SCÈNE VI MONRIVEAU, LA DUCHESSE, puis FERRAGUS
LA DUCHESSE
Ah! que vous m'avez fait peur! Comment, général, c'est encore vous chez moi, à pareille heure?
MONRIVEAU.
N'y a-t-il donc aucun privilège pour un amant?
LA DUCHESSE
Mais vous savez bien que vous n'êtes pas mon amant, monsieur... c'est d'un goût détestable !
MONRIVEAU,
Pardon , chère Antoinette , je suis votre amant... de cœur sinon de fait, et mille soupçons imauvais me bouleversent l'esprit.
LA DUCHESSE
Des soupçons, de vous à moi ?
MONRIVEAU.
Des soupçons presque justifiés Si vous m'aimiez,
me feriez -vous cette querelle? N'auriez -vous pas été contente de me revoir encore? N'auriez-vous pas senti je ne sais quel mouvement de cœur? Mais moi, moi qui n'ai pas une âme de femme, j'éprouve des tressaillements intimes au son de votre voix... l'envie de vous sauter au cou m'a souvent pris au milieu d'un bal !
LA DUCHESSE
Si vous avez des soupçons tant que je ne vous aurai pas sauté au cou devant tout le monde, je crois que je serai soupçonnée pendant toute ma vie... Mais auprès de vous Othello n'est qu'un enfant, mon cher.
MO?sRIVEAU.
Ah ! je ne suis pas aimé ?
LA DUCHESSE
Du moins, en ce moment, convenez que vous n'êtes pas aimable.
MONRIV EAU.
J'en suis donc encore à vous plaire ?
LA DUCHESSE
Peut-être, /liions, taisez-vous, laissez-moi; mes gens pourraient vous entendre... Si vous n'avez pas le respect de ma personne, ayez au moins celui des convenances.
MONRIVEAU.
Les lois du monde n'existent pas devant un amour tel que le mien... Ne me parlez donc plus de convenances... Je le veux !
LA DUCHESSE
Que signifie votre « Je le veux 9 ? Je le veux! personne ne m'a encore dit ce mot... Il me semble fort ridicule, parfaitement ridicule.
Et si. me fiant à vos promesses, j'exigeais...
LA DUCHESSE
Vous me prouveriez que j'ai eu le plus grand tort de voirfaire la plus légère promesse; en tout cas, je ne serais pas
assez sotie pour la tenir, et je vous prierais de me laisser tranquille dorénavant. Il y a une chose qu'il faut que vous sachiez, monsieur le général d'armée, c'est que si les duchesses peuvent se prêter à l'amour, elles ne s'y donnent pas et que leur conquête est plus difficile à faire que celle de l'Europe.
MON RIVE AU
Une dernière question, madame... Je ne suis pas aimé?
LA DUCHESSE
Quand cela serait ?
MON RIVE AU
Répondez franchement. .. Je ne suis pas aimé ?
LA DUCHESSE
A l'honneur de vous revoir, monsieur de Monriveau. [Elle s'incline et s'éloigne.)
MONRIVEAU.
Madame ! [La Duchesse s'arrête.) Vous rappelez-vous la phrase que prononce le gardien de la tour de Londres, en montrant la hache avec laquelle un homme masqué trancha la tête de Charles premier?
LA DUCHESSE
Quelle est celte phrase?
Ne touchez pas à la hache !
LA DUCHESSE
Ah ! oui, une vieille histoire... connue de tous ceux qui sont à Londres.
MONRIVEAU.
Une vieille histoire, qui est par circonstance très-neuve.
LA DUCHESSE
Comment cela, de grâce? en quoi ?
MONRIVEAU.
En ce que vous avez touché à la hache, madame !
LA DUCHESSE
C'est adorable! Et quand doit commencer mon supplice ?
MONRIVEAU.
Vous l'apprendrez cette nuit au bal des Grandlieu...
LA DUCHESSE
Mille grâces... A tout à l'heure, général.
MONRIVEAU.
A tout à l'heure, madame! (La Duchesse sort; Ferragus rentre.) Je livre cette femme à la justice des Treize.
FERRAGUS, Cl part.
Enfin !