterait guère plus que l'Empire mongol de retenir l'attention de l'histoire.
Ce que je dis ainsi pour la politique extérieure s'ap-
l04 LES TRANSFORMATIONS DU POLVOIR
plique aussi bien à la politique intérieure. Si Ton continue à admirer les yeux fermés la toute-puissance de l'Inconscient et la supériorité des masses sur les individus, on doit juger les luttes civiles et les agitations sociales d'un peuple d'autant plus importantes en histoire qu'il s'agit d'un peuple plus nombreux et plus durable. Donc, nous devrions suivre les péripéties de l'histoire intérieure de la Chine, de l'Egypte, de l'Inde, avec infiniment plus d'intérêt que la lutte des patriciens et des plébéiens dans la petite Rome primitive, ou celles des whigs et des tories en Angleterre, sans parler des révolutions de Florence ou de Gênes et des Provinces- Unies. On ne peut échapper à cette conséquence qu'en répudiant le faux principe d'où l'on est parti. Alors on s'expliquera sans peine que, chez des peuples très vastes mais très peu inventifs et très peu réceptifs, les conflits des partis et des classes offrent un faible intérêt historique, puisque tout le résultat possible de l'égalisation démocratique ou de la centralisation monarchique qui s'y produit est d'y faire rayonner un peu plus, en haut ou en bas, les quelques lampes existantes, sans d'ailleurs en accroître le nombre. Mais il n'en est pas de même quand il s'agit de nations inventives et curieuses qui, à mesure qu'elles se centralisent ou se démocratisent, allument ou rendent visibles une multiplicité de foyers nouveaux en procurant de nouveaux moyens de propagation et d'action a des programmes, à des plans de rénovation sociale, à des idées maîtresses, qui, sans cela, auraient avorté dans leur cerveau natal. Voilà le principal intérêt de nos révolutions et de nos agitations contemporaines .
On comprend aussi, à ce point de vue, pourquoi, au point de notre histoire où nous somme arrivés, et sans rien préjuger pour l'avenir, la politique extérieure, jadis beaucoup plus importante que la politique intérieure, devient moins importante que celle-ci dont la supé-
riorité grandit sans cesse. En effet, le principal obstacle au libre rayonnement imitatif des inventions est beaucoup moins, maintenant, la frontière des Etals, jadis haute et opaque, à présent transparente et abaissée, que la cloison séparative des diverses couches de la population, des diverses classes, des divers partis, des diverses religions. Nous nous acheminons vers un moment où, dans la grande confédération américano-européenne, civilisée presque uniformément, il ne pourra se'produire quelque part, — variation nécessaire de cette monotonie — n'importe où, à quelque degré de Téchelle sociale que ce soit, une invention, une idée, une initiative utile ou belle, sans que bientôt elle s'universalise. L'éla- , boratjon séculaire de la Politique, Teffort continu des hommes d'Etat et des hommes de parti, aura eu cette conséquence. Ils y travaillent à leur insu.
Mais le progrès ne consiste pas seulement dans la progression numérique et la complication croissante des initiatives suivies. Il consiste surtout dans leur harmonie et leur fécondité.
l'adaptation politique
Après avoir envisagé la vie politique sous Taspect des répétitions puis des oppositions qui lui sont propres, il nous reste à parler des adaptations politiques. Il y a, en effet, des harmonies politiques en dépit de nos discordes, comme il y a des (( harmonies économiques », non pas celles, il est vrai, que Bastiat célébrait à tort parce qu'il les jugeait innées et préétablies. Des harmonies préétablies de Leibniz il ne reste guère que le souvenir. Mais, s'il n'est pas vrai que les intérêts et les pouvoirs naissent d'accord, en général du moins, il est de fait qu'ils tendent à s'accorder, moyennant bien des luttes douloureuses ou sanglantes. C'est cette harmonisation pénible et continue qu'il s'agit de comprendre. Adaptation ou évolution, c'est même chose au fond, ou plutôt l'évolution n'est, en tout ordre de faits, qu'une adaptation progressive. C'est donc, en définie tive, la loi des transformations politiques, que nous avons à chercher maintenant.
Il serait fastidieux de passer en revue les solutions données à ce problème par les sociologues passés ou présents, à commencer par Aristote. Bodin, Vico, Auguste Comte, Spencer, pour ne parler que des plus connus, ont émis des formules dont je ne méconnais pas l'intérêt et la vérité partielle, mais dont je ne dirai
rien si ce n*est que, se donnant chacune pour universelle, elles sont très différentes les unes des autres et souvent contradictoires \ Ce conflit de règles soi-disant absolues, cette impuissance des sociologues transformistes à s'accorder sur une même loi du développement, serait un terrible écueil pour la sociologie s'il était vrai, comme le croient les partisans d'une évolution unilinéaire , d'une canalisation de tous les courants de l'histoire en un lit uniforme, que la seule tâche de cette science naissante est de découvrir des formules d'évolutions historiques de ce genre. Mais c'est faute *d'avoir trouvé les répétitions et les adaptations régulières, et formulables en lois, là où elles sont, qu'ils les cherchent là où elles ne sont pas. Pour nous, nous avons à formuler des lois de causation, de causation logique, qui rendent compte à la fois et des vérifications partielles de règles énoncées par les philosophes de l'histoire, et des exceptions fréquentes à ces règles ; et qui, en outre, nous conduisent à d'autres solutions d'une portée à la fois plus compréhensive et plus pénétrante.
Rappelons ce que nous avons dit en commençant. Le pouvoir est la résultante de ces deux forces psychologiques et sociales, les croyances et les désirs, les idées et les besoins ; et les idées et les besoins déri-
1. Après avoir dit, dans son intéressant ouvrage sur les Croyances et Doctrines politiques, que l'évolution politique des peuples se présente comme réglée par des lois rigides, comme traversant des phases identiques, sauf des variantes insignifiantes, M. de Greef s'oublie à reconnaître plus loin, contraint par l'évidence des faits, que, par son régime égalitaire universalisé et si étrange, le Pérou des Incas est « un type à part dans l'histoire des sociétés ». En réalité, c'est chaque grand peuple qui est un type à part.
188 LKS THA.NS1()RMAT10>S DL POLVOIU
vent ou dépendent de ces deux sources intermittentes, les découvertes et les inventions — dans le sens le plus large du mot — d'où jaillissent de temps en temps, par leur propagation imitative,de nouvelles croyances et de nouveaux désirs, de nouveaux principes et de nouveaux intérêts. Le pouvoir, en somme, appartient à ceux qui, par suite des idées régnantes à leur époque et dans leur pays, sont jugés les plus aptes à satisfaire les besoins de ce pays et de cette époque. Le plus puissant est toujours celui qui se présente comme désigné par les superstitions, les préjugés, les idées accréditées de son temps et de son pays, pour protéger et diriger, pour protéger les intérêts successivement créés pj^r les inventions (pastorales, agricoles, industrielles, artistiques) et pour diriger les ambitions, les entreprises suscitées tour à tour par les inventions militaires, les progrès de l'armement , de la tactique et de la diplomatie. A chaque grande découverte, ou invention nouvelle, regardez-y de près, le pouvoir commence à changer de mains et à changer aussi de nature, à se déplacer et à se transformer. Et il se déplace et se transforme d'autant plus que ces nouveautés théoriques ou pratiques se sont vulgarisées davantage, plus profondément, en vertu des lois de l'imitation.
