NEUVIEME LETTRE
ÉCOLK HOLLANDAISE.
Le voyageur qui va de Bruxelles à Amsterdam n'a pas plutôt mis le pied sur le sol de la Hollande, qu'il s'aperçoit d'un grand changement. Le climat, sans doute, reste le même, le ciel demeure voilé ; la terre , humide et verte , présente encore ces grandes lignes planes coupées çà et là par la flèche d'une église de village ou par la voilure d'une chaloupe éloignée qui semble voguer sur les prairies ; mais si l'aspect physique ne change point, il n^en est pas de même du caractère moral. On est averti tout à coup , à certains détails , que les populations de la Hollande vivent sous l'empire d'une autre religion, sont mues par d'autres pensées. La Flandre est catholique : aussi tout y est large, public et en dehors; les habitations sont spacieuses et ouvertes, les mœurs sont faciles; la
peinture est décorative, pompeuse et grande ; l'art est expansif. La Hollande, au contraire, est protestante : aussi est-elle marquée à l'empreinte de l'individualisme et de la vie de famille. Chaque maison est une casemate défendue par une grille et par un fossé ; les portes sont étroites et closes ; les mœurs sont sévères ; la peinture est privée , recueillie, intime; Tart est concentré.
Eh bien, l'impression que ressent le voyageur au moment où il passe de Belgique en Hollande est celle que nous avons éprouvée en continuant nos lentes promenades dans la galerie des anciens maîtres, et en allant des peintres flamands aux peintres hollandais. Du reste, parmi les écoles étrangères, c'est l'école de Hollande qui est peutêtre la mieux représentée à Manchester. On y compte , en effet , deux cent cinquante tableaux , la plupart de premier ordre, et ces tableaux sont l'ouvrage de quatre-vingts peintres. Le Louvre n'en possède pas, que je sache, un plus grand nombre. Vous le voyez, ce sont des volumes qu'il faudrait écrire si l'on voulait complètement rendre compte d'une pareille exhibition; mais ce qui serait pour nous un labeur immense deviendrait pour le lecteur lui-même une lassitude. Qu'il me soit donc permis de toucher seulement aux suprêmes de ce magnifique festin.
De même que le génie flamand se personnifie
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dans Rubens , de même le génie batave se résume dans les œuvres de Rembrandt. L*un fait du style d'apparat, de la peinture au soleil; il travaille comme pour nous étourdir par le tapage de ses couleurs; L'autre cultive son art dans Tombre et le silence. Sa peinture, émanée des profondeurs de Tâme, s'adresse à nos cœurs autant et plus qu'à nos yeux. Importuné de la banalité du grand jour, retiré dans le mystère de son atelier sombre, recueilli dans le monde intérieur de ses pensées , il travaille, non pas tant pour éblouir le spectateur que pour l'émouvoir.
Il y a trente peintures de Rembrandt à l'Exhibition de Manchester, et dans le nbmbre il en est d'une qualité rare, d'une beauté hors ligne. Je veux parler surtout du Noli me tangete, que j'a* vais vu, il y a trois ans, dans la galerie de la Reine, au palais de Buckingham, et qui provient de la Malmaison. C'est un tableau sur bois, qui a moins d'un mètre de hauteur sur un demi-mètre de large. Mais que de poésie dans ce petit cadte! Jésus- Christ apparaît à la Madeleine, vêtu en jardinier, couvert d'un grand chapeau de paille, tenant une bêche à la main ; et comme la pécheresse ne le reconnut point, ainsi le spectateur ne le reconnaît pas non plus à la première vue. Mais en voyant à droite, sous une voûte, deux anges vêtus de clarté,
qui se tiennent, l'un à la tôle, l'autre au pied du
sépulcre ouvert , on saisît Tintention du peintre , on retrouve tout à coup le sens de cette peinture étonnante; la beauté du Christ, d*abord voilée, se révèle, sa divinité se débrouille, cet humble paysan se transfigure, et devient le Fils de Dieu. La scène se passe sur la terrasse d'un jardin où Ton aperçoit dans Tombre deux des saintes femmes qui s'en vont. Au fond du tableau s'étend un grand paysage baigné dans une lumière mystérieuse et dorée, d'une indicible poésie; lumière étrange, qui n'est ni le couchant ni l'aurore, mais qu'on dirait elle-même aussi miraculeuse que l'apparition du Seigneur après sa mort. Ne me touchez point, dit Jésu'â à la Madeleine , et il semble , en effet, qu'au moindre toucher ce corps lumineux va se fondre et s'évanouir dans l'essence divine.
