ÉCOLES FLORENTINE, ROMAINE ET LOMBARDE
Ceux qui aiment à débrouiller les origines de Tart moderne trouveront ici une ample matière à leurs investigations. Le prince Albert, lord Ward, Téglise du Christ à Oxford, Tlnstitution royale de Liverpool, qui possèdent de si précieux exemplaires des maîtres incunables, ont fourni tout ce qui pouvait satisfaire la docte curiosité des chercheurs. On voit comment se ressemblent les gothiques allemands, flamands, vénitiens, espagnols, et encore mieux par où ils se distinguent. L'école germanique remonte ici à Martin Schoen et finit à Rosa de Tivoli , en passant par Lucas Cranach , Holbein et Albert Durer. L'école des Pays-Bas, commençant aux Van Eyck pour se terminer à Van Huysum, nous déroule une suite de merveilles : d'abord quatre échantillons de ses deux
chefs , *ientre autres la Madone de la galerie du roi de Hollande, puis neuf tableaux de Jean de Mabuse, huit de Memling, cinq de Bernard Van Orley, l'élève de Raphaël, ensuite de fiers portraits d'Antoine More comme il s'en voit peu ; quarante Rubens flamboyants, une trentaine de Van Dyck, sans compter ceux dont j'ai parlé, vingt-sept Rembrandt, dont quelques-uns d'une beauté imprévue, inconnue, inouïe, et tout ce que vous pouvez imaginer de mieux en fait d'Ostade, de Paul Potter, de Pierre de Hooch , de Terburg, de Cuyp, d'Holbein, de Ruisdaël et de Wouvermans. L'école italienne , par laquelle j'aurais dû commencer, est rangée, comme celle de l'Allemagne et de» Pays-Bas, dans l'ordre chronologique, et occupe un seul côté de la galerie, comme si Ton eût pensé à faire voir la peinture sous ses deux aspects et sur deux lignes parallèles : ici, grandissant au soleil, sous l'influence de la tradition ; là, se développant, au sein des brumes du Nord, avec les conseils de la nature. Ce sont quelques Byzantins sans nom et sans histoire qui ouvrent ici la, marche, rappelant ce qu'était devenu Part grec sous l'empire du christianisme. A ces Byzantins se rattache Cimabue, par sa symétrie roide et la solennité de ses formes hiératiques. Puis vient Giotto, un Raphaël dans les langes, qui balbutie avec grâce le sublime langage que parlera la pein-
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ture en Italie. Buffalmacco, Gaddi, Orcagna; Angelico da Fiesole, Masaccio, Filippo Lippi, Sandro BotUcelli, Pérugin, Francia, nous conduisent de Giotto à Raphaël, de même que Crivclli nous mène à Jean Bellin , tandis que Luca Stgnorellî et Ghirlaoadajo préparent le terrible Michel Ange , et que Verocchio annonce le divin Léonard. Et chacun de ces maîtres vénérables est représenté dans ce palais par des ouvrages la plupart exquis : le FiesolCi par quatre peintures véritablement angéliques, toutes remplies de ces figures qui ne peuvent être vues que par un saint dans le paradis de ses songes ; le Pérugin, par une grande Madone entre saint Jérôme et saint Pierre, d'une beauté profonde et pénétrante, et par quatre petits tableaux qu'on est tout surpris de trouver, non pas arides, mais au contraire suaves et doux comme des Corrége.
Douze Raphaël nous permettent de juger ce grand homme, de voir comment tous ses devan-^ ciers furent les tributaires de son génie, comment, sans apporter dans Tart aucun élément nouveau , il recueillit tout ce que d'autres avaient semé ; com« ment il sut mettre en œuvre tous les éléments déjà découverts ou entrevus, et, au lieu d'en compo-* ser un froid éclectisme , les fondre dans une manière qu'il pût signer de son impérissable nom. Du reste, les Raphaël authentiques de l'Exposition
de Manchester, le grand Cmcifiement qu'il peignit à Citta di Castello, et qui a été gravé avec tant de sentiment par Griiner, V Agonie dans le jardin, les deux célèbres Vierge, appartenant à lord Cooper, dont Tune est si bien gravée par Bein , la sainte Famille de lord Pembroke , dite la Madone à Vœillet, les trois Grâces, connues par l'estampe de Forster, appartiennent à la première manière de Raphaël ou au commencement de la seconde; et décidément le Raphaël adolescent, encore un peu péruginesque , celui qui nous montre ces charmants fonds de paysage plantés çà et là d'arbres délicats dont les feuilles se peuvent compter, est bien plus touchant, bien plus aimable que le Raphaël de la fin, celui qui se tourmente, se transforme et s'altère au contact de Michel-Ange.
