‹ Les Treize, drame en cinq actes, six tableauxChapitre 55 sur 56 · SCÈNE III Les Mêmes, FERRAGUS · texte numérisé non relu

SCÈNE III Les Mêmes, FERRAGUS

ferragus, se dressant à la cime d'une roche. Nous sommes treize ! . . .

TOUS

Ferragus ! . . .

Oui, Ferragus, qui, épiant tous vos pas dans l'ombre, n'a pas cessé d'assister, invisible, à vos travaux, et qui vient vous dire maintenant : C'est à moi seul qu'il faut obéir.. .

M ON RI VEAU

Allons donc!...

FERRAGUS

A moi seul! Ne suis-je pas votre chef?... Qui donc oserait me contester ce titre souverain?

MONRIVEAU.

Moi!... car tu l'as abdiqué de fait en disparaissant du milieu de nous, et ce titre, c'est à un autre qu'il appartient désormais... Le chef des Treize s'appelle aujourd'hui Armand de Monriveau.

FERRAGUS

Armand de Monriveau est un parjure et un traître!...

MONRIVEAU.

Misérable!...

FERRAGUS

N'a-t-il pas, en effet, manqué à ses serments?... N'a-t-il pas déchiré le pacte qui nous liait? N'a-t-il pas, égaré par une folle passion, déshonoré notre œuvre en la détournant de son but?...

MONRIVEAU.

Compagnons, vous n'écouterez pas cet homme!...

FERRAGUS

Si, vous m' écouterez, car ce que je vous dis, j'ai le droit de le dire! Un jugement a été prononcé par les Treize, accepté par Monriveau lui-même, et Monriveau n'a pas plus

le pouvoir de faire grâce aujourd'hui qu'il ne l'avait autrefois!... Dans ce couvent il y a deux femmes, une innocente et une coupable; la coupable, c'est la duchesse de Langeais; l'autre, c'est Clémence, c'est ma fille, que vous avez toujours protégée, ma fille, que vous' allez me rendre, vous qui ne m'avez jamais trahi. . .

MONRIVEAU.

Vous hésitez, compagnons, vous hésitez entre nous?... Eh bien, il y a un moyen de terminer promptement cette lutte...

FERRAGUS

C'est que l'un de nous deux meure, n'est-ce pas?...

MONRIVEAU.

Oui...

ferragus, montrant des pistolets à sa ceinture. Tu vois, je t'avais deviné.

RONQUEROLLES

Monriveau î

DE MARSAY et LUCIEN.

Ferragus !..

RONQUEROLLES

Ne reste-t-il donc aucun espoir de concilier vos intérêts?

LUCIEN

D'apaiser vos ressentiments?...

Non ! . . .

DE MARSAY

De rapprocher deux hommes qui furent si longtemps frères ?

FERRAGUS

Non!...

MONRIVEAU.

L'un de ces hommes est de trop sur la terre.

RONQUEROLLES

Mais c'est un combat monstrueux! c'est un duel impie...

FERRAGUS

Non, pas un duel, mais le jugement de Dieu !

RONQUEROLLES

Comment ?...

FERR AGUS.

Prenez ces pistolets dont un seul est chargé, offrez-les à monsieur de Monriveau pour qu'il choisisse. .. Bien... Maintenant, rendez-moi l'autre!... A présent nous monterons sur ce rocher, nous nous tiendrons le canon de l'arme sur le cœur... Ronquerolles frappera trois coups dans ses mains, une explosion se fera entendre et un cadavre tombera à là mer. . .

MONRIVEAU.

Allons!... (Tout se passe comme Ferragus l'a indiqué.)

Quant à vous, compagnons, jurez d'obéir au survivant comme à votre seul, à votre véritable chef!...

MONRIVEAU.

Jurez !...

TOUS

Nous le jurons !

MONRIVEAU.

Le signal!... {Ronquerolles a déjà frappé un coup dans ses mains, lorsque les sons de Vorgue se font entendre au-des us de leurs têtes.)

RONQUEROLLES

Écoutez donc ! ce sont les psaumes des agonisants...

FERRAGUS

Oui!

MONRIVEAU.

Grand Dieu !

FERRAGUS

Qui donc va mourir?

MONRIVEAU.

Antoinette!

FERRAGUS

Clémence !... [Il jette son arme, et, prompt comme la pensée, il s'élance à travers V escarpement qu'il gravit.)

Je voudrais le suivre, mais je ne peux pas, mon Dieu, je

ne peux pas... ces blessures ont épuisé mes forces; mes jambes fléchissent, mon cœur s'éteint... Oh! mais allez. vous autres, allez vite! j'ai le pressentiment d'un horrible malheur, et ce malheur il faut l'empêcher à tout prix! De Marsay, Ronquerolles. mes compagnons, mes frères, suivez cet homme!... Je vous en conjure au nom de notre amitié, au nom du pacte qui nous lie ! sauvez-la ! sauvez-la ! Vous hésitez... Vous refusez? Ah! tenez, vous n'êtes pas mes amis, vous n'êtes que les esclaves de Ferragus! Eh bien, soit , restez, j'irai moi-même ! Il le faut ! il le faut ! [On voit Ferragus redescendre le long des roches. Il porte dans ses bras une femme vêtue de blanc et voilée.)

DE MARSAY

Arrête, Armand,.. Regardez tous... (Ils suivent avecanxiété les mouvements de Ferragus.)

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