Le premier sauvage qui a fait jaillir une étincelle de deux cailloux heurtés ne se doutait pas que la religion du foyer allait naître de là. Le premier sauvage qui, ayant capturé de jeunes agneaux ou déjeunes taureaux vivants, s'aperçut de la facilité à les apprivoiser, de l'utilité de les engraisser plutôt que de les tuer immédiatement, ne soupçonna point qu'il inaugurait une ère nouvelle, l'ère pastorale, et un régime politique nouveau, la famille patriarcale, le clan et la tribu organisés, d'où surgirait la noblesse, l'aristocratie héréditaire. Le premier sauvage qui a imaginé, au lieu de cueillir simplement des graines et des fruits, d'ensemencer et de
cultiver des grains de blé, de planter des arbres fruitiers, n'a pas deviné que, de cette simple idée, la cité allait naître, gouvernement tout nouveau, et que, du patriarche, du chef de tribu ou de clan, le pouvoir allait passer, tout métamorphosé, aux magistrats municipaux . Et, dans cette cité même, combien de déplacements et de changements d'autorité ! Le premier homme ou la première femme qui a eu l'idée du métier de tisserand * et de fabriquer de la toile pour la vendre au dehors, tandis qu'auparavant chaque famille produisait tous les vêtements dont elle avait besoin, par les bras de ses femmes ou de ses esclaves, celui-là a préparé pour les cités de l'avenir, telles que Florence avec ses (( arts de la laine », le microbe de l'industrie ou du commerce qui, par l'accumulation et l'affranchissement du capital, a démocratisé le monde.
Pourquoi? Parce que, à chaque nouvelle invention s'ajoutaient de nouveaux intérêts, et plus considérables. Par exemple, avant l'invention du feu et de la domestication des animaux, il n'y avait point de richesse conservable, susceptible d'être accumulée. Déjà le feu, par la cuisson des aliments, a permis leur conservation un certain temps. Les troupeaux ont été un premier capital ; avec la culture des céréales, les greniers. Il s'agissait de défendre maintenant greniers et troupeaux contre l'agression de tribus pillardes ; trésors plus tard, quand la monnaie a été inventée et répandue. De là un besoin de protection autre et plus grande, la protection des divers biens et non pas seulement de la vie. De là aussi un besoin de direction autre et plus grande. Car, à mesure qu'augmentaient les moyens d'action militaire et d'activité laborieuse, les besoins d'action et d'entreprise se développaient. La découverte du Nouveau-
1. Bien que les femmes n'aient jamais eu l'é'sprit inventif^ on peut se demander si, par exception, elles n'auraient pas inventé l'art de tisser qu'elles ont exercé seules si longtemps.
Monde a rendu nécessaire la direction gouvernementale des entreprises coloniales et, par là, accru la force, modifié la nature du Pouvoir.
Et ce que je viens de dire des innovations pratiques je pourrais le dire aussi bien des innovations théoriques. Le premier philosophe grec qui a imaginé d'expliquer les phénomènes par des causes mécaniques et physiques a frappé au cœur la vieille religion animiste et fétichiste sur laquelle reposait la vieille constitution famiUale et municipale, et préparé une transformation ionie positiviste et utilitaire de l'autorité *. Dès ce jour, sans qu'il y parût rien à la surface, les pouvoirs antiques étaient frappés à mort. J'ai indiqué plus haut l'influence inaperçue de la découverte de Copernic sur la politique. Inutile d'insister.
Mais, autre chose est dédire que les transformations comme les déplacements du pouvoir dépendent, en définitive, d'initiatives individuelles vulgarisées, autre chose de dire que ces transformations comme ces déplacements ont un sens, une orientation toujours semblable à elle-même dans n'importe quelle société. Est-il vrai qu'il en soit ainsi, c'est-à-dire que, dans des sociétés indépendantes et étrangères les unes aux autres, sans mutuels emprunts, par hypothèse, la série des changements politiques doive être nécessairement la même? — Je réponds : oui, dans la mesure où le permettent et l'exigent les lois de l'invention combinées avec les lois de l'imitation, mais dans cette mesure seulement, et sous le bénéfice des réserves que ces deux sortes de lois commandent formellement.
Or, de même qu'il est des principes de mécanique qui dominent de haut toutes les lois physiques, chimi-
1. A ce point de vue, il faut lire attentivement le profond ouvrage de M. Espinas sur les Origines de la technologie, 1897. (Paris, Félix Alcan.)
que, vitales, de même il est des principes de logique qui expliquent à la fois le3 lois de l'invention et les lois de l'imitation, qui embrassent à la fois les séries d'inventions (ou de découvertes) successivement apparues et les propagations initiatives dont chacune d'elles est le point de départ. — Il est logique, en effet, d'abord, que les inventions simples précèdent les inventions complexes, que l'idée de Tare ait précédé l'idée de l'arquebuse et celle-ci l'idée du fusil, que les premiers théorèmes de géométrie aient précédé les théorèmes relatifs aux sections coniques. — Il est logique aussi, pratiquement logique, c'est-à-dire téléologique, que les inventions propres à satisfaire les besoins les plus urgents, les plus impérieux, les plus" immédiatement suscités ou suggérés par les fonctions organiques — celui de se nourrir, et celui de s'amuser, presque aussi naturel que l'autre chez le sauvage, ce grand enfant — apparaissent avant les inventions qui concernent des besoins moins urgents, tels que le besoin de vêtements bien tissés, d'abris bien clos, de maisons confortables, de luxe. — Je ne dis point d'art, car le besoin d'art, sous sa forme linguistique du moins, a été assez vif déjà chez les primitifs. — Il y aurait encore à tenir compte du degré de difficulté des inventions successives, les fnoins difficiles devant précéder les plus mal aisées à découvrir; et aussi de bien d'autres considérations *.
Voilà pourquoi, malgré le caractère en partie accidentel des inventions et découvertes et la grande diversité de leurs déroulements possibles, leurs séries ne laissent pas d'avoir un air rationnel, reconnaissable à ce trait que leur ordre de succession est souvent irréversible, c'est-à-dire qu'il est impossible de concevoir le renversement de leur suite. Les tracés des fleuves ont beau
1. Voir à ce sujet notre Logique sociale ^ chapitre intitulé « Les lois de l'invention » .
être capricieux, tous s écoulent conformément aux règles sans exception de Fhydrostatique, et, sauf de légers remous dans leurs courants, ne remontent jamais vers leur source \ Les meilleurs exemples de cette irréversibilité sont fournis par la série des découvertes scientifiques. Leur série didactique, leur ordre d'enseignement, coïncide souvent avec la série historique de leur apparition. — Entre parenthèses, il n'est pas, à coup sûr, de plus soUde argument en faveur de la réalité d'un ordre d'évolution sociale nécessaire, que cette série de nos découvertes scientifiques, qui cependant est unique en son genre, puisque, à ce point de vue, les Chaldéens, les Egyptiens, les Grecs, les Romains, les Européens modernes sont les collaborateurs ou les héritiers successifs d'un même développement et que rien de pareil ne s'est développé ailleurs d'une manière indépendante et sans emprunts, ni en Chine, ni dans les demi-civilisations aztèque et péruvienne de l'Amérique, ni, à plus forte raison, en Océanie. Cela prouve, en passant, l'erreur de ceux qui veulent fonder la sociologie exclusivement ou avant tout sur des comparaisons d'évolutions distinctes et autonomes, considérées (c objectivement », sans nul flambeau psychologique ou logique pour éclairer la lanterne du sociologue. Envisagée « objectivement )) de la sorte, l'évolution historique de nos sciences se présente comme un simple fait particulier d'où Ton n'est en droit de dégager aucune loi, aucune connexion nécessaire, puisqu'il faudrait pour cela des points de comparaison qui manquent ici...
Autre remarque essentielle. L'évolution sociale est un problème où il importe, avant tout, de distinguer avec soin les variables indépendantes et les fonctions,
1. Ce n'est pourtant pas tout à fait sans exception, au moins apparente. Par exemple, le Niger est relié au Bani par plusieurs canaux naturels, dont l'un « présente la bizarrerie d'un cours d'eau coulant alternativement dans un sens et dans l'autre. » (^Tomhouclou, par Félix Dubois.)
