‹ Les tresors de l'art à ManchesterChapitre 42 sur 48 · DIXIEME LETTRE · texte numérisé non relu

DIXIEME LETTRE

ÉCOLE FRAXÇilISK.

Il vous sauvient sans deute de la magniflquo hospitalité qui fut donnée » il y a deux ans , auii: tableaui^ et aux sculptures de T école* anglaise 4^ns notre Exposition universelle. Une galerie fut ûUr verte tout exprès poui: les contenir, et si cette galerie n'était paf? la plus grande ni la plus haute du palais , c'est que les Anglais ne noua avaient

envoyé que des toiles do chevalet, des scènes de mçBurs, des portraits, de^ paysages; c'est qu'ilfii n'avaient à nous montrer, pour ainsi dirp , que de Ja peinture privée. Avec cette générosité ipagna-ï nime qui est sa politesse , la France fit plus d -accueil à ces étrangers qu'à se§ propres artistes. Mulready, Ifandseer, Miljajs, Wçbster pt les ^u-? très eurent la première place dans les colpnpe^ fie nos journaux ; la critique s'ocpupii d'e^l^ (fvpp pm-

pressement, analysa leurs ouvrages, nous conseilla de les admirer, et les vanta sur tous les tons, non-seulement parce qu'elle leur trouvait une originalité piquante et une valeur réelle , mais aussi parce qu'ils n'étaient point de notre pays, ce qui est le titre par excellence à la sympathie des Français.

Il s'en faut bien, bêlas! que l'Angleterre use envers nous des mêmes procédés. C'est en vain que vous chercheriez dans l'Exhibition de Manchester une galerie ou même une chambre destinée à l'école française. On a fait moins d'honneur au Poussin et à Claude qu'à messieurs les peintres in water colotirSj auxquels on a consacré ici une longue travée! Il a été jugé que Janet, le Guaspre, Valentin, Charles Lebrun, Sébastien Bourdon, Philippe de Champagne, le Bourguignon, les Lenain, Baptiste, Watteau et Greuze (car nos autres maîtres sont absents), n'étaient pas dignes d'occuper dans le temple de la gloire autant de place que cette foule d'artistes , la plupart inconnus , qui ont bariolé de mille couleurs indiscrètes des aquarelles où bien souvent ils n'ont mis absolument rien du tout. A ce trait, on peut reconnaître le fonds d'hostilité intime, la fraternelle inimitié qui sont les vrais sentiments de l'Angleterre à l'égard de la France.

Cependant, comme il n'était pas possible de

passer sous silence des hommes tels que Poussin; quelques morceaux de ce grand maître ont été intercalés dans la galerie des anciens , entre autres une vue dé la campagne de Rome, récemment achetée à la vente Rogers par miss Burdett Coutts , le paysage d'Orphée et Eurydice, variante de celui qui est au Louvre; Jupiter et Antiope, de la col* lection Listowel; Vénus et Adonis, la Femme de Mégare, une Bacchanale, Renaud et Armide, et une réduction du fameux Pyrrhus sauvé que nous possédons à Paris.

Ahl Ton a beau dire, ce n*est point un maître italien que le peintre des Andelys. Soit que nos regards s'arrêtent ii ses paysages profonds , solennels , visités par les dieux de FOlympe et imprégnés de je ne sais quel parfum des temps antiques, soit qu'on nous montre ses tableaux d'histoire si dignement conçus, si éloquents, si bien peints dans le mode toujours indiqué par la poésie du sujet, nous nous sentons en présence d'un homme qui ne ressemble ni à Michel-Ange , ni à Léonard , ni au Corrége, ni à Raphaël lui-même, d'un homme dont le génie a une autre origine, parle un autre langage et procède d'une race bien différente. Certes, la campagne de Rome a toujours été grandiose, sauvage et d'une héroïque tristesse. Avant la venue du Poussin, la voie Tiburtine était bordée de sépulcres mutilés , les aqueducs offraient

