‹ Les tresors de l'art à ManchesterChapitre 24 sur 48 · GALERIE HERTFORD · texte numérisé non relu

GALERIE HERTFORD

J'ai oublié de vous dire dans ma dernière lettre qu'une salle entière avait été réservée à certains morceaux envoyés à TExhibition par quelques grands seigneurs dont la munificence était remarquée. Lord Hertford, par exemple, qui a été le plus généreux de ces opulents tributaires , a fourni, à lui seul, quarante-quatre tableaux, mais d'une beauté si rare et d'un tel prix , qu'on en a formé pour ainsi dire le Salon Carré du palais de Manchester. Aussi a-t-on appelé ce salon fleri/ord gailery. Je vous ai rapporté le mot charmant qu'il a dit en envoyant ses tableaux à l'Exhibition : u Ce sera pour moi une occasion de les voir. » Vous qui êtes à Paris les locataires de lord Hertford , et qui habitez la maison qu'il habite, prenez sur vous de

lui faire passer les compliments de l'Angleterre ,

en attendant ceux de TEurope ; mais qu'il soit félicité surtout d'avoir compris qu'il n'est pas juste que les pauvres se privent là où les riches se blasent*

Non, de ma vie, je n'ai vu de pareils exemplaires des grands maîtres. Figurez-vous un peu ce que doit être un panneau décoré des peintures que je vais vous dire : d'abord, au centre, VArc* en-ciel j de Rubens, celui qu'il peignit pour les Balbi de Gênes et qui appartenait à lord Orford (Walpole). De chaque coté, les fameux portraits en pied de Philippe Le Roy et de sa femme , par Van Dyck, provenant de la collection du roi de Hollande; au-dessus les portraits de la faniille Pellicorne , par Rembrandt , que sépare un paysage de Salvator de toute beauté. A gauche, une Infante, de Velasquez, une Nativité j de Murillo, dans sa manière suave, enveloppée et corrégesque; puis la Vie humaine, du Poussin, un lingot d'or! Tout prés de là une Fête champêtre, de Watteau, qui n'est pas seulement une élincclante esquisse comme celle du Louvre , mais un échantillon délicieux de son faire le plus caressé et le plus libre, le plus spirituel et le plus fini ; ensuite, la Dame à V éventail, de Velasquez, une des perles de la vente Aguado.... A droite, faisant pendant à V Infante, le célèbre portrait de Nelly O'Brien, par Joshua Reynolds ; une Sainte Famille, de Rubens,

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deux Hobbéma, deux peintures capitales d* Adrien et de Guillaume Van de Velde, une Sainte Fû' mille y d* André del Sarte, assez étonnée de se trouver en compagnie de ces Anglais et de ces Flamands ; enfin la Prière à V Amour, de Greuze, un des diamants de la galerie du cardinal Fesch. Je vous avoue qu'en entrant dans cette chambre et en voyant ainsi rassemblés tous ces prodiges de Tart, je me suis senti pâlir d'émotion. Il y a tantôt vingt ans que j*avais vu & Bruxelles, chez le prince d'Orange, ces deux portraits de madame Le Roy et de son mari. Je ne puis dire ce que j\ii eu de bonheur à les revoir. Il y avait dans ma joie et le plaisir que réveille un chef-d'œuvre retrouvé et le plaisir que procure un chef-d'oeuvre imprévu. Quelle distinction ! quelle tournure ! quels types de noblesse sans morgue, et d'élégance sans .apprêt. Ces personnages qui semblent nés sur les marches d'un trône ne sont pourtant que de riches bourgeois d'Anvers. L'un et l'autre, ils sont gravement vêtus de noir, comme des grands d'Espagne, de sorte que les regards du spectateur se portent forcément sur les têtes et les mains , modelées avec la fermeté qui accentue les plans, avec la souplesse qui adoucit les passages. Posant un de ses pieds sur un degré de marbre, Philippe Le Roy tient de sa main droite les oreilles d'un superbe lévrier gris qui implore , sans l'obtenir,

un coup d'œil de son maître. Celui-ci est vivant ; son œil est humide, sa narine respire; il semble heureux et fier de vivre. La lumière se concentre sur le front, en fait sentir les saillies intelligentes, et à partir de ce point résolument clair, qui est la note la plus élevée de la gamme, elle descend par une insensible dégradation jusqu'aux demi-teintes les plus soutenues. Les joues se colorent de sang ; le vif rayon qui frappe le front du personnage tourne avec les tempes, glisse sur les pommettes, accuse sur la côte du nez la présence des tendons et des os, et se perd sur la toufife de barbe qui ombrage le menton. Le pelage du chien, le fond, la collerette, les manches, tout est sacrifié au triomphe des chairs. Mais le portrait de madame Le Roy est peut-être plus merveilleux encore. Ici la lumière ne s'arrête sur aucun point du visage ; la peinture est douce et blonde comme le modèle. Rien de mieux touché que cette chevelure qui se divise en boucles légèrement crêpées sur lesquelles brillent çà et là les étroites lumières ménagées par un coiffeur de génie, qui est le peintre. La gorge est recouverte d'une double dentelle qui s'écarte un peu sur le devant , comme pour ouvrir passage aux caresses de la pensée. La robe est en taffetas d'un noir riche mais tranquille, qui sied aux blondes, et sur lequel s'enlèvent les plus belles mains de la création, les mains fines, allongées,