Avant de traiter une branche importante de cette évolution complexe, par exemple l'évolution juridique ou révolution politique, il faut se demander s'il convient de mettre ces phénomènes sociaux sur le même rang que révolution religieuse ou scientifique et révolution industrielle. Est-ce que ces deux dernières, combinées ensemble, ne sont pas les variables relativement indépendantes dont révolution du Droit ou celle du Pouvoir ne sont que des fonctions ? Et, s'il en est ainsi, serait-il rationnel de s'attendre à autant de simphcité ou de régularité relatives dans la marche — ou les marches — des évolutions politiques et juridiques, que dans celles des évolutions religieuses, scientifiques, industrielles? Demander au sociologue une formule élégante et simple des transformations du Pouvoir, un verset magique réglant d'en haut, par une sorte de cérémonial surnaturel, la procession des phénomènes de gouvernement, c'est se méprendre entièrement sur les conditions dii problème à résoudre ; et, si un sociologue prétend l'avoir résolu, il y a lieu de croire à priori, comme il est certain à posteriori, qu'il s'est abusé. — Il se peut fort bien qu'il y ait des phases politiques correspondantes aux phases rehgieuses et industrielles. Quelles sont cependant les natures de Pouvoir propres à l'animisme, au thériomorphisme (culte des animaux sauvages), à l'adoration des animaux domestiques, à l'astrolâtric, à l'anthropomorphisme corporel et individuel, à l'anthropomorphisme spirituel et social ^ ou bien aux étapes successives de la science, mathématique, astronomique, biologique, sociologique .^^ Et quelles sont les natures de Pouvoir inhérentes à l'âge de la pierre éclatée, puis polie, à l'âge du bronze, à l'âge du fer, ou bien aux périodes chasseresse, pastorale, agricole, industrielle ? C'est malaisé à préciser. Et, si la réponse est difficile, n'est-ce pas parce que les phases religieuses ou scientifiques et les phases industrielles, c'est-à-dire Tarde. — Transf. du pouvoir. 13
révolution des découvertes et celle des inventions, ne marchent pas de front, et que, par suite, les phases simultanées des deux sont très diverses dans les différents peuples, d'oii la singularité des combinaisons entre elles ? C'est surtout la série, remarquablement fortuite, des inventions militaires et des inventions relatives à la locomotion ou à la transmission des pensées, qui joue un rôle immense dans la transformation de la Politique extérieure ou intérieure. Et il n'est pas rare de rencontrer un degré élevé de civilisation industrielle joint à un degré abaissé d'invention miUtaire ou même locomotive, et vice versa.
Les lois de l'imitation sont beaucoup plus précises que celles de l'invention ; elles s'appliquent à des faits infiniment plus nombreux et beaucoup plus aptes à être légifères parce qu'ils sont beaucoup plus semblables. Ces lois sont toutes logiques au fond, même celles que j'ai appelées, dans mon Hvre à ce sujet, non logiques *. Car, si l'imitation se propage de haut en bas, du supérieur à l'inférieur qui se juge tel, n'est-ce pas parce qu'une présomption d'utilité plus grande doit logiquement s'attacher à l'exemple du groupe réputé supérieur, tantôt de la noblesse, tantôt de la capitale ? Si l'imitation de l'étranger alterne avec celle de l'ancêtre, n'est-ce pas parce que, en temps de mode, une présomption d'utilité plus grande doit s'attacher à l'exemple de l'étranger réputé alors supérieur a l'ancêtre, tandis que, en temps de coutume, l'inverse est présumé.^ Enfin, la loi qui veut que l'imitation, quand elle s'attaque à un modèle et copie successivement ses divers exemples, procède de ses exemples internes à ses exemples externes % de ses idées
1. Il n'en convenait pas moins de distinguer. Celui qui jure in verha magistri fait un raisonnement au fond, comme celui qui argumente, cependant il ne faut pas confondre les deux. L'un n'a égard qu'à des raisons extrinsèques et l'autre qu'à des raisons intrinsèques.
2. Il arrive souvent qu'on reflète d abord de l'étranger les exemples les
et de ses besoins aux usages où ils s'expriment, n'est-elle point conforme à la logique qui exige que la cause précède reffet,la chose signifiée le signe, le principe les conséquences ? Quant aux lois que j'ai appelées plus proprement logiques (parce qu'elles expliquent la préférence accordée à tels exemples sur tels autres par les caractères inhérents à ces exemples mêmes et non à leurs auteurs) il est clair qu'elles méritent bien ce nom. Entre plusieurs idées ou plusieurs actions qui se proposent ensemble à rimitation, celle qui se propage le plus vite et le plus loin est l'idée la plus confirmée ou la moins démentie par les idées déjà répandues et accréditées, l'action la plus conforme ou la moins contraire aux modes d'activité déjà enracinées.
Toutes les lois de l'imitation, j'ai cru le montrer, concourent à agrandir et approfondir sans cesse le champ social, c'est-à-dire le groupe d'hommes qui se regardent comme compatriotes sociaux ; et, par suite, dans une mesure moindre, le champ politique, le groupe de concitoyens d'un même Etat, petit cercle inclus dans le grand cercle social. C'est une conséquence très importante de ces lois.
Autre conséquence non moins importante de ces lois, combinées avec les lois de l'invention : le caractère essentiellement logique de ces deux sortes de lois, qui président soit à la genèse des idées et des besoins, soit à leur propagation, fait que, quelle que soit l'incohérence des éléments hétérogènes par lesquels débute une société, et quel que soit le caractère accidentel des nouveautés qui s'y greffent successivement les unes sur les autres, un ordre tend et parvient toujours à sortir de ce chaos. Les sociétés tendent — comme chacune des âmes qui les composent — à un maximum et à un équi-
plus extérieurs, les plus frivoles. Mais alors o/i s'arrête à ceux-ci. Il y a arrêt de dôveloppement, parce que l'ccheveau à débrouiller n'a pas été pris par le bon bout.
i96 LES TRANSFORMATIONS DU POUVOIR
libre en même temps de croyances démontrées ou jugées telles, c'est-à-dire s'entre-confirmant, et de désirs satisfaits, c'est-à-dire s'entr'aidant *. La vie sociale, dans son ensemble, élabore donc un vaste système ; et dans le détail, la vie politique consiste à élaborer péniblement une Constitution, la vie juridique un Corps de Droit harmonieux et stable, la vie religieuse un Credo, une cathédrale théologique, la vie scientifique une encyclopédie, une Somme philosophique, la vie économique un Ordre économique, une Organisation du Travail, la vie Unguistique une Grammaire, la vie artistique une Esthétique...
Il n'est pas vrai qu'il y ait un Esprit social, distinct des esprits individuels, et dans lequel ceux-ci seraient compris comme le sont les idées dans chacun d'eux. C'est là une conception toute chimérique de la psychologie sociale. Non, l'Esprit social, comme les esprits individuels, ne comprend que des idées, des états d'âme, seulement des états d'âme disséminés en des cerveaux différents et non rassemblés en un même cerveau. C'est là toute la différence, qu'il ne faut ni exagérer, ni dédaigner. Il y a deux sortes d'associations : premièrement, celle des divers esprits individuels unis en société ; en second lieu, celle, en chacun d'eux, des états de conscience qui s'y sont peu à peu agrégés et qui lui proviennent, pour la plupart, d'autres esprits. En chaque esprit individuel se répète plus ou moins
1. Elles tendent, autrement dit, au plus grand équilibre et à la plus complète démonstration (ou propagation, ce qui revient au même pour la foule) de leurs croyances — - au plus grand équilibre et à la plus complète satisfaction de leurs désirs. — La satisfaction du désir est ici mise sur le même rang que la démonstration de la croyance, quoique la salisfaction du désir ait pour effet apparent de l'apaiser et que la démonstration de la croyance (ou sa propagation) ait pour effet certain de la fortifier, de l'accroître. Mais, d une part, le désir satisfait redouble encore plus qu il ne s'apaise, et, d autre part, la croyance devenue certitude, si elle est fortifiée et accrue, est apaisée aussi ; elle se repose, s'asseoit en un état fondamental de l'esprit au lieu de continuer à être un mouvement de l'âme.