Michel-Ange ! Il y a ici un morceau de sa main, oui , de sa main ; une détrempe inachevée et sublime, pour laquelle il faudra bien que vous passiez la mer, vous tous qui avez le culte de l'art. C'est une chose nouvelle pour tout le monde, c'est un trésor inespéré qu'une peinture de Michel-Ange. Celle-ci avait été d'abord attribuée à Ghirlandajo, dit le catalogue , mais elle est évidemment de la jeunesse de son élève. Non, ni Ghirlandajo, ni personne avant Michel-Ange, n'avait eu ce sentiment d'auguste élégance et de grandeur altière.
Le contour n*est pas encore violent ni le modèle ressenti , mais déjà se révèle un maître qui aura plus tard des accents terribles. La Vierge est pensive, triste et fière. Assise au milieu de la composition, elle fait lire Tenfant Jésus, que montre du doigt le petit saint Jean, et elle lui tient son livre avec une grâce souveraine, sans le regarder, A la droite de ce groupe , qui se compose et se pondère comme un bloc de marbre, deux anges debout jettent les yeux sur un cartable ; Tun est beau comme le David de Florence, Tautre a le masque adouci du faune antique. A gauche, deux autres anges , seulement ébauchés , forment une symétrie qui n^est pas naïve, mais voulue. Ainsi les lignes sont sculpturales , la construction est architectoniquc ; la tête de la Vierge est au sommet du fronton que dessine la pensée du spectateur. La draperie rouge qui rhabille est de la laque de Téclat le plus pur, et semble peinte d'hier ; la draperie bleue qui doit Tenvelopper est préparée au noir d'ivoire, et n'attend qu'un glacis d'outre-mer. Les chairs des deux figures ébauchées sont préparées en vert, suivant la tradition des Byzantins et des Grecs... Les parties finies le sont avec douceur et discrétion ; les deux enfants sont modelés comme des statues de bronze doré. Jamais on ne vit rien de plus impos;int et de plus attirant à la fois que ce fragment de peinture dont l'inachevé môme trahit le maître
prompt à se fatiguer de son œuvre, parce qu'il la trouve inférieure à son génie» C'est Michel-Ange dans un moment d'intimité et de jeunesse. C'est Hercule enfant.
Apr(*fl avoir contemplé la Vierge sublime de Michel -Ange, on voudrait rencontrer quelques peintures de I^onard de Vinci , le seul homme qui puisse balancer un si fier génie. Malheureusement, des neuf tableaux attribués ici à Léonard , il n'en est qu'un seul, il me semble, qui soit d'une incontestable originalité : c'est une étud^ de tête pour la Vierge aux Rochers^ petite étude peinte sur bois, qui appartenait à M. Holford. Ohl la tête charmante 1 elle est vraiment d'une délica^' tesse angélique I . . . Aussi bien, si j'ai bonne mémoire , cette tête est celle de l'ange qui , dans le tableau, se penche en souriant vers l'enfant Jé^ sus. Sur un fond de bitume qui est ménagé pour les demi-teintes , la tête se détache avec un relief étonnant par den clairs d'un blanc pur» A proprement parler, ce n'est là qu'une grisaille qui devait être colorée par des glacis, mais qui est restée inachevée parce que le peintre , ayant trouvé l'expression voulue, n'a pas eu besoin d'y passer un ton qui n'eût rien ajouté à la grâce inefiable du sourire qu'il avait rêvé.