délicates, halitueuses, jjui n'ont ni les fossettes de Fembonpoint, ni les accents de la maigreur. Aux pieds de la dame est un petit épagneul qui amuse un instant le regard. Mais quelle noble et charmante créature ! Et quel bonheur pour nous que le pinceau de Van Dyck la fasse vivre encore de notre temps !

J'ai passé à votre intention une séance entière (elle dure ici depuis dix heures du matin jusquà sept heures du soir) à contempler les quarantequatre tableaux de lord Hertford, ne sachant auquel me vouer. Au-dessus des deux Van Dyck, je m'arrêtais souvent aux portraits de la famille Pellicorne par Rembrandt, portraits attentivement modelés , profondément et mystérieusement finis , dans cette première manière du maître, qui n'était rien moins que strapassée et violente. A côté de la fête champêtre de Watteau, éblouissante image de la vie des heureux, où l'on ne voit, sur tous les visages, que les langueurs de l'amour ou les sourires de la grâce, je regardais une grave et touchante allégorie du Poussin : quatre femmes, caractérisant les diverses conditions de l'humanité, dansent au son de la lyre du Temps , pendant que le Soleil , emporté sur son char par des chevaux héroïques, poursuit sa marche dans les cieux, et laisse tomber un des rayons de son éternelle lumière sur ce branle de la vie humaine qui va

finir.... Doux loisirs, heures paresseuses, toutes remplies des jouissances de l'esprit, des émotions du cœur, et que la succession du plaisir semblait allonger.

Tantôt je passais avec délices des enseignemenis de la sagesse aux provocations de la volupté. Après m'être promené à travers cette noble et sévère nature que le Poussin dessinait grande, comme son âme, je revenais m'égarer sous les arbres des jardins enchantés de Watteau,

Ou Ton est tous ensemble et cbacun iète à têfe ,

paysages féeriques, dont les lointains invitent à la rêverie, dont les ombrages conseillent Tamour. J^étais, moi aussi, de la fête; j^entendais soupirer la brise et le sifflement des merles et des bouvreuils ; je surprenais les propos hardis de Mezzetin et ses gestes plus hardis encore ; j'offrais des limons doux à ces belles filles, sveltes, malicieuses, indiscrètement voilées , qui se plaisent à chiffonner leurs robes de satin sur les mousses de velours. ' Tantôt je faisais des rapprochements entre ces fiers maîtres, Rubens et André del Sarte, par exemple, deux génies si étrangement divers ; l'un qui pétrit de la lumière et de la couleur dans une harmonie ravissante , Tautre qui poursuit des contours sublimes , tourne des formes choisies et les revêt de tons violents pour les faire mieux voir.

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Tantôt je comparais la Dame à Véventail de Velasquez avec la Nelly O'Brien de Joshua Reynolds. Chez le peintre espagnol, pas d'autre idéal que la vérité même ; c'est la création qui recommence ; et le procédé lui-méuie est en apparence si simple qu'on ^'y soupçonnerait pas les ruses de Tart. Chez le peintre anglais , au contraire, tout appar*tient à Tartiste, Farrangement , la pose, Tefiet inattendu et cherché du cjair* obscur, la singularité des étoffes et leur ajiiistenient, enfin les vjsî^ blés artifices d'une manière gavante qui varie les épaisseurs de la pâte et demeure solide jusque danj» les endroits les plus transparents. Mais, il faut le dire, les deux maîtres sont presque égale^ ment admirables, Tun par la sobriété des moyens mis m œuvre, l'autre par la richesse et l'abon-^d^mce des ressources ismployées. En souvenir 9u célèbre Chapeau de paille de Rubens, Joslma Reynolds n'a éclairé que par un reflet la figure es:pressive de Nelly O'Brien. Assise sous des ar*bres, et vue de face, cette jolie femme tient sur ses genoux, sans y prendre garde, un petit chien de la Havane. Elle regarde fixement et semble écouter ses propres pensées. Sa bouche qui va s'ouvrir, ses yeux pénétrants, ses sourcils que déjà la passion prononce, tout en elle annonce une de ces Anglaises que possèdent les folies de l'imagination, que dévore la poésie des r(Hnans>

Une végùlation vigoureuse, glacée des feintes de Tautomne, remplit le fond de ce magnifique portrait. Grâce au prestige de la couleur et aux saveurs de rexccution, on ne s'aperçoit point que le modelé est parfois însuflisant et que le dessin faiblit en certains endroits, notamment dans les bras et les mains. A cela pros, d'ailleurs, le portrait de Nelly O'Brien est bien digne de la place qu'on lui a donnée ici. Le croirait-on? il n'est pas éclipsé le moins du monde par le voisinage de Van Dyck, de Velasquez et de Rembrandt.

