‹ Les trétaux de Charles MonseletChapitre 35 sur 45 · SCENE P · texte numérisé non relu

SCENE P

[Le théâtre représente une chambre modeste. Il est neuf heures du matin. Le jeune et stérile écrivain Bruno dort d'un sommeil implacable. On frappe.)

Buu.no, à demi réveillé. — Entre... ou entrez. {Deux messieurs paraissent, mûrs tous deux, graves tous deux, vêtus de noir tous deux et boutonnés jusqu'au menton.)

PiiEMiER MoNSiEcn. — Esl-ce à M. Bruno que nous avons l'avantage de f)arler?

Brlng. — Oui, messieurs.

Skcond MoNSiEun. — A monsieur Bruno, l'homme de lettres ?

Bki NO, étonné. — L'homme de lettres ; oui, messieurs.

Prkmier Mo.nsieur. — Alors, monsieur, c'est bien vous qui êtes l'auteur de l'article inséré, le 22 de ce

mois, dans le journal le Trombone artistique et littéraire, et dirigé contre M. Amédée Butireux?

Bruno. — C'est-à-dire contre le dernier ouvrage de M, Amédée Butireux.

Premier Monsieur. — N'épiloguons pas, monsieur. Il y a dans votre article des attaques et des insinuations qui sortent tout à fait des bornes d'une critique convenable.

Bruno. — Lesquelles, monsieur?

Premier Monsieur. — Entre autres, le passage où vous traitez M. Amédée Butireux de « dernier des pitres » et où vous avancez que son livre semble avoir été écrit par « un fumiste en démence. »

Bruno. — Eh bien! messieurs?

Premier Monsieur. — Eh bien! sont-ce là les expressions dont un galant homme doit se servir visà-vis d'un de ses confrères?

Second Monsieur. — Et surtout vis-à-vis d'un homme aussi distingué que M. Butireux?

Bruno, piqué. — L'article a eu cependant beaucoup de succès.

Premier Monsieur. — Dites un retentissement fâcheux dans ces réunions qu'affriande sans cesse le scandale. Mais les honnêtes gens, monsieur, les honnêtes gens, vous les avez navrés !

Second Monsieur. — Oh! bien certainement.

Bruno. — Enfin, messieurs, que me voulez-vous?

Premier Monsieur. — Notre mission est pénible, mais nous avons dû l'accepter. Nous venons, au nom de notre respectable ami M. Amédée Butireux, vous

demander r(?pnration de l'article du Tmmbonn artistique et littéraire.

Bhl.no. — Quelle réparation, messieurs? car il y en a de plusieurs sortes.

Premieh MoNsiKLH. — C'est juste ; aussi M. Butircux, qui comprend jusqu'à un certain point les entraînements de la plume et les nécessités de la vie littéraire, se contenterait d'une lettre d'excuses rendue publique par l'impression, et dans laquelle vous déclareriez retirer les termes oiïensanls dont vous vous ôtes servi à son égard.

Bru.no, devenu rouge. — Rien que cela ? M. Butireux n'est pas exigeant.

Second Mo.nsieur. — C'est un homme de bonne compagnie, avant tout, monsieur.

Brlno. — Il a tort de se gêner. Que ne me demandet-il de fendre son bois et d'aller au marché pour lui?

Les deu.x Messieurs. — Monsieur!...

Bru.ng. — 11 y met trop de discrétion, parole d'honneur. A sa place, j'exigerais que le folliculcHrc fît amende honorable tout le long des boulevards, depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille, un cierge de cinquante livres à la main.

Pre.mier Mo.nsieur. — La raillerie est hors de saison, monsieur, et vous nous forcez à changer notre rôle de conciliateurs contre celui de témoins.

Bru.no. — Je bals des mains à celte métamorphose.

Premier .Monsieur. — Voici nos cartes; j'attendrai personnellement jusqu'à demain midi vos fondés do jtouvoirs.

Bruno. — C'est bien, messieurs.

Premier Monsieur. — Monsieur, nous vous saluons.

Second Monsieur. — C'est avec regret, monsieur, que nous vous voyons persister dans cette attitude agressive ; nous ne croyons cependant pas que M. Amédée Butireux ait eu des torts personnels envers vous. S'il en était ainsi, nous vous prierions d'éclairer notre conscience à ce sujet.

Bruno. — Je n'ai jamais vu M. Butireux, même en peinture, et j'en remercie le ciel chaque jour.

Second Monsieur. — Pourquoi cela, monsieur?

Bruno. — Parce qu'il en est pour moi de M. Butireux comme des épinards, que je déteste sans les connaître. Si je les connaissais, j'en mangerais peut-être, et rien ne me contrarierait davantage, puisque je les déteste.

Secoîs'd Monsieur. — Alors, monsieur, vous convenez n'avoir été poussé dans votre incroyable article...

Bruno. — Incroyable!

Second Monsieur. — Par aucun motif sérieux ni par...

Bruno. — Permettez, je n'ai pas dit cela! Eu outre de la légitime aversion que m'ont toujours inspirée les ouvrages de M. Butireux, j'ai à alléguer un grief contre leur auteur.

Second Monsieur. — Ah !

Premier Monsieur. — Quel grief, monsieur?

Bruno. — Celui de m'avoir exposé à mettre le feu aux rideaux de mon lit, un soir que je m'étais endormi sur une de ses productions.

Premier Monsieur. — Assez, monsieur; nous ne

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pouvons tolérer plus longtemps que vous déversiez le ridicule sur une des gloires les plus pures du pays.

Bruno. — Oh ! Bulireux, une gloire !

Second Monsieur. — Un homme que la postérité classera à côté de Chateaubriand et d'Ancelot. {Bruno se dresse sur son séant.)

Premier Monsieur. — Jeune comme vous l'êtes, monsieur, il est douloureux de vous voir juger avec tant d'injustice les réputations les plus solidement établies. Si vous connaissiez M. Butireux...

Second Monsieur. — C'est le meilleur des hommes !

Briso, jetant les yeux sur la pendule. — Dix heures déjà?

Premier Monsieur. — Maintenant que nous avons rempli notre devoir, il ne nous reste plus qu'à nous retirer.

Bruno. — C'est cela.

Les deux Messieurs, s'inclinaiit. — Monsieur...

Bruno. — A demain, messieurs, à demain.

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