Voilà ce qu'un grand artiste sait faire avec les moyens grossiers dont la peinture dispose : un peu de bitume, d'ocrc jaune, de cinabre et d'outremer. Non, Rembrandt, quoi qu'on en dise, n'a jamais été un peintre trivial, et tout au contraire, il n'est pas de vulgarité qu'il n'ait relevée par le prestige inattendu de son clair-obscur, qu'il n'ait perdue et comme noyée dans la mélancolie de ses demi-teintes. Sa boîte à couleurs contient une âme comme celle qui était enfermée dans le violon do Crémone. Aussi peut-on dire que, s'il a vu la laideur de la nature, il n'en a point vu la prose. Quel
que soit son modèle, Reml&andt, lorsqu*il peint un portrait, sait y répandre un charme irrésistible, et il n*est pas permis de passer devant une de ses têtes sans s'y arrêter. Les quatorze portraits de sa main qui sont exposés à Manchester se rapportent à diverses époques de sa vie, et nous font voir les variantes de sa peinture, qui fut tantôt précieuse, attentive et fondue comme serait un Gérard Dow en grand, tantôt libre et spirituelle, tantôt heurtée, strapassée, salie à plaisir et touchée d'humeur. Le portrait d'un jeune homme en costume turc et celui de Rembrandt lui-même, à Fâge d^ environ trente-six ans (deux morceaux appartenant à la Reine), sont de beaux échantillons de la première et de la seconde de ces manières. Quant aux deux tableaux de la Famille PeUicome, que lord Hertford paya 1200 guinées (31,500 francs) à la vente du roi de Hollande, ils sont traités dans un genre mixte, plein de vérité et de relief, mais sobre, délicat et presque naïf. J'en dis autant des Portraits de famille, prêtés à l'Exhibition par M. Henri- Thomas Hope. Bien que datée de 1633^ c'est-àdire d'une époque où l'artiste n'avait que vingtsept ans, cette peinture propre, passée, finie avec soin est déjà grave et mystérieuse. Les deux personnages sont vêtus de soie noire avec des collerettes empesées : l'homme debout, le chapeau ftiwr la tête, au pied d'un escalier; la femme assise
au premier plan , une main appuyée sur le bras du fauteuil, Tautre gantée d'un gros gant à fourrure. La blancheur tempérée de sa large fraise tranebe sur le noir transparent et profond de sa robe, dont le corsage est d'une ricbe étoffe chamois ramagée d'or, qui forme une transition charmante entre le noir et le blanc. Pour tout fond , une chaise vide et une carte géographique sur le mur. Il est, en vérité, surprenant qu'un jeune homme ait pu concevoir et exécuter ce double portrait avec tant de réserve, tant de discrétion, tant de sagesse. C'est un morceau exquis.
