AVANT PITRES
L'aphasie, avant Pitres, avait subi une évolution le long de laquelle nous pouvons noter quelques directions et quelques repères.
Lionpar. — Travaux de 1820 à 1843. Deux espèces d'alalie :
4° L’alalie ammésique : Le malade a perdu le souvenir mental des mots. Il ne comprend pas et ne parle pas, ou comprend et parle mal; paramnésie et paralalie. Motricité verbale intacte. Intelligence parfaite, « logos interne » indemne. , ;
2° L’'alalie asynergique : La « force vitale », psychologique mais instinctive et inconsciente, obtient du cerveau (machine de matière inerte) des synergies verbales automatiques. Celles-ci, subordonnées « en gros, à forfait » à l'intelligence, peuvent fonctionner seules ou périr seules, sans paralysie, sans amnésie du son et du sens des mots.
Pas de localisations.
BourzLaun. — De 1825 à 1865, et même à 4877, il a maintenu l’alalie à l’ordre du jour. Il a contribué à en faire connaître des symptômes. Il a vu en elle la perte d'une technique motrice. L'’alalique a toute son intelligence. Il n’a ni paralysie, ni ataxie. La lésion siège dans les lobes antérieurs. On pourra la localiser avec plus de précision et en décomposer le centre. L’écorce, qui n’est ni motrice, ni sensitive, est un agrégat de centres intellectuels où sont localisées des fonctions. Le centre du langage est celui de la coordination verbale des mouvements de la langue, du larynx... La langue, qui semble chez l’alalique paralysée ou ataxique
AG lorsqu'il s’agit de parler, se meut normalement quand ses fonctions alimentaires sont en jeu.
Une opposition ardente avait persécuté Bouillaud. Andral, Cruveilhier, Parchappe, Piorry, Trousseau, Baillarger, Velpeau, Guérin, Rochoux, montraient la variété et la variabilité des symptômes. Tous commençaient à connaître, et Bouillaud aussi bien que Baillarger, la surdité verbale et la paraphasie; la cécité verbale pure était une vieille connaissance (1). Ils niaient toute localisation, ou tout au moins la localisation dans le lobe frontal : le carrier de Bérard, le coiffeur de Velpeau, parlaient sans lobes frontaux. Une localisation ? Peutêtre, à chercher dans le territoire de la sylvienne. On plaisantait les échappatoires, les suppléances, les aphasies et les lésions guéries ou méconnues... « La théorie est ruinée; pas de centre du langage dans les lobes antérieurs », concluait l’Académie de médecine en 1865. Or, le dogme de Broca était déjà formulé.
Broca. — Broca, anatomiste d’abord, commence à préci-
ser sa pensée en 1861. Il la complète, et elle s’immobilise
de 1861 à 1865. L'’aphémie est un désordre avant tout moteur difficile à analyser. L’aphémique pur comprendstout, et il a la notion précise du mot qu'il ne peut pas dire, bien que son appareil phonatoire ne soit nullement paralysé. La lésion siège dans le pied de la troisième circonvolution frontale gauche. L'écorce n'étant ni sensitive, ni motrice, le pied de F3 est un centre intellectuel commandant les centres moteurs, qui siègent dans les noyaux centraux. Une seule aphasie, « la perte de la parole », un seul centre.
Broca estimait que les troubles les plus divers de la parole dépendaient tous d’une lésion du pied de F3, centre complexe ou groupe de centres. Après 1870, devant la décou-
(1) Rappelons à notre tour le cas de Jean Scamp, de Oblivione lectionis, salva scripüione, dans les Miscellanea de 1876. Rappelons aussi, dans les Observationes Medicae Rariores de Scnenrius (bel exemplaire à Bordeaux), les nombreuses observations éparses dans les chapitres Lingua, Sermo, Singultus, Vox, Paralysis, Stupor, Memoria…
: vs rt Le
pis ais
D hs CE AP à CU OE Lo
die abat Lee ne "à -;
verte des centres moteurs et sensitifs corticaux, il s’est résigné d'assez mauvaise grâce (2).