au peintre ces lignes imposantes qui semblent faites pour asseoir Thorizon, comme un trait d^union entre les montagnes. Les intermittences d*une végétation vigoureuse sur une terre calcinée par le soleil y ajoutaient Ténergie du contraste à Tunité du caractère. Mais personne, avant Poussin, ne parait averti de cette grandeur, personne n^e^t ému à la vue de ces débris de tombeaux qui pressentent Timage do la destruction dans la demeure des êtres disparus, comme si la mort elle-même avait ses ruines; aucun peiWre n'évoqua l'anti^ quité dans ces augustes solitudes, aucun n'y retrouve le souvenir de Tarquin , aucun n'y découvre la naaison d'Horace ou n'y voi| errer l'ombre de César. Mais aussitôt que Poussin a jeté ses regards sur la campagne de Rome, tout prend sous ses yeux une tournure épique. Sa pensée se promène dans le paysage comme une nii}se sévèrement dra* pée, contenue et grave dans sa mélancolie. Nous revoyons une terre qui fut travaillée , labourée par rhistoire. Le paysan sabin, qu'on aperçoit au loin, pousse devant lui une charrue consulaire; au pied d^s aqueducs taris, sous les chênes rigides, à l'ombre de ces grands platanes dont le feuillage frémit au soiiffle des vents mythologiques, se re^; posent des disciples ie Pythagore ou de Platon. Au bord de ce ruisseau , Dipgène reçoit upei leçoii do philosophie; auprès de ce fleuve qui s'arrêtera

A MAXCHËSTER. 195

pour Tentendre, Orphée vient s'accompagner de la Jyre et chanter Eurydice, qui va mourir.

Non , il n^est pas possible de nier la nationalité d'un génie qui a marqué si fortement son em^ preinte dans la peinture et donné une physionoipie si frappante à toute Técol^ française. Et cet aspect profondément original, il est aussi recpnnaissable dans les compositions historiques du Poussin que dans ses paysages. Du reste, parmi les fableaux d'histoiris attribués ici à Kicolas Poussin, il en est qui ne sont pas authentiques : le Testament d'Eudamidas, par exemple, ne saurait être considéré çonime un ouvrage de sa main , non-seulement parce que le faire en est pénible , dur et pauvre , et trahit une copie faite évidemment au moyen d'un x^alquc de l'estampe de Pesnc (car elle est de la même dimension), mais encore parce que nous savons que le tableau original a péri , 4U siècle dernier, dans un naufrage sur la mer Baltique. A ce sujet ^ il nous revient en mémoire que M. le comte de Moltke, alors premier ministre du roi de Danemark , nous montra , il y a huit ans, parmi les tableaux de sa galerie privée à Copenhague, un Testament d'EudaviidaSj acheté par son grand-père au dix-huitième siècle, et qui avait été trouvé , disait-on , dans une cassette à Bremen. Ce morceau, s'il n'avait pas tous les caractères d'une incontestable authenticité,

était du moins une œuvre vraisemblable, une œuvre possible du Poussin. On n'en saurait dire autant du tableau envoyé à TExposition par le révérend Thomas Mawkes.

Mais , ce qui est vraiment un ouvrage incomparable , c'est le Renaud et Artnide appartenant à lord Yarborough. Rien de plus beau, nulle part, même au Louvre. Le Poussin peignit plusieurs fois, de dififércntes manières, le sommeil de Renaud et Armidc sur le point de le poignarder; mais ici le héros est représente tenant un miroir devant Tenchanteresse dont il porte Timage au fond de son cœur. Jamais plus de style ne fut mêlé à tant de naturel et de charme. Jamais des formes mieux choisies ne revêtirent des couleurs plus chaudes , plus éclatantes dans leur harmonie , plus triomphantes. Quelle superbe et mâle élégance! Ne vît-on que le pied d' Armide , ce pied nu , délicieusement cambré, délicatement fort, on devinerait tout un poëme de volupté. J'imagine que si un artiste grec du temps d'Alexandre ou de Périclès avait eu à peindre une scène de ce genre, il y aurait mis la même dignité dans la grâce , la même décence dans l'amour. Mais l'inattendu, le merveilleux de celte peinture, c'est l'exécution corrégesque des nus, c'est la morbidesse de ces enfants cythéréens au sourire charmant , aux carnations tendres, que l'Albane aurait voulu pein-

dre , que François Flamand aurait modelés avec autant de vie, sans doute, mais avec moins de noblesse; ce qui est ravissant , c'est Tencadrement de la scène dans un jardin enchanté qui entoure un petit temple circulaire à demi caché par le feuillage, arène des jeux de Vamour, cirque héroïque dont les arcades ruinées laissent pousser des plantes parmi les volutes de Tordre ionique et se colorent de fleurs.