LA LOI DES TllANSFOllMATlOlVS POLITIQUES 197
cette agrégation plus ou moins systématique d'états de conscience qui constitue le type social. L'Esprit social consiste en cette répétition même ; mais le type social se compose d'éléments dont le lien est tout autre que leur répétition. En d'autres termes, des deux associations que je viens de distinguer, il n'y a que la première qui repose sur la similitude d'états d'esprit ; la seconde se fonde au contraire sur leur différence et implique un rapport logique, non un rapport d'imitation. Encore y a-t-il lieu d'observer que la première elle-même suppose la différence et l'inégalité des individus, différence et ^inégalité qui expliquent seules pourquoi les uns agissent sur les autres, suggestionnent les autres, et les autres se complaisent k leur obéir. Le vrai lien social est cette action suggestive, mutualisée par la sympathie. Aussi, dans l'imitation même, y a-t-il toujours, nous le savons, quelque chose de logique, un raisonnement implicite ou explicite, puéril ou sérieux. Cela ne veut pas dire que le lien des états d'esprit, en chaque esprit, soit tout logique. Pour beaucoup, le rapport de contiguïté, de coexistence, d'apparition simultanée, est le plus ordinaire. Ici se placent, en ce qu'elles ont de légitime, les spéculations des associationnistes angldiis. Mais, si faible que soit, au début de la vie mentale (et sociale) la part des états d'esprit logiquement liés * — et aussi celle des états d'esprit logiquement déliés, par des contradictions senties — il tend sans cesse à s'accroître, il s'accroît nécessairement à chaque remuement des esprits, qui les force à se tasser, leur fait sentir des contradictions auxquelles jusque-là ils n'avaient pas pris garde et les refond en un agrégat plus systématique. Cette cause logique agit en quelque sorte mécaniquement.
1. Voir, à cet cf^ard, V Activité mentale et les éléments de l'Esprit ^ de M. Paulhan. (Paris, Félix Alcan.)
198 LES TRANSFOllMATIONS DU POUVOIR
Est-il vrai que les diverses et indépendantes voies d'évolution linguistique aboutissent à une même grammaire, les diverses évolutions économiques, morales, juridiques, à un même ordre économique, à une même morale, a un même Corpus Juris? Pas le moins du monde. L'œuvre systématique à laquelle toute nation travaille diffère profondément d'une nation à l'autre suivant que la race (au sens historique du mot) est plus portée à l'accumulation synthétique ou à l'épuration critique, plus soucieuse de richesse d'idées et de besoins que de coordination ou vice versa, suivant aussi sa capacité plus ou moins grande d'assimilation et son énergie d'harmonisation. iMais il est certain que, partout et toujours, l'évolution politique, comme toutes les autres espèces d'évolution sociale, est une élaboration logique, dont le début est un chaos de contradictions, de pouvoirs étrangers ou hostiles, et dont le terme, — si du moins ce travail n'est pas interrompu, comme il l'est souvent, par une catastrophe, jDar une mort violente — est une harmonie relative, obtenue par une longue suite de duels et d'accouplements logiques, de substitutions et d'accumulations d'idées et de besoins.
Remarquons en quoi cette notion du progrès politique et social diffère de celle qui a généralement cours parmi les évolutionnistes plus ou moins dérivés de l'école de Spencer. Aux yeux de ceux-ci, la loi sujDrême est la différenciation progressive des pouvoirs, ou des travaux, ou des éléments du langage, etc. Mais nous constatons, au contraire, que l'hétérogène est partout à l'origine, et notre formule, toute autre que la leur, est la suivante : j^assage nécessaire d'une différence à une autre différence, d'une différence extérieure et
fcontradictoire à une différence intérieure et harmonieuse, et, en particulier, d'une division des pouvoirs qui est une guerre des pouvoirs à une division des pouvoirs qui est une solidarité et une coopération des pouvoirs *. Ce qu'il y a à noter ici, c'est la manière dont s'opère ce passage d'une division à une autre.
Le voici. Etudions les transformations politiques des villes, par exemple *. A l'origine que voyons-nous ? Des pouvoirs contigus, co-existant, s'entre-lieurtant : pouvoirs des deux ou trois tribus qui composent une cité de l'Aurès ou de la Kabylie, pouvoirs d'une dizaine de phratries dans une cité antique, ou d'un certain nombre de clans, de familles closes et hérissées, pouvoirs de corporations rivales dans une cité du haut moyen âge, où tout est incohérent, comme le remarque M. Flach, où tout est caractérisé non par cette homogénéité prétendue qu'on a rêvée à toutes les origines des choses, mais par une diversité pittoresque d'autant plus frappante qu'on remonte plus haut. Ces villes sont très fractionnées, surtout au début ; l'autorité y est morcelée, les privilèges multiples. Chaque ville est divisée en quartiers où l'on se barricade, chaque quartier en maisons fortes à tourelles percées de meurtrières ^, d'où l'on se bombarde entre concitoyens ;
1. J'ai aussi essayé, dans ma Logique sociale (chapitre sur l'Économie politique) de montrer que l'évolution économique consiste à remplacer de plus en plus la valeur-lutte par la valeur- accord. (Ce chapitre avait été publié quelques années auparavant dans la lievuc d'Economie politique sous ce titre : Les deux sens- de la valeur.)
2. Les transformations politiques des familles, des clans, des tribus, échappent davantage à notre observation. Il est bien probable que, là aussi, si nous pouvions remonter aux origines, nous constaterions un chaos initial de rivalités ou d'hostilités entre frères, entre fils naturels et adoptifs, entre père et mère, entre parents et serviteurs ou esclaves, avant de parvenir, après force fratricides, parricides, uxoricides, à une constitution familiale définitive.
3. Chaque corporation avait son quartier distinct ou sa rue distincte et était prête à y soutenir un siège. 11 y avait la rue des Cordonniers, la rue des Selliers, etc. La division du travail y était poussée si loin parfois que, à Sarlat, par exemple, et à Périgueux, il y avait une rue des Epingliers.
c'est un bariolage de coutumes et de droits multiformes. Mais, peu à peu, une tribu, une phratrie, un clan, une corporation, grandit, s'impose et centralise tous les pouvoirs dans la main de son chef ou du groupe uni de ses chefs. Telle a été la centralisation puissante qui a fait les communes jurées du moyen âge, et qu'on a prise à tort pour un mouvement d'émancipation individuelle : c'était un mouvement de concentration nécessaire des pouvoirs urbains, d'où a découlé, ensuite, une répartition relativement harmonieuse des tâches et des pouvoirs entre les divers magistrats de la ville, entre ses divers corps constitués. Les pouvoirs divisés d'abord et hostiles, se sont centralisés pour se diviser de nouveau^ mais d'accord entre eux.
C'est une loi générale. Il en a été ainsi, non seulement 230ur les transformations politiques des villes, mais pour celles des nations. La France, avant la centralisation monarchique, était aussi divisée politiquement et aussi chaotique dans sa division des pouvoirs civils ou militaires, féodaux, municipaux ou ecclésiastiques, qui la composaient, qu'une ville française avant la commune jurée. Il a fallu, contrairement à la formule spencérienne, la confusion graduelle de tous les pouvoirs militaires, judiciaires, administratifs, financiers, législatifs, dans la main du roi de France pour que, ensuite, devînt possible la division graduelle et Torganisation graduelle des pouvoirs répartis entre les divers officiers du roi, maintenant entre les nombreux fonctionnaires de nos divers ministères. Ce n'est pas une seule fois, c'est plusieurs fois que la France a vu s'opérer cette concentration graduelle de pouvoirs d'abord chaotiquement divisés, qui, ensuite, et grâce à cette concentration, se sont divisés de nouveau, mais harmonieusement : une première fois, sous les Mérovingiens, dont le roi avait accaparé tous les pouvoirs ; une seconde fois, après la décomposition de l'Etat mérovingien, sous Charle-
magne ; une troisième fois, après le, morcellement féodal, SOUS Philippe-Auguste, sous saint Louis, sous Louis XI, sous Louis XIV ; une quatrième fois, après l'anarchie directoriale, sous le Premier Consul. La même chose s'était vue déjà, avec autrement de majesté, quand Auguste, commençant à concentrer dans ses mains les pouvoirs tiivisés et hostiles de Rome républicaine, avait inauguré ce mouvement de concentration du pouvoir qui, continué pendant plusieurs siècles, a abouti sous Dioclétien à la centralisation la plus savante, suivie de la division des pouvoirs administratifs la mieux réglée, la plus ordonnée que le monde ait connue.