La localisation à gauche remontait à Dax père (1836). Dax fils déposa le mémoire de son père à l’Académie le 26 mars 1863. La première note où Broca précise « à gauche » est de mai. [l y rappelle qu’il a émis son opinion en avril dans ses Titres et Travaux. Il laisse dater ceux-ci de 1863.
La pensée de Gall, Dax, Bouillaud, Broca se heurtait au dogme de Flourens : l’écorce est fonctionnellement homogène; toute lésion localé de l’écorce entraîne des troubles intellectuels diffus, les mêmes, quelle que soit la région lésée. Ce qui varie avec le siège et l'étendue des lésions, ce n’est pas la nature ou la variété des troubles intellectuels, c'est leur gravité, leur intensité, leur durée, leur profondeur. L’écorce est « intellectuelle », elle n’est ni motrice, ni sensitive.
Vient 1870 et la découverte de Hitzig : les centres moteurs et les centres sensitifs de l’écorce.
Vient 1874 et le complexe symptomatique de l’aphasie « de Wernicke », son aphasie sensorielle.
En quelques années, grâce à un travail dont le détail ne peut être entrevu ici, l’aphasie se transforma. Le dogme de Broca sortit intact de la métamorphose, mais la notion d’une aphasie unique et d’un centre unique y disparut. La doctrine qui se développa fut celle des images cérébrales multiples du mot, des aphasies multiples, des centres multiples et des voies d'association internucléaires.
(2) Cf. Quercy et Baye, note sur Lordat à la Société de médecine de Bordeaux; thèse de Bayle, Les fondateurs de la doctrine française de l'aphasie, 1939; Quercy et Baye, Annales médico-psychologiques, avril 1940, avril 1941, oct. 1943, J
Crucxer, dans sa thèse de doctorat ès lettres, sur la Méthode en médecine (Bordeaux, 1942), étudie avec enthousiasme Lorpar et les travaux sur l’aphasie du Bordelais Armand de Fleury, que nous retrouverons.
sn re
Dès 1874, dans sa Physiologie du système nerveux, Poin- -
caré, de Nancy, n’hésitait pas à écrire : « L’aphasique perd ses mots l’un après l’autre avec ses cellules; quand il ne lui reste plus qu’une cellule, il ne lui reste plus qu'un mot, celui dont cette cellule est propriétaire. »
Vingt ans après, en 1894, dans le Traité de Charcot- Bouchard, Brissaud écrivait, et maintenait en 4904 : « Le système nerveux est un appareil photographique, avec sa
lentille (les décussations des faisceaux) et sa plaque sensi-.
ble (l’écorce). L’image des sensations du pied droit s’y produit à gauche et en haut. Il se forme dans l'écorce une image renversée, lenticulaire, du monde extérieur; et l'écorce garde une image durable de la nature, du lieu, de l'intensité des excitations. On en a chaque jour des preuves formelles. » On emprunta au vieil Hartley (1749, Observations on man) la notion du mot par association d'images multiples, et on localisa ces images dans trois centres ou quatre : les images
visuelles, dans le pli courbe, non loin du centre de la sen-
sation visuelle; les images auditives, en TA, dans un rapport
imprécisé avec la sensation auditive; les images motrices
(la glossokinesthésie), en F3, à proximité immédiate des centres moteurs de la langue et du larynx (en Fa); les images graphiques, enfin, douteuses, dans le pied de F2.
On distingua obscurément les centres d'images verbales et les centres d'images des objets; un objet tel que la pomme ayant ainsi quatre centres d'images verbales et au moins trois centres d'images d'objet, visuelle, tactile, gustative.
Tous ces centres furent munis, chacun avec les autres, de voies d'association à double courant, et tous furent unis à un centre idéatoire frontal, où, disait Déjerine, les images diverses de la chose et du mot se rejoignent, distinctes et superposées ®). Il devint alors possible de comprendre, pensat-on, et même d'imaginer, de nombreuses variétés d’aphasie.
(3) L'aphasie insulaire, R. de M., 1885, p. 174. Notons, dans ce travail, la distinction d’aphasies motrices sans lésion du pied de F3, par lésion des faisceaux d'associations avec les centres sensoriels et idéatoire. Cf. p. 44.