Le Poussin est ici grandement honoré dans le petit monde des connaisseurs ; mais de tous les fameux peintres étrangers, il n'en est pas qui aient passionné les Anglais autant que notre Claude, qu'ils appellent le plus souvent le Lorraine j peutêtre pour défigurer un peu son nom trop français. Il est certain que nulle part les œuvres de ce grand paysagiste ne m'ont paru plus belles qu'à Londres et à Manchester, soit que l'on y ait mieux choisi les tableaux, soit qu'ils gagnent en effet de la chaleur et de l'éclat. dans un pays qui est toujours estompé par le brouillard. Vous n'attendez pas de moi que je vous décrive tous les Claude Lorrain de l'Exhibition. Ils sont au nombre de seize, et, d'ailleurs, indescriptibles. Partout où on les rencontre, ils éclairent la galerie de toute la splendeur du soleil. Leur cadre produit l'efiet d'une croisée percée dans le mur, et par laquelle on aperçoit les immensités de l'horizon. Il en est qui

nous reportent aus époques bibliques; il en est qui nous font remonter à Tâge d-or , d'autres qui nous invitent aux Iqintains voyages sur des mers tranquilles que jamais la tempête n'agitera. Celuici nous ouvre les eontrées heureuses où T^mour conduisit Psyché ; celui-là déroule à nos yeux les paysages arcadiens , qu'animent des troupeaux de chèvres gardés par des pasteurs ou par des satyres; tel autre est la représentation d'un golfe imaginaire ofi vont s'embarquer les héros du Tasse sur des navires construits dans les chantiers de TidéaL

Tous ces tableaux sont inondés de poésie. Mais par quelle puissance mystérieuse de l'âme Claude Lorrain a^t-il pu restituer ainsi la terre des dieux , Satumia telbiSj voir de ses yeux le monde fortuné qu'habita la fille de Thémis, lorsque l'humanité était sans crime /lorsque les dryades cachaient leurs amours au fond des bois? Par quel effort sublime de l'esprit s'est-il souvenu d'avoir vécu autrefois parmi les bergers de Théocrite , d'avoir entendu la flûte de Pan et les soupirs de la nymphe changée en roseau?... Non, dans aucune école de peinture une pareille grandeur ne s'est rencontrée. Et que serait-ce, maintenant, si nous regardions au talent prodigieux déployé dans l'exécution de ces paysages*, à la dégradation insensible des plans jusqu'à l'infini, à la touche de ces feuilles

qni respirent , à la présence de Tair pur et chaud dans lequel est plongée la nature entière , enfin à cette perspective qui creuse sur la toile des profondeurs incommensurables, éloigne les temples, adoucit Taspect des rochers et donne à la mer yne étendue sans fin?

Les plus beaux d'entre ces beaux Claude sont : )e Port de mer, appartenant à la reine, et venant du château de Windsor ; le paysage de F Amour et Psyché, ofiert par M. Frédéric Perkins, et Y Embarquement de Charles et d'Ubalde, qui est gravé par Canot, et qui fait partie de la collection W. Moseley* Ce dernier tableau est sublime : il représente une vaste baie à Teffet du matin ; à gauche , un bouquet d*arbres ombrage une colline rocheuse; au delà s'élèvent deu:^ temples enveloppés de l'atmosphère matinale qui en reflète les om-r bres. Plus loin ^'arrondissent des montagnes, au pied desquelles S'élève une tour; plus loin encore on aperçoit Tile de Caprée, et tout cela est baigné dans cette poussière lumineuse que soulève dans les cieuxle char du soleil. Sur le devant, les deux guerriers s'apprêtent à monter une barque héroïque mouillée près de terre, et l'on entend le clapotement des eaux vertes d'une mer à peine ridée, qui vient mourir sur le sable fin du rivage. Claude Lorrain a étudié toutes les heures du jour, et l'on pourrait ici distinguer dans ses tableaux

ÎOO LES TRESORS DE UART

toute l'échelle de tons qui sépare l'aurore du couchant, c'est-à-dire les nuances du rose au pourpre et de Targent à Tor. Mais il a une prédilection bien marquée pour les effets du soir; il aime à peindre le soleil quand il entre avec pompe dans ses palais de feu, et que les nuages, enflammés au toucher de Tastre, vont s'abîmer dans un incendie que n'éteindraient point toutes les vagues de rOcéan.

