‹ Les tresors de l'art à ManchesterChapitre 33 sur 48 · HUITIEME LETTRE · texte numérisé non relu

HUITIEME LETTRE

icÔhZ FLAMANDE.

Deux fois le génie flamand s'est épanoui avec un éclat prodigieux : la première fois, au quinzième siècle, dans T école de Bruges; la seconde fois, au dix-septième, dans l'école d'Anvers. Mais entre ces deux périodes brillantes , entre Van Eyck et Rubens, qui furent les deux grandes personnifications de l'art flamand, se place toute une famille de peintres qui , attirés en Italie par les noms de Léonard, de Michel-Ange, de Titien, de Raphaël, quittèrent les froides régions du Nord pour aller se réchauffer au soleil de la renaissance.

Au nombre de ces émigrants, qui formèrent le style mixte de la peinture flamande, et dont le plus illustre est Franz-Floris , il faut compter Antoine More, d'Utrecht. Ce n'est pas pour rien que

celui-là vécut à la cour d'Espagne , connut Charles-

Quint, fut Tami du cardinal de Granvelle et le familier de Philippe II. Un Batave qui n'eût jamais quitté son pays n'aurait pas eu ce style fier et mâle, cette élégance hautaine qui distinguent les admirables portraits d'Antoine More. La plume d'un Tacite ne peindrait pas mieux Philippe II que ne l'a fait ici le peintre d'Utrecht. Elle est tout entière dans ses traits physiques , la physionomie morale de ce monarque sombre, dévotement orgueilleux et royalement cruel. Le portrait du comte d'Essex, en demi-figure, est aussi un chef-d'œuvre. L'artiste a pénétré l'âme de ses modèles ; il a vu dans les replis les plus intimes de leur cœur. Sa manière est délicate et résolue, sérieuse et libre, et l'on peut dire que les ^grands Vénitiens n'ont pas poussé plus loin les colorations de la vie et l'accentuation des caractères. Antoine More est le Titien de la Hollande pour les portraits. Les siens vous appellent du plus loin qu'on les aperçoit, mais ils vous tiennent à distance par la dignité de leur attitude ; ils sont contenus dans leur fierté , ils sont éloquents dans leur silence. Il me souvient que nous avons au Louvre deux ou trois morceaux d'Antoine More, notamment le Nain de Charles 'Quint, ce nain difforme pas plus haut que le chien royal qu'il tient en laisse; eh bien, ce morceau fameux, qu'il est difficile d'oublier, le céderait encore au portrait d'Antoine More peint

par lui-même, appartenant à lord Spencer. Plus fier qu'un grand d'Espagne, plus noble qu'un prince de la maison d'Autriche, le peintre s'est représenté vêtu d'un pourpoint de satin noir, tournant vers le spectateur sa belle tête passionnée mais calme, et laissant tomber sa main de gentilhomme sur le pelage d'un phien magnifique dont on ne voit que la tête. Je ne m'étonne pas qu'un homme de cette distinction ait vécu dans la familiarité de Philippe IL II faillit, il est vrai, lui en coûter cher, vous le savez.

Un jour que le roi, étant venu le surprendre à son chevalet, l'avait asses rudement frappé sur l'épaule par manière de plaisanterie, More, se retournant avec vivacité , lui barbouilla la main de vermillon. Le roi sourit, les courtisans pâlirent. Ije lendemain, Antoine More quitta Madrid pour retourner dans son pays, d'où il ne revint plus.

Si j'en excepte un portrait bien senti et bien peint de Guise le Balafré, attribué à Porbus le jeune et provenant du cabinet de lord Spencer, les Porbus, les Mirevelt, les Corneille Janssens ne paraissent plus que d'habiles ouvriers auprès d'An* toine More. Seul, Van Cleef se soutient à côté de ce rival dont les succès lui donnèrent tant d'insomnies. Van Clccf rappelle, en effet, l'intimité, la délicatesse du dessin d'Holboîn , l'agréable in-

tensité de son coloris, ses fonds d'un vert décidé, son exécution attentive aux détails et charniante par cela même. Il sert de transition entre Holbein et Antoine More.