LA TTVRE
I. Des aphasies par lésion d’un ou plusieurs centres. Ceux-ci étant unis chacun à tous les autres, et l’ensemble fonctionnant comme un tout, toute lésion destructive d’un centre détermine un vaste syndrome : l'abolition d’un lot d'images, l’altération de la notion du mot, et une aphasie globale, portant sur tout le langage, avec prédominance motrice ou sensorielie Suivant que la lésion était en F3 ou en T1.
I. Des aphasies par lésion des faisceaux d'association internucléaires, aphasies très nombreuses dont on devait surtout la notion au schéma de Lichtheim (fig. 1) : trois centres,
Fi6. 1. — Schéma de Lichtheim.
moteur, sensitif, idéatoire. — 1. Aphasie motrice sous-corticale. Lésion sous F3 ou « entre F3 et Fa » ®. Abolition de la parole spontanée ou répétée et conservation intégrale de toutes les autres activités verbales. Aphasie motrice pure. — 2. Aphasie sensorielle sous-corticale. Cécité ou surdité verbale pure avec perte de la parole répétée ou de la lecture à haute voix, et conservation intégrale de la parole spontanée. — 3. Aphasie de conductibilité par lésion insulaire entre centres sensoriels et centres moteurs. Pas de cécité ou de surdité verbale, conservation de la parole spontanée, perte de la parole répétée, de la lecture à haute voix, de la copie et de la dictée
(4) DÉIERINE (Anatomie des centres nerveux, II, 249) croit à la possibilité d’une lésion isolée des faisceaux d’association entre le pied de F3 et le pied de Fa.
RS
sous leur forme automatique, non surveillée par le centre idéatoire. — 4. Aphasie motrice transcorlicale, par lésion entre le centre idéatoire et le centre moteur. Ici, les automatismes de la parole répétée, de l'écriture dictée, de la lecture à haute voix et de la copie sont conservés grâce à l'intégrité de la voie sensori-motrice; la parole et l'écriture spontanées sont perdues. — 5. Aphasie sensorielle transcorticale, enfin,
GE
LE Liv
LU + Ê QU ° La
ve.
Fic. 2. — Schémia de la Cloche de Charcot.
par lésion entre le centre sensoriel et le centre idéatoire. La parole et l'écriture spontanées volontaires, réfléchies ou automatiques, sont conservées. Il y a cécité et surdité verbales. Le sujet, qui peut répéter grâce à la voie sensori-motrice, peut, en répétant ce qu'on lui dit, le comprendre, et pallier sa surdité verbale.
Tout cela fut travaillé avec acharnement, et Charcot, par ses observations, ses autopsies, le rayonnement de ses leçons, : impose ce système à tous les chercheurs. Son célèbre schéma
sec} ue
des six images de l’objet était loin d’avoir été le premier schéma sur la question : il y en avait déjà eu de plus complexes et de plus subtils, le schéma de Kussmaül par exemple, dans son ouvrage de 1876. Mais « le schéma de la cloche » (fig. 2) fut un excellent extrait cristallisé de l’impérieux enseignement de Charcot. Il régente les observateurs jusqu’à la révolte de Marie. Le curieux schéma de Brissaud (fig. 3) en dérive, avec ses trois centres sehsoriels (auditif — O, visuel
Fic. 3. — Schéma de Brissaud.
— V, tactile — T), ses quatres centres d'images verbales (auditif = À, visuel — L, graphique = G, phonatoire = P), son centre idéatif I et ses 28 voies d'association à double courant permettant de prévoir une soixantaine d’aphasies et une étude des cas cliniques ramenée à « la simple solution d’une équation » ().
Il y avait des réfractaires. Nous signalerons ici Bernheim, bien qu'il ne soit pas « avant Pitres ». L'aphasie ayant été . mise au programme du grand Congrès de médecine de 1894, à Lyon, Bernheim et Pitres furent les rapporteurs. Tous deux se plurent à être « hérétiques », et voici la singulière doctrine que soutint Bernheim, sans le moindre succès : en T1 ou dans
(5) Brissaup, « L'aphasie », dans le Traité de médecine de Charcot-Bouchard, éditions de 1894 et de 1904.