Ce qui a eu lieu en France et à Rome a eu lieu partout, notamment en Angleterre. M. Boutmy montre avec évidence que l'Angleterre a été centralisée politiquement, administrativement, judiciairement, socialement, bien longtemps avant la France, dès le xii*' siècle. Cela ne l'a pas emj)echée de devenir un peuple très libre, très débordant de vie locale, mais cela seul lui a permis d'avoir une vie locale convergeant vers un même but national. C'est donc bien a tort qu'on impute à la centralisation française Tinertie politique des provinces françaises.
Le roi d'Angleterre était, dès la conquête normande, infiniment supérieur à ses plus grands vassaux, qui pliaient docilement devant lui, quand le roi de France était à peine primas inter pares au milieu de ses barons féodaux. Dès le vii*^ siècle, grâce à l'uniformité de jurisprudence établie par les juges ambulants, missi dominici des petits Charlemagnes britanniques, une seule coutume régnait d'un bout a l'autre du royaume anglais ; et nous, au xvi* siècle encore, nous comptions plus de 60 coutumes principales, sans parler de la grande distinction entre les pays de droit couturnier et de droit écrit (voir Boutmy, Développement de ta Constitution
anglaise). Cependant, ce peuple si tôt centralisé est devenu Texemple-type du peuple libre. Notre centralisation n'est donc point la cause des défauts qu'on nous reproche à tort ou à raison : et Ton aurait beau nous ramener aux 285 coutumes, grandes ou petites, d'autrefois, aux provinces anciennes, aux Ailles murées du moyen âge, on ne nous rendrait pas plus entreprenants, loin de là*.
Ce qu'il y a de particulier tuFévolution politique : la centralisation des pouvoirs (soit entre les mains d'un homme, soit entre les mains d'un groupe d'hommes. Parlement, Constituante, Convention) est la condition nécessaire ici et transitoire de la transformation d'une diversité illogique en une diversité logique. La centralisation des pouvoirs est indispensable à l'harmonie des pouvoirs, — qu'il ne faut pas confondre avec l'équilibre des pouvoirs, équilibre toujours très instable et où l'évolution politique s'arrête souvent — tandis que, par
1 . Peut-être aura-t-on quelque peine à concilier avec l'unité et la centralisation politiques de l'Angleterre au moyen âge, ce que nous dit Thorold Rogers, dans son Interprétation économique de l'histoire, sur le caractère hermétiquement clos du village anglais, de la ville anglaise, à cette même époqueet jusqu'à un temps assez voisin du nôtre. Mais, au fond, ces deux choses n'ont rien de contradictoire : il n'est pas contradictoire de dire que chaque régiment d'une armée forme un faisceau étroit, exclusif, jalousement fermé, et que l'armée est soumise aux mêmes règlements. — En réalité. l'Angleterre a dû h son pelotonnement insulaire cet avantage que l'imitation assimilatrice, de groupe à groupe, y a fonctionné beaucoup plus tôt que chez nous et y a produit, en même temps que cette unité, cette homogénéité sociale si précoce, la grande originalité individuelle des Anglais. Car I imitation ici comme partout a pour efîet de différencier autant que d'égaliser les individus. Et, de lait, comme le remarque M. Boutmy, la caractéristique de la vie anglaise au moyen âge, c'est la vie commune de toutes les classes qui sont en perpétuel contact, en perpétuel échange d'exemples. Mais, là comme ailleurs, l'imitation s'est surtout propagée de haut en bas, et c'est à la constitution de la hiérarchie anglaise, c'est au rapprochement de ses échelons superposés, assez distincts pour créer des supériorités senties comme telles, pas assez pour décourager l'émulation, qu'il faut demander l'explication de cette assimilation si prompte et si profonde. Or, cette assimilation intense explique à son tour l'esprit intense d'association qui caractérise de si bonne heure l'Angleterre. (Et c'est ainsi que se concilie fort bien avec les faits démontrés par M. Boutmy, la remarque de Thorold Rogers.)
exemple, dans révolution économique, la centralisation des travaux n'est nullement la condition indispensable de la transformation d'une division chaotique en une division harmonieuse des travaux.
Pourquoi cela? Parce que, entre les divers genres de travaux, il peut y avoir .trois sortes de rapports : 1® un rapport de concurrence et de mutuelle limitation, celui des ateliers similaires se disputant une même clientèle ; 2° un rapport de mutuelle cissistance, c'est le cas des industries hétérogènes qui satisfont chacun un besoin difierent, le boulanger fournissant du pain au boucher qui lui fournit sa viande, et les deux alimentant le cordonnier qui les chausse : 3° un rapport de coopération à un même but : cest le cas des tâches différentes accomplies par divers ouvriers dans un même atelier, ou même dans différents ateliers entre lesquels se répartit une grande production comme celle de la fabrication des locomotives, à laquelle collaborent plusieurs usines. C'est aussi, dans un sens supérieur, le cas de toutes les industries d'un Etat, similaires ou dissemblables, en tant qu'elles concourent à une même fm patriotique. Or, est-ce que, entre les divej-s genres de pouvoirs, il existe aussi trois sortes de rapports semblables .^^ Non, le rapport intermédiaire, celui d'assistance mutuelle, fait (Jéfaut ici, car il n'y a rien ici qui corresponde à l'échange des produits. L'échange est un phénomène essentiellement économique. Aussi les pouvoirs différents ne peuvent-ils présenter que deu x rap ports : 1 ^ un rapport de rivalité et de mutuel équilibre : c'est celui des pouvoirs extérieurs, étrangers les uns aux autres, celui des puissances de l'Europe par exemple, et aussi bien des divers privilèges dans une ville du moyen âge, ou des divers partis dans un Etat moderne* ; 2° un rap-
1. En tant que travailleuses, les corporations coexistantes dans une ville du moyen âge peuvent être unies par un lien de mutuelle assistance ; mais, en tant que /)ri\'ilégiées, en tant que puissantes, elles ne peuvent
port de collaboration intime. Les pouvoirs différents, dans le sein d'un Etat organisé sur un même plan, d'une ville régulièrement administrée, sont les pièces d'une même machine savante comme les divers corps d'une même armée, et, comme ceux-ci, concourent à l'exécution d'un même programme politique.
Eh bien, substituer de plus en plus à la rivalité, à la mutuelle limitation, à l'équilibre instable des pouvoirs, soit au dedans de l'Etat, soit même au dehors, leur harmonisation croissante, n'est-ce pas là que tend l'élaboration politique en tout pays moyennant des luttes et des guerres, des alliances et des traités sans nombre? Oui, mais, pour atteindre ce but, il n'est pas possible ici de laisser les choses suivre leur cours et d'attendre du fonctionnement même de la concurrence une certaine harmonie, ce qui a lieu souvent dans la sphère économique. A force de rivaliser et de se heurter, les travaux parviennent un jour ou l'autre à s'accorder en ce bas degré d'harmonie que réalise la réciprocité de leur emploi, l'aide mutuelle qu'ils se prêtent pour leurs buts multiples. Les pouvoirs ne sauraient s'harmoniser de la sorte, car ce rapport n'existe pas pour eux. De là deux conséquences imj^ortantes : la nécessité de la centralisation pour mettre fin aux difficultés de la politique intérieure, et, en vertu des mêmes raisons, la nécessité des grandes agglomérations d'Etats pour résoudre les problèmes anxieux de la politique extérieure. En effet, on comprend fort bien que la paix et l'accord puissent régner entre les travaux, bien qu'il n'y ait pas encore d'organisation du travail; et même il est assez probable que l'organisation du travail impérieusement imposée produirait, à cet égard, un résultat moins pacifiant que la libre croissance des diverses in-
que se heurter et s'entre-limiter — à moins de collaborer. Et il en sera de même de nos syndicats ouvriers.
dustries. Mais les pouvoirs ne peuvent que se hfeurter, à moins de converger vers un même but; il faut donc,! si Ton veut la paix, la paix au dedans et la paix au de-» hors, commencer par centraliser tous les pouvoirs de) TEtat et par unifier tous les Etats en un seul grand! Etat ou une seule grande Union internationale. Il n'y; a, il n'y a jamais eu, et il n'y aura jamais d'autres] moyens *.