Maintenant, puisqu'il n'y a rien à l'Exhibition ni de Martin de Vos ni d'Otto Venius , il faut bien en venir des Flamands italianisés au Flamand de pur sang, à Rubens. Mais c'est un volume entier qu'il faudrait consacrer à ce maître exubérant, éblouissant et flamboyant, car les quarante tableaux de sa main envoyés de toutes parts à l'Exhibition de Manchester formeraient à eux seuls un musée. Improvisations du pinceau, esquisses déjà brillantes de l'efifet prémédité, tableaux religieux d'une couleur trop profane, grandes toiles mythologiques où palpitent les flancs découverts de Calisto, le sein d'Atalante, les épaules de Junon et ces chairs sanglantes de Prométhée que dévore un vautour de Sneyders, scènes familières où ruissellent les fruits, où surabondent des bourriches de gibier, de volaille et de poisson à défrayer tous les festins de Pantagruel , portraits fameux , processions triomphales , grappes d'enfants nus , incomparables paysages... tout Rubens est ici. Rubens ? vous le savez par cœur : qui n'a vu au Louvre un égal nombre de ses peintures en tout genre, et qui, les ayant vues, pourrait ne pas s'en souvenir? Mais il est des morceaux dont on

ne saurait se faire une idée ni par les gravures si colorées de Bolswert , ni par d'autres exemplaires de Rubens lui-même. Je veux parler de ce célèbre Arc-en-ciél qui, du palais Balbi, à Gênes, était passé dans la eoUectron de lord Orford, et qui, depuis peu, est devenu la propriété du marquis d'Hertford. Oh ! quand les grands maîtres veulent bien se divertir à faire un paysage, de quelle façon ils éclipsent alors les paysagistes de profession 1 Vous croyez peut-être que la Flandre est un pays froid , monotone , uniforme , un plat pays que le brouillard enveloppe et qu'attriste Tennui. Eh bien , sous la palette de Rubens peignant les plaines de sa patrie, la Flandre va devenir un jardin d'Armide, accidenté de vifs rayons et do chaudes ombres ; les pelages des animaux y étincelleront comme des pierres précieuses; les canards y feront chatoyer leur plumage varié de blanc et de bleu cendré, de gris fin et d'éme* raude ; ils agiteront , pour le plaisir de vos yeux , leur bec de safran et leurs pattes orangées ; les bœufs et les vaches, les chevaux de ferme, les gerbes de blé , tout prendra ici une coloration prismatique; de belles Flamandes s'y promèneront, robustes et retroussées, héroïques de fraîcheur, enivrées do la joie de vivre, et, sur cette pâle Flandre qu'inondent maintenant les rayons du soleil de son génie, le peintre, pour la re-

hausser encore d*un éclat inattendu, fera voler dans les airs Técharpe dlris.

Pour ce qui est des tableaux historiques de Rubens, je vous citerai seulement sans les décrire: la Reine Thomyrisy qui figurait, il y a un demisiècle, dans la galerie d'Orléans ; la Chasse d^AtO" lante, qui appartint jadis à la reine Christine , et que M. John Brett acheta naguère en Suède ; le Denier de César j provenant de la vente du roi de Hollande, où on Ta payé 8,950 florins; Junon donnant à son paon les yeux d' Argus , tableau capital qui fut peint à Gênes pour la famille Durazzo, 0t que Tintrépide Buchanan importa en Angleterre au commencement de ce siècle ; enfin le Saint Martin du château de Windsor, morceau étonnant dans lequel Van Dyck et Rubens ont confondu, dit-on, leurs pinceaux, ce qui nous semble controversable. Il est des peintures qui sont faites pour embarrasser les plus habiles experts : celle-ci est du nombre. Le cheval gris de saint Martin , la femme à longs cheveux noirs qui porte un de ses enfants dans ses bras , trahissent la main de Van Dyck ; le reste est touché avec une rare énergie, sinon par Rubens .lui-même, du moins par un peintre qui en approche beaucoup. D'un autre côté ,' Ton sait que Van Dyck peignit une pareille composition avec trois figures de moins pour le maître-autel du village de Savel-