Vous savez combien est ingrat ordinairement le coloris de Charles Lebrun ; eh bien , ce génie fier et fort, sous l'influence de Nicolas Poussin, a produit des morceaux d'une belle couleur, et comme son dessin est mâle et sa composition toujours nourrie et bien ordonnée , ces morceaux étonnent au dernier point le spectateur, accoutumé à n'admirer Lebrun que dans les gravures de Gérard Audran ou d'Ëdelinck. Le Combat des Centaures et des Lapithes, prêté à l'Exhibition par lord Darnley, fait le plus grand honneur à Lebrun , et donne même de ce peintre , considéré dans la pratique de l'art, une idée plus avantageuse qu'on ne saurait la concevoir en voyant ses meilleurs ouvrages au musée du Louvre. Un homme qui ne figure ici que pour mémoire , mais qui arrête un instant le visiteur par la bizarrerie de ses idées, c'est Bourdon. Lord Yarborough, qui possède les Sept œuvres de miséricorde , n'a envoyé qu'un

seul tableau de cette belle suite, si célèbre par les estampes que, le peintre en a gravées lui-même , si remarquable aussi par la nouveauté piquante d'une composition vivement remuée, et toujours marquée au coin d'un génie profondément pittoresque, chez qui les imitations même sont originales.

Lorsqu'on écrit sur l'école française ou qu'on en parle, on oublie d'ordinaire certains artistes dont le nom serait devenu illustre s'ils avaient appartenu à l'Italie ou à la Flandre. De ce nombre sont les frères Lenain. Oui, si ces peintres robustes étaient de Naples, de Madrid ou d'Anvers, on leur eût fait une réputation considérable , et ils seraient aujourd'hui présents à l'esprit des amateurs. Quelle puissante manière de voir la nature et de la rendre dans le tableau des Cinq Enfants j propriété de M. Uzielli! Caravage a été plus brutal , plus violent , plus noir, mais non pas plus ferme. La manière de Lenain, serrée et sobre, caractérise chaque objet, accuse, d'une touche résolue, des plans nettement accentués par une lumière oblique ou frisante. Les personnages sont des pauvres , ses enfants des gamins rustiques , ses draperies sont de bure ou de tiretaine; mais la vulgarité des figures et le trivial des costumes sont relevés parle caractère sérieux des physionomies. Chose étrange! ces enfants, dont un joue du vie-

Ion, un autre de la flûte, n'ont pas le sourire ni la gaieté de leur âge. Le peintre a mis une grave tristesse jusque dans la représentation de leurs jeux. Race vivace, intelligente, mais marquée du sceau des longues misères qui ont affligé leurs aïeux, ces pauvres enfants qui ne savent pas rire, ces petites filles au masque épais, au regard pensif et doux , s'élèveront peu à peu aux honneurs et au confort de la bourgeoisie, et nous les retrouverons un jour, dans la personne de leurs desceiidants, servant de modèle à Siméon Chardin et à Greuze.

Greuzel son chef-d'œuvre est ici : je lie parle pas de la Prière à V Amour j qui , de la galerie du cardinal Fesch , est passée dans celle de lord Hertford. C'est un morceau fameux, pourtant, une perle, comme l'on dit, mais le faire en est lisse, fade et languissant.... Je parle de la Jeune Fille au chien j qui était jadis un des bijoux de là galerie de Choiseul. Image naïve et gracieuse ! nous l'avons vue vingt fois dans la nature sans y prendre garde; mais sitôt qu'un peintre nous la fait voir, il devient impossible de l'oublier. Une charmante enfant , en chemise et en cornette de nuit , est assise sur une chaise dont ses pieds n'atteignent que le barreau le plus élevé. Fraîche et blanche, elle tient dans ses bras un petit chien vieux et noir, dont la mine hargneuse contraste avec la douceur

de sa jeune maîtresse. Le chien achève un gro-^ gnement, Fenfant ébauche un sourire : avec ces deux riens voilà un chef-d'œuvre.... Et Ton dit qu'il n'y a pas une école française I

DES PRINCIPAUX TABLEAUX

DE l'École française.

FRAMÇOIS CLOUET (surnomme Jaxet).

Marguerite de Valois.

Marie Stuart, reine d'Ecosse.

{Inst. roy. de Liverpool.) (Comie Spencer,)

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