Il est remarquable que ce qui se présente ainsi comme une nécessité logique devient une nécessité de fait en vertu dçs lois de l'imitation. Elles concourent toutes, nous l'avons dit, à l'élargissement, à l'approfondissement du champ social, et, par suite, du champ politique. Et il le faut bien, puisque chaque invention, et aussi bien chaque groupe local ou national d'inventions, tend à un rayonnement indéfini. Toutes ces petites ambitions multiples et partielles tendant à la suprématie, il ne se peut qu'à la fin l'une ne s'impose. Plus nous remontons haut dans le passé, plus les types de civilisation sont nombreux et localisés : chacun d'eux, représenté par une cité ou une tribu, est comme un îlot de sécurité relative et d'harmonie logique qui tend a s'étendre dans un Océan d'insécurité et d'anar-
1. A propos de la guerre des paysans en Souabe (1525), M. Denis écrit dans l'Histoire générale : « En somme, ces révoltés étaient des réactionnaires et ils poursuivaient la restauration d'un système vieilli ; ce qui représentait le progrès et l'avenir à cette époque, c'étaient les princes, qui travaillaient à dégager du moyen âge \ Etat moderne. » Or, qu'estce qui le caractérise cet Etat moderne ? Le même auteur nous le dit quelques pages plus loin. « Les princes, enrichis des dépouilles du clergé, et maîtres de la conscience comme des biens de leurs sujets, n'avaient en quelque sorte plus d'adversaires. Le champ s'ouvrait librement devant eux, et ils pouvaient réaliser enfin leur idéal de gouvernement et créer de véritables Etats modernes ou nulle volonté ne générait la leur et dont toutes les ressources seraient concentrées entre leurs mains. »
Le caractère de l'Etat moderne, donc, c'est sa toute -puissance, c'est la suppression de ces entraves multiples et multiformes que l'Etat féodal avait dû subir. C'est la condition préalable et nécessaire de son organisation administrative.
cliie. Peu à peu ces îlots se rejoignent, et, grâce à l'extension plus rapide de Tun d'eux, forment un continent. Et, à la fin, que a oit-on? Un grand Empire pacificateur ou une grande fédération comme celle des Etats-Unis. De même que toute concurrence tend à un monopole, la division des partis tend au triomphe d'un parti qui, après beaucoup de luttes, concentre tous les pouvoirs; et la division des Etats, tous séparément avides de domination, court au triomphe ou à la prépondérance acceptée d'un Etat.
M. de Greef remarque avec raison que le vaste empire du Pérou, qui fût devenu beaucoup plus vaste encore sans le débarquement des Espagnols, était en voie d'accomplir dans l'Amérique du Sud une mission civilisatrice analogue à celle de l'Empire romain; ajoutons a celle de l'Empire arabe, ou de l'Empire chinois, ou de l'antique Egypte. La conquête romaine n'est pas un accident; elle aurait été faite par d'autres si Rome ne l'avait pas opérée. « Rome surprend les Carthaginois, dit Ferrari, au moment même où ils voudraient envahir l'univers à leur tour; elle attaque Antiochus, Mithridate et une foule de rois au moment de leur plus haute expansion ; tous auraient voulu la devancer, Vimiter, la surpasser (( et, de fait, en Asie, elle est imitée par la dynastie des Arsacides. a Cette dynastie ne s'étend-elle pas avec la rapidité de la foudre ? » — La mêlée des peujDles, en n'importe quel continent, dans le Nouveau- Monde comme en Asie, comme en Afrique, comme en Europe, aboutit, inévitablement, ce semble, à la croissance de l'un de ces gigantesques baobabs sociaux, de l'une de ces grandes agglomérations de tribus, de cités, de royaumes, qui, chacune dans sa sphère, — et aussi longtemps qu'elles ne se rencontrent pas, qu'elles restent comme étrangères les unes aux autres, — se jugent destinées à l'universelle pacification par la conquête universelle. On a eu ainsi la paix égyptienne, la
paix péruvienne, la paix chinoise, la paix romaine... La question semble être maintenant de savoir si, dans l'avenir , il y aura une paix russe ou une paix anglaise, à moins que la France redressée et retrempée ne ressaisisse Toccasion de faire la paix française ! /
ïll
Est-ce à dire qu'on puisse trouver en cet aboutissement pareil d'évolutions politiques indépendantes Tapplication d'une loi^ d'évolution .^^ O.^^l ^^^^ ^^^ P^s dans le sens où la plupart des évolutionnistes l'entendent. Après avoir constaté cette tendance de l'histoire humaine, où qu'on la considère, à faire surgir un grand Empire conquérant et plus ou moins civilisateur et pacificateur, comparons ces colosses inégaux et demandons-nous ce qu'ils ont, à cela près, de commun. Bien peu de chose. Par tous les côtés, et non pas seulement par leur extrême inégalité de grandeur, ils diflerent, et affectent, chacun à part, une originalité des plus marquées, mise en relief même par la nature composite de leur agrégation. Par leur langue, ici monosyllabique, là à flexion, ailleurs agglutinante, ailleurs analytique, partout de vocabulaire spécial, — par leur religion, polythéiste, monothéiste, demi-fétichiste, — par leur gouvernement, d'un despotisme théocratique ou humanitaire, patriarcal ou militaire, héréditaire ou électif, mêlé d'aristocratie ou de démocratie à divers degrés, — par leur science très inégale et très multicolore, — parleur industrie libre ou réglementée, individualiste ou communiste, partout riche d'un trésor de secrets propres qui lui donnent sa couleur, — par leur Art où s'exprime merveilleusement leur dissemblance essentielle, en obélisques, en pylônes, en pagodes, en temples grecs, en mosquées, en églises, en écoles de sculpture,
de peinture, de musique incomparables entre elles, — par leur morale même, enfin, quoique ici apparaisse une sorte de convergence vers un même idéal commun, — par leur Droit aussi, souverainement original, — ces sortes de grandes nations internationales diffèrent, beaucoup plus les unes des autres que ne différaient les uns des autres les peuples dont elles ont opéré la fusion. A vrai dire, elles n'ont présenté rien de commun, si ce n'est, avec leur ambition insatiable dont j'ai parlé plus haut, l'objet même et le procédé de cette ambition qui, chez toutes, a consisté dans l'assimilation imitative — contrainte ou spontanée, ou plutôt les deux a la fois — de tous les peuples ou fragments de peuples entrés dans ces vastes fournaises et fondus en un même airain de Corinthe. — Et il n'est pas nécessaire de faire ressortir a quel point ce résultat s'accorde avec les principes d'où nous sommes partis.
L'agrandissement territorial et centralisateur du domaine de l'Autorité s'accompagne nécessairement de changements dans sa nature, et de changements conformes aussi à nos principes. D'abord, à mesure qu'un Etat se centralise ou s'agrandit, le Pouvoir doit s'y diviser et s'y subdiviser davantage. Nous reviendrons sur ce point, en finissant ce chapitre. Puis, de même que, à mesure que le marché s'étend, le travail du fabricant devient plus impersonnel, c'est-a-dire qu'on travaille de moins eu moins pour un client déterminé et de plus en plus pour le public, — de même, à mesure que s'étend le champ politique, le commandement devient plus impersonnel, et, en même temps, l'obéissance, plus impersonnelle aussi, devient plus exacte, plus précise, d'un conformisme plus rigoureux. Un grand Etat, qui suppose une vaste assimilation, rend seul possible la « grande politique », de même qu'un grand marché, qui suppose une vaste assimilation aussi, rend seul possible la grande industrie.