fhem, lorsque, au début de son voyage en Italie, il fut arrêté dans ce village par les beaux yeux d'Anna Van Ophem. Le jeune peintre n'aurait fait alors que répéter un sujet qu'il venait de voir peindre par son maître, et auquel il aurait travaillé lui-même en sa qualité de collaborateur préféré de Rubens. Aussi M. Waagen, dont l'opinion est toujours d'un grand poids , pense-t-il que le Saint Martin de Rubens qui est à Windsor est l'original du Saùit Martin de Van Dyck qui se voit à Savelthem. A dire vrai, ce prétendu Rubens nous paraît être plutôt une vaillante répétition exécutée par Van Dyck de son propre tableau, à l'aide de quelqu'un des grands élèves de Rubens, et, selon toute apparence, de Jordaens. En effet les demiteintes des chairs sont brunes, et c'est en quoi Jordaens diffère de Van Dyck, qui fait ses demiteintes .6 jf^i^^^ et de Rubens, qui les fait roses.

Parmi les portraits de Rubens, on remarque celui de Malderus, évêque d'Anvers : c'est la tète d'un prélat gourmand, replet et bien nourri, à l'œil couvert et pénétrant. Ce portrait vient du château de Windsor, ainsi que deux autres de Pintérét le plus vif, ceux de Rubens lui-même et de sa seconde femme, Helena Forman. Le premier est connu par la belle estampe de Paul Pontius ; l'autre est plus célèbre encore , comme étant resté jusqu'en 1819 dans la famille de Rubens. Le

roi George IV acheta 800 guinées ce chef-d'œuvre plein de vie et d'amour, honoré de toutes les caresses de la couleur et jugé digne, durant deux siècles , de faire pendant au fameux Chapeau de paiUe, qui resplendit à cette heure dans la galerie privée de sir Robert Peel. Mais en fait de portraits, le palais de Manchester contient , on peut le dire, tout ce que la peinture a produit de plus merveilleux. J'estime que Ton ne connaît pas à fond le génie de Van Dyck si Ton n'a vu les quelque soixante portraits de sa main rangés dans la galerie des anciens maîtres ou disséminés dans la Bristish Portrait gallery, qui occupe la nef centrale de l'édifice. Je ne veux pas dire qu'il y ait ici de plus beaux morceaux que le Charles I^ du Louvre : cela est impossible. Mais dans cette vaste réunion de figures historiques, il y a un intérêt inappréciable et tout particulier. Auprès des répré* sentations équestres, pompeuses et officielles du roi d'Angleterre, il y a tels portraits dont le caractère intime est tout à fait charmant, et nous rapproche du peintre beaucoup plus que ses tableaux d'apparat. En voyant dans un même cadre les rêveuses figures des deux poëtes Thomas Killegrew et Thomas Carew, deux figures vivantes, mais vivantes de la vie de l'âme ; en lisant au bas de certains portraits les noms de Buckingham , de Lennox, d'Hamilton, de Pembroke, d'Algemon

Percy, de Strafford et de Laud ; en regardant de près ces jolies femmes souriantes et facilement aimables qui s'appellent la comtesse de Derby, lady Afundel, Betty Sidney, Anne Kirk, lady Southampton ou Marguerite de Lorraine, duchesse d'Orléans, nous vivons avec le peintre au milieu de cette cour polie et galante qu'attendaient les catastrophes du destin , nous sommes admis dans la familiarité de ces gracieuses prêtresses du plaisir dont ia peau est aussi fine que la soie de leur robe , nous nous mêlons à ces cavaliers élégants , fiers et braves, qui périront à Marston-Moor, mais que le pinceau de Van Dyck sauvera de l'oubli ; en entrant à la suite de l'artiste dans les petits appartements où les enfants de Charles P' jouent gravement avec leur grand chien , nous lisons les pages les plus saisissantes de l'histoire d'Angleterre , nous sommes dans un passé dont nous savons l'avenir. Cette enfant qui fait aboyer après nous son épagneul, c'est Henriette-Marie, celle qui deviendra la duchesse d'Orléans et dont la mort subite arrachera des cris à l'éloquence de Bossuet ; ce petit garçon , aussi empesé déjà que sa toilette, sera le chef de la cour la plus dissolue , la plus sensuelle qui fut jamais; cette belle fille ^ qui se nomme Marguerite Léman, c'est la maîtresse de Van Dyck, et Van Dyck l'aimera jusqu'à en mourir — Que d'heureuses journées on passerait ici à