' Oui , nous avons passé dans la galerie Hertford toute une journée d'enchantement; je dis nous, car j'ai rencontré ici un connaisseur émérite, un homme spirituel et prompt à sentir, qui désire n'être point nommé et dont la présence a doublé l'énergie de mes impressions, u Que pensez-vous, me disait-il , de ces paysages : VArc-en-ciél de Rubens, la Sibylle de Salvator, la Chute d'eau de Ruysdaël, les deux Hobbema, le Van de Velde, et auquel donneriez -vous la préférence? — La question est embarrassante, lui répondis -je, et pour la résoudre , il faudrait avoir sous les yeux les autres grands peinti'es du paysage, tels que Poussin, Claude, Rembrandt. Vous verriez alors que ceux-là qui s'élèvent aisétnent aux régions supérieures de la peinture sont aussi les plus forts quand ils descendent aux genres secondaires, à

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ce que j'appellerais les spécialités de Fart. Les peintres d'histoire, en un moi y deviennent , quand ils le veulent, d'étonnants paysagistes, parce que le corps humain et Tâme humaine sont autrement difficiles à peindre que les feuilles d'un arbre ou les accidents d'un terrain. C'est un jeu que le paysage pour les grands maîtres. Nicolas Poussin effacerait le Guaspre, s'il lui plaisait. Rubens, après avoir brossé cet Arc-en-ciel où il a prodigué les trésors de sa palette et la lumière de son génie, Rubens aurait le droit de sourire, s'il entendait dire que Wildens et Van Uden lui étaient nécessaires pour ses fonds de paysages , et il pourrait rappeler que le Titien en brossait de prodigieux à ses moments perdus. Certes, Hobbema est plantureux, profond et poétique à sa manière, lorsqu'il promène solitairement dans les campagnes de la Frise son humeur de braconnier.

Ecartant le brouillard , ses regards perçants voient la nature avec une netteté surprenante. Il en écrit les plans avec une précision géométrique ; il entre dans le détail aussi avant que possible : les bœufs enfonceraient dans ses marécages ; les brebis laisseraient leur laine à ses buissons ; il est simple , robuste et vrai comme un paysan qui n'a jamais quitté les champs et les bois. Mais voyez un paysage de Rembrandt (en ce moment j'ai conduit mon interlocuteur dans la galerie voisine,

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detant le taUeam qui appartient à lord Oterstone), quel sentiment de rimmensité de la nature, de Tinfini! Et quelle supériorité aussi dans le rendu 1 Ruysdaël ne ferait pas mieux ces nuées- que chassé le Tent et qui vont porter plus loin lès orages. Huysmans n'aurait pas mieux attaqué ces éboulements de sable , ces terrains écorchés que tachent des intermittences de gazon ; à côté de ce ciel que traversent des nuages ambulants y les ciels d'Hobbema votis paraîtront de papier ; ses buissons au* ront Tair de fer^blanc^ à côté de ces haies qui se baigiient dans une atmosphère humide^ Claude lui^'mème n'aurait pas su trouver tant de grandeur dans un pays plat, et personne assurément n'y eût fépandu cette poésie qui est comme une émanation de Fâme universelle... « Vous le voyez^ dans les spécialités de Fart ^ la première placé est encore à ceux qui savent y apporter la lumière des grands principes y Tidéal. »

L'heure de ta fermeture est venue nou^ sur* prendre au milieu de ces causeries , et je mèr suis aperçai qu'en crayonnant cette lettre^ j'atsiis à peine ébauché la description d'une seule des chambres du vaste palais. Mais en vérité^ à moins de commencer un ouvrage sans fin ^ que dire sur une galerie qui est, je le répète^ aussi riche que le Louvre? sur une galerie qui contient les plus précieux exemplaires de l'art des Van Eyek , dgs

Memling, des Mabuses, des Albert Durer, des Holbcin, qui renferme un Michel- Ange et peutêtre deux, vingt-cinq Raphaël authentiques, des Francia et des Pérugin sans prix, des André del Sarte comme les Parisiens n'en ont jamais vu , des Giorgione d'une qualité rare, des Titien, des Luiui, des Corrége , quarante Rubens de son style le plus flamboyant , une centaine de Van Dyck , des Murillo et des Velasquez d'une beauté que beaucoup d'amateurs ne soupçonnent pas ; tous les maîtres enfin, depuis Cimabue jusqu'à Decamps, depuis Jean de Bruges jusqu'à Meissonier? Mais il est un musée dont je vous entretiendrai dans ma prochaine lettre, celui de l'école anglaise, école peu connue et pourtant bien digne de l'être. En attendant , laissez-moi prêter l'oreille aux derniers sons de l'orgue qui, placé au chevet de ce temple de l'art, le remplit en ce moment de ses harmonies solennelles.

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