On attribue ici à Rembrandt quelques tètes qui trahissent la main de ses élèves. Il nous parait également que le Daniel devant Nabuchodonosor doit être restitué à Salomon de Koning, et que le Festin de Balhazar est une invention de Van Eeckhout plutôt que de Rembrandt, qui n'eût pas manqué d'y mettre moins de confusion et plus de grandeur. Mais la Parabole de la vigne, de la galerie Hertford, le Songe de Jacob, sur lequel plane ua ange descendu dans un rayon céleste et dont les ailes, trempées de lumière, font entendre leur frôlement ; la fameuse Prédication de saint Jean, peinture non terminée, provenant de la collection du cardinal Fesch , sont des œuvres incontestables de Rembrandt. Les admirer est une jouissance délicieuse; les. décrire serait une fati-
gue. Aussi bien, tous les excellents petits peintres de la Hollande nous réclament ^ et sans même parler des élèves ou imitateurs de Rembrandt , tels que Lievens, Ferdinand Bol, les deux Koning, Nicolas Maas, Van Eeckhout et Arnould de Gueldre, lesquels disparaissent à côté de leur grand maitre, il est ici bien des artistes de premier ordre, dans leur genre, qui mériteraient, comme dit Brantôme , beaucoup d'écriture.
Mais comment s'engager dans la description de toutes ces petites merveilles? Comment vous peindre à la plume les Conversations de Terburg , de Metzu, du vieux Miéris et de Gaspard Netscher, ces jolies femmes en robe de satin que le peintre a surprises à leur toilette, ou qui jouent de la mandoline , ou bien qui se disposent à boire un verre de limonade dont la seule vue me rafraîchit le palais? Comment vous dire toutes les joyeusetés de Jean Steen , ses réunions d'artistes , ses maraudeurs, son Gourmand, qui se pâme d'aise à la vue du vin qu'on lui verse et des huîtres qu'on lui ouvre ; sa Femme ivrogne, en butte aux espiègleries des gamins du village; son magister endormi, qui sert de point de mire aux malices d'une bande d'écoliers, Schoolhoys? Comment vous représenter avec des mots les agrestes paysages de Ruysdael et d'Everdingen , si poétiques de tristesse ; les chaudes campagnes d'Albert Cuyp et de
Jean Both, les bocages profonds d^Hobbema, ses moulins rustiques » ses cabanes de planches que visite un coup de soleil, ses buissons où va se cacher le lièvre en fuite, et ses chemins couverts de feuilles que traversent des braconniers ?
Cependant, parmi tant de tableaux de choix , il en est quelques-uns qu'on ne saurait envelopper dans une simple ënumération. Voici, par exemple, deux Cuyp d'une beauté rare : l'un est le célèbre Cavalier de la galerie de la Reine ; c'est un soldat de la garde bourgeoise qui se tient debout , à la tête d'un superbe cheval gris-pommelé dont la bride est ornée d'un ruban bleu ; il porte un chapeau à larges bords, un justaucorps de bufQe, une cuirasse , et il a son chien à ses pieds , ce grand chien au museau court que nous retrouvons dans tous les tableaux de Cuyp ; le fond est un paysage égayé par les clartés du matin , coupé de montagnes, et accidenté par les baraques d'un camp. L'autre est un Hiver où l'on voit nombre de figures glisser, patiner, se promener à pied et à cheval sur une rivière glacée que réchauffent les rayons caramélisés du soleil de quatre heures. Un ciel léger, dont les nuages sont effleurés par la lumière, et une grande ruine traitée grassement, d'une pâte onctueuse qui la rejette à son plan, c'est-à-dire de l'autre côté de la rivière, complètent ce chef-d'œuvre , où le froid de l'atmosphère est combattu par
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la chaleur du pinceau. Cuyp est ici le Claude Lorrain du Septentrion.