En l'absence d'un morceau capital de Léonard, l'Exhibition renferme un Mariage de sainte Ca«
ihenne et deux Madones de Luint qui sont mode* lées avec autant d'amour qu'elles auraient pu Tétre par Léonard lui-même. Aussi précieusement conSW^ées qu'elles furent, précieusement finies , ces peintures paraissent sortir des mains de l'artiste; elles sont encore chaudes de son haleine. Il y a je ne sais quel mélange de céleste et de mondain ^ Je ne sais quelle intention de suave et adorable malice dans ces fines tètes de vierges et d^anges dont Tceil est légèrement cerné par un pli inférieur, et dont la pommette s'arrondit aux rayons glissants d'une lumière adoucie. Bien autre est le Corrège, qui, cependant, procède, lui aussi, de Léonard. Sa douceur est inséparable d'un cei** tain grandiose. LUntimité de ses sentiments se fond et se perd dans l'ampleur de ses pensées dé*coratives. Deux têtes d'anges, divins fragments des fresques de la tribune de Saint- Jean, à Parme, qui fut reconstruite il y a quelque cent ans , éclai* rcnt ici toute la première salle de la galerie des Anciens. Du plus loin qu'on les aperçoit, on est invinciblement attiré vers ces beaux anges qui Vous appellent du regard , mais qu'il faut voir à distance. £n les peignant dans cette manière onc^ tueuse, tendre, effumée, à laquelle il a donné son nom et dont il savait si bien corriger la mol»* lesse par la fermeté des grands plans , le Corrége a voulu plonger ses figures dans une atmosphère
lumineuse qui les fît paraître loin de la terre et près des cieux : en doublant les effets de la perspective aérienne, il nous fait sentir et traverser toutes les couches d'air qui séparent nos yeux du Paradis. Nous ne connaissons guère en France ni les fresques du Corrége , ces fresques blondes et solides, à la fois transparentes et pâteuses, plus grandes encore par le style que par les dimensions, ni les petits tableaux qu'il peignit d'un pinceau pré* cieux et délicat, comme la Madeleine de Dresde (dont il y a ici une répétition contestable). Il est donc intéressant de mentionner, après les fresques de Saint-Jean , le petit cadre ovale que le comte de Carlisle a envoyé à l'Exhibition, et qui représente la Vierge donnant un baiser à l'enfant Jésus. Il est délicieux le sentiment des caresses maternelles et virginales que prodigue au jeune Dieu la Madone inclinée ; mais une telle peinture échappe à toute description. C'est un baiser de l'art.
Quelles que soient les préférences d'un amateur, il peut satisfaire son goût à l'Exposition de Manchester, car tous les styles y sont mis en lumière ; celui de Florence et celui de Bologne , le lombard et le romain, le vénitien et l'espagnol. L'ordre chronologique, légèrement modifié par les arrangements qu^entraine la proportion des cadres, a produit çà et là des rapprochements curieux. A côté du Baptême du Christ, de Francia, et de
ses types graves, d'une impassible mélancolie, le Crucifiement de Raphaël, dont j'ai parlé, accuse rinfluence du maître bolonais sur Télève du Pérugin, de même que les petits tableaux du Pérugin , placés non loin des grandes et saintes miniatures du Fiesole , trahissent une parenté secrète entre le bienheureux Fra Angelico et le maître de Raphaël.
£n continuant dans le palais notre marche descendante , nous trouvons un Corrége plus maniéré et plus svelte , qui est le Parmesan , et un Raphaël plus rare , qui est André del Sarte. Le Parmesan , ce dessinateur ravissant que vous savez , quand il invente la plume à la main , est en général un peintre lourd et ligneux dans Fexécution; il ne sait pas ou il ne veut pas perdre les contours de ses figures, comme s'il craignait d'en faire disparaître l'élégance en donnant de la rondeur aux milieux; mais dans un tableau de cabinet peint d'abord en grisaille, Cupidon porté par des Amours ^ le Parmesan a réuni le grand goût de Michel-Ange à la grâce du Corrége. Ce morcea^, de la plus fière désinvolture, est en même temps d'une fort belle couleur, et si la peinture en parait agatisée , cela tient à l'excès du vernis dont on en a recouvert les délicats empâtements. Pour André del Sarte , il y a de lui trois compositions sur lesquelles on pourrait soulever quelques doutes, s'il n'était plus
juste de les regarder comme appartenant à la dernière période de la vie du maître. Cela est vrai surtout ( et c'est Topinion de M. Waagen ) de la predella où André del Sarte a peint Josepli se découvrant à ses frères , et de deux petites composi« tions en pendants, tirées de je ne sais quelle légende, dont Tune parait représenter saint Rocli distribuant son bien aux pauvres. La sveltesse des figures qni posent sur des pieds pointus et petits , Télégance imprévue des tournures et des mouvo^ ments, la vivacité du ton qui est fort sans crudité , la finesse de certaines draperies aux couleurs changeantes, tous les traits, enfin, caractéristiques du peintre y sont visibles, mais à Téta^ d'exagération et avec un excès de maniérisme.