contempler tant de portraits marqués au coin d'une distinction à jamais perdue, portraits aimables que domine cette mélancolique figure de Charles I", toute pâle de sa mort future ! Auprès de Van Dyck, Frank Hais parait froid, cru et indiscret 4 Ses têtes ressemblent à des sculptures dégrossies au couteau, et pourtant elles ont, à quelque distance, Taccent même de la vie. Mais un homme qui a eu le talent d'égaler Van Dyck en petit, c'est Gonzalës Coques. J'avais vu, il y a trois ans, dans la galerie de la reine, au palais de Buckingham, le ravissant tableau de la Famille Ver HeUt, qui est représentée prenant le frais sur la terrasse pavée en marbre d'un château seigneurial ; je l'ai retrouvé ici avec joie ; ri^n de plus noble, de plus délicat que cette peinture : on croit voir un Van Dyck avec la lorgnette retournée.... Ah! c'est vraiment une belle école que cette école flamande ; et il semble que Gonzales soit venu tout exprès pour la racheter du péché d'inélégance, pour opposer la distinction de ses petits tableaux à la trivialité des tabagies de Teniers, et nous montrer que la Flandre eut aussi quelques fins gentilshommes au milieu d'une population de magots.

Après tout, il y a tant de verve dans Teniers, il est si amusant, si finement goguenard, et si grand maître dans la pose et la touche de ses bonshommes , que je ne voudrais pas changer la

moindre chose à ses tableaux ; ne varietur. J'en ai compté ici une douzaine , la plupart de premier choix. Ce sont des joueurs de boule, des joueurs de quilles, des paysans qui dansent avinés, des buveurs qui fument, des fumeurs qui boivent... sans parler de quelques pastiches très-habiles dans le goût des Carrache. Parmi ces morceaux et incelants d'esprit , il en est un qui a surtout fixé mon attention : c'est le Christ couronné d^ épines, La scène se passe à Bruxelles, dans un corps de garde où Teniers figure en personne, la pipe à la bouche. Il assiste ainsi au supplice de Jésus-Christ , qu'insultent grossièrement des buveurs de faro, porteurs de trognes efiroyables. Je vous le demande, quels trésors de talent ne faut-il pas dépenser pour intéresser nos regards à un drame aussi auguste, joué sur un théâtre et par des acteurs aussi grotesques ?

DES PRINCIPAUX TABLEAUX DE l'École flamande.

FRAXÇOIS PORBUS lb Jeune.

Portrait d*Henri duc de Guise (le (Comte Spencer.)

Balafré), assassiné en 1588.

SIR ANTOXIO MORE. Sir Francis Drake. (Vicomte Dillon.)

Signé K Antonius Mor n et daté 1568.

La reine Marie. (Comte d'Varborough.)

Philippe II d^Ëspaguc. (Comte Spencer.)

Portrait de Tartiste par lui-même. (Idem.)

RUBEXS.

Enfants soufflant des bulles de (Comte de Damley.) savon.

Des collections de Sir Joshua Reynolds et de M. VViUett.

Atalante, Méléagre et le Sanglier (</. I^. Brett, esq.)

de Gidydon.

Acheté en Suède , il était autrefois dans la collection de la reine Christine.

Ignace de Loyola. (Comte de Warwick.)

Était au collège des jésuites d'Anvers.

Rubens et sa femme qui porte des (Comte d*Aylesford.) fruits et du gibier.

Grave en 1814 par Sommerficld.

Portrait de Rubens. (La Reine. Windsor.)

Offert à Charles I«' par lord Danby. — Gravé par Paul Pontios , Worlidge , Chambers, Facius, Pelham et J. H. JRobînson.

Portrait de sa première femme. (Idem.)

Autrefois à Anvers chez la famille Londen.

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