Il estheureux, en somme, que, en grandissant, c'est-àdire en devenant plus intense et plus irrésistible aussi bien que plus étendu, le pouvoir devienne plus impersonnel par la distance accrue entre le gouvernant et les gouvernés. Il est vrai que Taccroissement de cette distance a quelques effets fâcheux : elle empêche le gouvernement de voir de ses propres yeux les souffrances causées par ses ordres injustes et cruels, souffrances dont la vue directe retient souvent sur le penchant de la cruauté le monarque d'un tout petit Etat ou le chef d'un clan primitif. Louis XIV, s'il n'eût été maître que de l'Ile-de-France comme ses ancêtres, n'aurait pas eu le courage de signer un acte pareil à la révocation de l'Edit de Nantes, car il n'aurait pu ne pas avoir présent le spectacle des maux intolérables causés par cet acte odieux. Que de guerres déclarées d'un trait de plume dans les temps modernes auraient été évitées si les conséquences n'en avaient pas dû être si désastreuses à raison de l'étendue des Etats, et, précisément par la même raison, si peu propres à frapper les hommes au pouvoir, en général dépourvus d'imagination ! Gela est vrai, mais n'est vrai qu'un temps : le progrès des informations prises sur le vif, qui développent sans cesse chez les gouvernants eux-mêmes le sens de la réalité vivante, tend à remédier à ce grave inconvénient, et il vient un moment où le pouvoir, à force de s'impersonnaliser, s'humanise. D'autre part, le seul frei» possible, dans une certaine mesure au moins, à cet instinct lamentable de favoritisme et d'arbitraire qui est presque incoercible chez les dépositaires du pouvoir, c'est la généralité même et l'impersonnalité des décisions qu'ils prennent.
Notons, incidemment, que le progrès du pouvoir en étendue est beaucoup plus régulier et continu qu'il ne le semble à première vue. Car il ne faut pas entendre par Ik le progrès en étendue territoriale avant tout.
Tarde. — Transf. du pouvoir, l'i
Certes, dans la haute antiquité asiatique ou même européenne, de très grands Empires ont existé, égaux aux nôtres ; mais les rois de Perse ou les Empereurs mongols n'avaient que des moyens d'action très limités et on ne peut plus imparfaits, incomparablement inférieurs aux nôtres. Ils étaient obéis ici, point du tout là, ailleurs plus ou moins: cela dépendait des satrapes, des vice-rois, des gouverneurs. — Notons aussi qu'il y a, de loin en loin, des effondrements d'Empires, après lesquels l'évolution normale du Pouvoir, son progrès régulier en extension par le nombre des sujets ou l'étendue des frontières, en célérité, en sûreté, en irrésistibilité de ses ordres, recommence a nouveau, ab ovo, dans une nouvelle région du globe. Dans la région européenne, un recommencement de ce genre a eu lieu depuis la chute de l'Empire romain, et l'on peut dire que, depuis lors, il y a eu progression ininterrompue, aux divers points de vue indiqués.
Le matriarcat, la gynécocratie, serait la première forme du Pouvoir politique, si l'on en croit ceux qui ont pris la famille maternelle pour la subordination de l'homme à la femme. Il faudrait, à ce point de vue erroné ou exagéré tout au moins, regarder la dévolution du pouvoir du sexe féminin au sexe mascuhn comme un ordre de succession nécessaire et, je pense, irréversible. Au point de vue des âges, on pourrait dire, beaucoup plus sérieusement, que le pouvoir, dans son évolution historique, suit un ordre précisément opposé à celui de la vie humaine, puisqu'il semble passer des plus vieux aux moins vieux, puis aux hommes mûrs, puis aux jeunes. Dans les cités antiques dominait une gérontocratie ; chez nous, une éphébocratie électorale est en train de naître. Le pouvoir remonterait donc le cours des âges au Heu de le descendre. Mais dans quelle mesure est-ce vrai P Avant l'invention de l'écriture, l'autorité de la vieillesse, seule dépositaire de l'expérience, s'impose.
Après récriture, après Timprimerie surtout, elle ne s'impose plus; place aux jeunes, alors; mais aux très jeunes? Non pas. Au point de vue psychologique, il est à noter que le bénéfice d'une excellente mémoire, après une longue vie, bénéfice énorme avant l'écriture, n'a cessé de diminuer depuis que l'écriture et l'imprimerie se répandent, mais que le bénéfice d'un excellent jugement et d'un caractère énergique servis par les forces de la jeunesse a augmenté d'autant. Gela me parait beaucoup plus important que le passage du pouvoir des dolichocéphales auxbrachycéphales, érigé en une sorte de loi de l'histoire par plusieurs anthropologistes de notre temps.
— Onparle souventdelathéocratie commed'unmode de gouvernement qu'on oppose à la monarchie, à l'aristocratie ou à la démocratie, et qui leur serait antérieur. Il faut s'entendre là-dessus. La théocratie, au sens du pouvoir civil remis aux mains d'un clergé, est quelque chose d'assez^ rare et de nullement primordial ; en ce sens étroit, elle s'oppose au pouvoir de la caste militaire, ou des classes commerçantes (arts majeurs ou, mineurs de Florence) ou de toute autre fraction de la nation. Mais, en un sens plus large et plus profond, il y a théocratie toutes les fois que le pouvoir civil, quels que soient ses détenteurs, a pour principe de se conformer aux règles de la religion nationale, seule vraie souveraine des âmes à toute époque d'unanimité religieuse. A cet égard, on peut dire que, sauf de rares exceptions dans le passé, tous les gouvernements, jusqu'aux temps modernes, ont été théocratiques. Nous avons eu des théocraties monarchiques (dynasties non seulement divines mais pharaoniques de l'Egypte , royaumes juifs , cmjîire byzantin, royauté française, empires asiatiques, américains, khalifats, etc.) — des théocraties aristocratiques (républiques grecques, surtout doriennes, répubUque l'omaine, république de Venise, etc.) — des théocraties
212 LES TRA^SFORMATIU^S Dl POlVOIR
démocratiques (démocratie athénienne, démocratie de Florence, démocratie de Genève, Etats de Massachussetts et autres Etals primitifs de l'Union américaine, etc.) La difficulté est de trouver dans le passé des gouvernements tant soit peu durables qui n'aient été, a aucun degré, Ihéocra tiques, c'est-à-dire qui aient été impies et athées, en opposition directe avec les préceptes de la religion. Mais, si Ton distingue deux sortes de soumission à ces préceptes. Tune positive, l'autre simplement négative, celle-ci consistant à ne pas heurter de front les lois reUgieuses sans se faire d'ailleurs scrupule de les éluder, et si Ton n'entend par ihéocratiques que les gouvernements directement et positivement inspirés par les règles divines, le nombre des théocraties se resserre fort. A ce compte, il y a eu de tout temps beaucoup de gouvernements non théocraliques, bien avant les Etats libres penseurs de nos jours, partisans du Kulturkampfl .