Il est bien entendu qu'en parcourant ce Louvre improvisé et temporaire, je ne m'arrête qu'aux pièces capitales, pour n'être pas entraîné à écrire des volumes, et de peur aussi de faire partager au lecteur la fatigue que j'éprouverais moi-même à tout voir ou* du moins à tout dire. J'aurais dû parler cependant d'une magnifique Sainte Fa^ mille, de Fra Bartolomeo, qui est assurément un des plus beaux modèles de la manière de peindre qu'il fit admirer au jeune Raphaël lorsqu'ils se virent à Florence, manière savoureuse qui consiste à mêler les couleurs dans une harmonie chaude et profonde, et à modeler en noyant le
contour et en multipliant cet doucei dégradationi de la lumière à Tombre que Léonard avait inven<* tèeg et que les Italiens appelent le sfumato, Co^ loriste brillant, Fra Burtolomeo »e distingue des autres Florentins par une exécution qui trahit rinfluence de Técole lombarde. Après lui , Batisia Franco et le Primatioe ferment la marche des grands dessinateurs. L^un recouvre d'un coloris savant des compositions dessinées par Michel«« Ange, notamment le Baptême du Chrisi; Tautre tempère et humanise le style sauvage de Jules Ro^ main dans son précieux et rare tableau d^ Ulysse et Pénélope, qui représente les deux époux assis Tun près de Tautre, se racontant les aventures qui ont inquiété leur absence; peinture légère, pâle comme celle du Louvre, mais si élégante et si noble qu'on la croirait retrouvée dans les ruines d'une ville antique.
Mais ici je m'arrête , étonné de voir la galerie à peu près déserte, et curieux de savoir où sont passés tant de visiteurs disparus. Ingénuité de Parisien! N'aurais -je pas dû me douter que des Anglais et des Anglaises ne restent pas si longtemps sur pied, même dans les sanctuaires de Tart, sans se réconforter Testomac? Je les retrouve en effet dans la salle des rafraîchissements, refreshment room. Vous croyez peut-être que Ton prend ici de la limonade gazeuse, du
sirop de groseilles ou des sorbets au marasquin ? Pas le moins du monde. On se rafraîchit avec une forte tranche de bœuf doublée d'une forte tranche de jambon. On s'entretient, entre deux sandwichs» du charme éternel des beaux-arts. Le mot beautiful se fait entendre souvent dans le bruit de la mastication générale, et, en se versant de Taie d'Ecosse ou du vin de Sherry, on s'accorde mutuellement que Titien doit être un grand coloriste. Après quoi l'on se rend dans le transept du palais , et sur des bancs , qu'on n'a pas toujours la galanterie de céder aux dames , l'on écoute avec un égal recueillement la huitième symphonie de Beethoven ou l'ouverture des Diamants de la couronne , jouée par un grand orchestre qui est placé dans le chœur du temple. Tels sont les intermèdes ménagés aux amateurs par le comité de l'Exhibition. Enfin, tout au fond du chœur se dresse un orgue qui de temps à autre supplée au silence de l'orchestre, accompagnant de ses graves harmonies nos promenades enchantées dans cette église de verre.
DES PRINCIPAUX TABLEAUX
os LA GALBRIK
DES MAÎTRES ITALIENS (Eeolei llor«ii%ln« I roM»*ln« •% lombard* )•
CIMABUE. Ua Tryptique. {Eglise du Christ ^ Oxford.)
Au centre la Vierge et T enfant Jésus sur un trône, entourés d'anges; à gauche le crucifiement avec la Vierge et saint Jean ; k droite saint François recevant les stigmates.
Saint Pierre. (Idem.)