Ah 1 ce sont des maîtres bien précieux que ces maîtres hollandais ! Les actions les plus simples , les plus naïves occupations de la vie, les moindres objets prennent sous leurs yeux une couleur charmante. Us savent nous intéresser à toute chose, même à ce qui, dans la nature, n'arrêterait pas un seul instant nos regards. Wynants nous retient des heures entières à contempler un peu de terrain sablonneux, quelques pierres, un petit ourlet de verdure qui court au bord des sentiers ; Schalken nous amuse avec un effet de chandelle, ou nous fait jouer avec lui au Roi détr&ussé; Van der Heyden nous laisse compter les briques des murailles d'Utrecht, et nous y prenons plaisir. Hondekoeter nous promène attentif à travers ses bassescours. De Heem , pour s'emparer de notre admiration, n'a besoin que d'une pêche; et il ne faut à Van Huysum pour nous enchanter qu'un bouquet de fleurs et un nid d'oiseaux. Que Wouwermans et Karel Dujardin nous captivent longtemps , cela se conçoit,- car leurs personnages sont le plus souvent de nobles cavaliers, des châtelaines élé^ gantes qui partent pour la chasse ou qui en reviens nent, avec leurs écnyors^ leurs jolis pages, leurs lévriers, bondissants, leur capitaine des chasses, leurs valets de chiens^ le tout 6e détachant sur un
paysage que ferme le manoir seigneurial, au large
perron, aux terrasses balustrées Mais comment
expliquer la jouissance que nous éprouvons à regarder une tabagie d'Adrien Van Ostade, ou une halte de voyageurs devant les auberges d'Isaac? Assurément personne de nous ne voudrait passer un quart d'heure dans leurs cabarets enfumés, lM>ire à même leurs cruchons pantagruéliques, manier leurs cartes grasses ; personne ne voudrait faire sa compagnie de ces rances Maritornes , de ces rustres si lourds, si difformes ou plutôt si informes , de ces u buveurs au nez diapré tout étincelé de bubelettes, purpuré, à pompettes, tout boutonné et brodé de gueules n que Rabelais a si bien peints , lui aussi , dans sa prose ciselée ; et pourtant, quand nous les rencontrons chez Van Ostade, ces bons paysans nous intéressent; nous entrons volontiers dans leur humble demeure qu'ombrage une treille de houblon ; nous écoutons leur musique enragée ; nous détaillons leur mobilier pittoresque, nous sommes ravis.... Hélas! faites donc maintenant des théories, définissez à votre aise , aflirmez que Tart est la splendeur du vrai , comme dit Platon , ou bien que c'est la beUe nature^ comme dit M. Prudhomme : voici un peintre qui va déconcerter toute notre science , en nous forçant à admirer le contraire de* l'idéal , l'inverse du beau, le rebours du style!...
Trois Parisiens que j'avais retrouvés à Man*^chester me cherchaient partout dans le palais de verre, car c'était Theure de la collation, Theure sacrée du luncheon. Ils m'ont découvert en un coin de la galerie Hertford, accoudé sur la rampe de fer, absorbé dans une rêverie profonde. J'avais devant les yeux trois tableaux de Paul Potter, celui du cabinet de la reine, où l'on voit un enfant qui vole des petits chiens à leur mère ; celui de la collection Thomas Hope, représentant un palefrenier qui étrille un cheval blanc , et un autre appartenant à un membre des Communes, M. IValter, Deux vaches et un taureau. Plus simple que les autres , ce dernier tableau est néanmoins le plus attrayant. Je ne sais pourquoi ces trois bêtes ru- * minant en paix sur la croupe déserte d'une colline, par un ciel couvert, auprès d'un vieux tronc d'arbre et d'une clôture en planches, me rappellent les années de l'enfance et ses loisirs obscurs, les vacances paresseuses du collège passées dans une ferme.... Je crois sentir les arômes pénétrants de la vie rustique, le charme inexprimable des choses
agrestes Mais nos Parisiens m'ont arraché à
mes contemplations. En vain j'ai demandé à voir encore quelques peintures d'Eglon Van der Neer et des Van de Veldc, le délicieux Berghem de M. Holford, le Jeu de quilles de ce magicien qu'on
appelle Pierre de Hooch.... on m'a entraîné vio-
iemmeliti et je ti'ai pu que jeter «n dernier regard sur le fameui paysage de Rembrandt ^ dont lord Overstone est Theuretix possesseur , paysage sublime qui suliordonne Hobbema, domine Albert Cuyp, éclipse Everdingen, écrase Wynants^ et fait pâlir le grand Ruysdael Ini-môme !
DES PRINCIPAUX TABLEAUX DE l'École hollandaise.