Seulement il reste à faire observer que, lorsque le pouvoir s'affranchit ainsi, subrepticement ou franchement, du joug religieux, c'est parce qu'il Ta remplacé — ou a cru le remplacer — en puisant sa force à d'autres croyances, à un nouvel Evangile social qu'une philosophie accréditée lui fournit. La théocratie, en effet, n'est qu'une espèce, singulièrement importante, d'un genre plus vaste: Yidéocratie, dont les autres espèces sont représentées par les gouvernements doctrinaires, et les diverses variétés de logocraties rêvées par les encyclopédistes, puis par Auguste Comte, et d'abord par Platon. L'idéocratie pourrait s'opposera \si téléocratie^ aux gouvernements de fait et militaires, tyrannies antiques, dictatures anciennes ou modernes, principautés italiennes du moyen âge et de la Renaissance. — Entre la souveraineté de Vidée et la souveraineté du but, entre l'empire dominant de la logique et celui de la finalité, lûs peuples comme les individus ont de tout temps
oscillé. A travers ces oscillations, discerne-t-on une tendance générale? Ne serait-ce pas la tendance à être de moins en moins logiciens, déplus en plus utilitaires? Et n'est-ce pas ainsi qu'il conviendrait d'entendre et d'admettre le passage du régime théocratique aux régimes/ positivistes ? Je ne le crois pas : nos actes, à mesure que nous nous civilisons, semblent devenir plus conscients. Or, plus on a conscience des conséquences de ses déterminations, plus on s'efforce de ne pas les mettre en contradiction avec les principes qu'on professe et qu'on ne peut pas s'empêcher de croire vrais, même en désirant qu'ils ne le soient pas. On est donc de plus en plus mené par ses idées, à l'encontre même de ses intérêts, (comme le prouve, par exemple, l'établissement du suffrage universel par une Chambre de censitaires). Les pouvoirs fondés sur la souveraineté de l'idée, des croyances, ont le grand avantage sur les pouvoirs nés de la sou- 1 veraineté du but, des désirs, qu'ils sont susceptibles! d'une domination plus étendue et plus pacifiante. Car les croyances, surtout religieuses, mais philosophiques même, se propagent bien plus vite que les désirs, et les hommes se heurtent souvent par leurs désirs , même semblables, surtout semblables, tandis qu'ils ne peuvent que s'associer par la simihtude de leurs pensées. De nos jours, certaines conceptions philosophiques des deux derniers siècles sur les droits innés des hommes ou des peuples, se sont répandues dans toute l'étendue de la civilisation européenne, et c'est sur elles que Ton doit s'appuyer, que l'on s'appuie toujours, quand on essaie de résister, avec plus ou moins de succès, à la poussée belliqueuse des intérêts ou des passions hostiles. Si, malgré celles-ci, les maximes du Droit international ne sont pas plus violées qu'elles ne le sont, c'est à cause de leur propagation et de l'assentiment unanime qui leur est donné par la raison de ceuxlà mêmes dont la volonté leur est contraire.
Une remarque a été faite depuis longtemps, qui s'explique à merveille par nos principes, en ce qu'elle a d'incontestable, mais qui demande à être en partie rectifiée par eux : c'est la tendance des gouvernements aristocratiques a se transformer en démocraties. Cette tendance est générale dans les cités grecques qui, toutes, finissent par un tyran populaire, même Sparte, la cité aristocratique par excellence, avec son tyran Nabis. La cité romaine n'a été que la reproduction sur une échelle grandiose de cette transformation qui aboutit à son César, tyran sublime et divinisé. — Voilà, certes, une pente de l'histoire bien accusée . Mais il y a des exceptions . Est-ce que, dans l'Egypte des Pharaons, au Mexique des Aztèques, au Pérou des Incas, ce mouvement démocratique s'est produit? Rien de pareil. Donc, ce ne serait pas là une tendance générale .^^ Si fait, mais elle consiste essentiellement en un penchant des classes inférieures à vouloir imiter leurs supérieurs et, par là, participer à leur pouvoir ; et ce penchant ne se satisfait que là où la distance entre les deux classes n'est pas trop grande et trop profonde pour décourager l'imitation . Elle est découragée, par exemple, quand le monarque et les siens sont réputés d'une essence divine, parents de la lune et du soleil.
Il y a aussi, parfois, des mouvements en sens inverse et qui doivent poser des problèmes insolubles aux sociologues partisans de l'évolutionnisme unilinéaire. En Angleterre, au siècle dernier, d'après M. Boutmy, àpar^ tir de 1760, le courant de démocratisation graduelle qui avait coulé jusque là, rendant la pairie de plus en ouverte et accessible aux classes inférieures, s'est arrêté et a rétrogradé. Et, depuis cette date jusqu'au milieu de ce siècle-ci. l'Angleterre n'a cessé de saristocraliser de
plus en plus*. Pourquoi? Parce qu'il est apparu dès la seconde moitié du siècle dernier des inventions industrielles capitales dont les grands seigneurs anglais ont eu les premiers l'exploitation et le monopole de fait, ce qui les a élevés à un degré de richesse et de puissance inouï où leur prestige s'est retrempé. Aux Etats-Unis, c'est aussi des géniales inventions du XIX® siècle, monopolisées en fait par de grands industriels, qu'est née l'ar istpcra tie financière des milliardaires, contre-poids ploutocralique de la démocratie américaine. — C'est ainsi qu'il faut toujours compter avec l'accident du génie, du génie industriel ou bien, même, du gétiie militaire et politique. A chaque poussée de génie mihtaire et de gloire, un haut faîte du pouvoir surgit, même dans les temps les plus démocratiques, ou plutôt surtout alors: et, si un grand despote génial, comme Napoléon, parvient à fonder un trône, il se hâte de le fortifier d'une aristocratie nouvelle qui, pour un temps, refoule la démocratie universelle. — Mais ce n'est là,
1. Jusqu'au xviii^' siècle, on voit le travail intérieur de la société anglaise tendre à la démocratiser graduellement : l'ancienne pairie a été depuis longtemps remplacée par une pairie recrutée dans les éléments supérieurs de la gentry, laquelle, dans ses couches inférieures (admettant, d'ailleurs, à tous les degrés l'accessibilité égale aux emplois), confine à la yeomancy, classe moyenne agricole, composée de fermiers et voisine ellemême des cultivateurs. — Mais voici que, à partir de 1760 surtout, se dessine un contre-courant aristocratique. La haute gentry se resserre, se contracte, écarte d'elle-même la gentry inférieure, et, par la disparition simultanée de la classe des yeomen, en quelque sorte expropriée, expulsée vers les colonies ou vers les usines, accentue l'intervalle entre le gentlemen et la population rurale, - Or. à quoi tient celte expropriation des yeomen et la formation des latifundia? M. Boutmy nous le dit lui-même : « Aux grandes inventions mécaniques de la fin du xviue siècle. » Il ajoute, il est vrai, « et à la prépondérance de la Chambre des communes. » Mais, est-ce que cette seconde cause ne résulte pas aussi de « grandes inventions » seulement un peu plus anciennes ? N'est-ce pas, en effet, par suite des progrès de l'industrie, antérieurs aux grandes inventions de la fin du iviii* siècle, mais eux-mêmes suscités par des manifestations du génie inventif, que le Parlement s'est rempli de grands parvenus de 1 industrie, de « nababs coloniaux », d'ambitieux désireux d asseoir leur pouvoir sur un terrain électoral bien à eux et d'exclure de leurs bourgs pourris les électeurs indépendants en les expropriant de toutes manières ?
216 LES TRANSFORMATIONS Dl POUVOIR
nous le voyons, qu'un cas de réversibilité momentanée, et nous savons que toute invention, après, avoir creusé une inégalité, tend à la .combler par l'imitation qu'elle suscite. Cela se voit maintenant chez nos voisins d'Outre- Manche. Telle est la raison pour laquelle la tendance à la démocratie, signalée avec tant de force par Tocqueville, n'est pas un vain mot, quoiqu'elle avorte quelquefois ou se heurte à une tendance contraire.
Les gouvernements populaires, comme le remarque Sumner-Maine, ^oni violemment intéressants. Les démocraties ont tous les défauts du monde, sauf celui d'être ennuyeuses. Onpeut remarquer que, plus un gouvernement se démocratise, plus devient général et passionne l'intérêt qui s'attache à son cours. Mais ce qui est surtout vrai, c'est la réciproque, c'est-à-dire que plus un gouvernement, même monarchique et démocratique, inspire d'intérêt au peuple, à des couches de plus en plus profondes de la nation, et plus il tend à se démocratiser. L'intérêt général pour cette activité pohtique, dont les acteurs sont encore une élite, a précédé l'extension numérique de ceux-ci, et l'a préparée. Mais cet intérêt croissant est un phénomène normal de contagion imitative, et, comme tel, nécessaire. La politique, comme les courses de chevaux, après avoir commencé par être le sport exclusif d'une caste fermée, seule à y prendre goût, est devenue, et pour les mêmes raisons, le plus populaire des divertissements, aussi bien que le plus périlleux. On peut donc voir, dans la remarque de Sumner-Maine citée plus haut, une raison de plus, ou plutôt la raison majeure peut-être, d'admettre l'opinion qu'il combat, l'opinion courante — et fondée quoique courante — sur la pente irrésistible des sociétés vers un gouvernement populaire.
J'ai montré ailleurs*, comme une conséquence logi-