‹ Les tréteaux de Charles Monselet: avec un frontispice dessiné et gravéChapitre 13 sur 44 · LES COURS DE LANGUES ORIENTALES. — LIS JAVANAIS · texte numérisé non relu

LES COURS DE LANGUES ORIENTALES. — LIS JAVANAIS

Dans les parages les plus déserts des bâtiments de la Bibliothèque sont dissimulées, par des amas de poussière, "de sombres et mystérieuses salles, — au seuil desquelles il faut laisser, sinon l'espérance, du moins la gaieté.

Tout ce qui peut désagréablement rappeler renseignement des écoles primaires y a été réuni. Représentez-vous quelques files de bancs de bois vermoulu, dominés par un méchant bureau élevé sur une maigre estrade, puis un grand tableau noir auprès duquel se tient un invalide de service, somnolent, et couvant de l'œil avec amour son bonnet de soie noire et sa fidèle tabatière, posés sur un escabeau.

Ces salles humides et désertes constituent le local affecté à TEcole spéciale des Langues orientales vivantes.

C'est là qu'à de certaines heures du jour et du soir, on peut se procurer gratuitemeiit une teinture d'arabe littéraire et d'arabe vulgaire, de persan, d'arménien, de gr^c.

C'est là que M. Foucaux . explique en tibétain le Rgya-Tch' er-^rohpa.

Là que l'Indoustani Garcin de Tassy commente le Bag-O'Bahar,

Toujours là que le petit père Bazin continue l'amusante lecture du fameux et tant dramatique chapitre XII du roman en trois cent soixante-dix-sept volumes, intitulé Houng-Leou-Meng, en chinois moderne.

Encore là que l'énergique et excellent M. Dubeux se platt à répéter ce conte qu'il raconte si bien, le beau conte des Quarante Visirs. — « Voilà un conte ! quel conte I » s'écrieraient les trois clercs des Contes drolatiques.

n faut dire que M. Dubeux s'en donne à tœur joie, et que son humeur prolixe ne saurait être mieux placée qu'à l'Ecole des Langues orientales. Du temps oh, il

remplissait les fonctions de conservateur-adjoint à la Bibliothèque, c'était le plus loquace des employés ; il parlait à lui seul autant que toute la section de l'Institut, et lorsqu'il avait lancé le grapin (M. Dubeux adore les termes de la marine) sur quelque placide habitué, celui-ci devait, bon gré mal gré, subir sa conversation. — « Je viens de faire mon heure de Dubeux , » était une expression passée en proverbe , comme chez les typographes l'heure de Balzac.

Mais la Providence fait bien tout ce qu'elle fait, et, de même qu'elle a voulu que le serpent à sonnettes prévînt lui-môme de son approche les voyageurs, de même elle a décidé, dans sa sagesse, qu'un signe certain trahirait le voisinage de l'honnête M. Dubeux, Ce professeur a la singulière manie de porter sous ses bottes de fantastiques fers qui rendent un son terrible partout ob il passe. — Ainsi grimpé sur ces espèces de patins, il ne pouvait faire un pas à la Bibliothèque sans que le public en fût prévenu dans un rayon de cent cinquante mètres, et eût de la sorte le temps de s'enfuir à toutes jambes.

Nous eûmes la curiosité, il y a quelque temps, d'assister à un de ces cours bizarres, — et voici, de point en point, le spectacle qui nous fut offert.

N'ayant jamais lu, en fait de langues orientales, que la traduction des Mille et une Nuits ^ par M. Galland, le hasard seul guida nôtre choix, et ce fut lui qui nous conduisit bravement au cours de javanais.

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Notre entrée fit sensation.

L'invalide roula des yeux effarés et avança précipilamment la main sur sa tabatière. Outre cet invalide, rassemblée était composée du professeur, — naturellement, — personnage maigre, mais solennel, et de deux auditeurs (nous ne racontons rien que d'historique]. De ces deux auditeurs, l'un était un grand individu, pâle, mal nourri, aux cheveux jaunes tombant longuement et platement sur un collet indigeste ; Fau^tre était un jeune-des-Langues — on appelle ainsi les élèves de Técole — de douze à treize ans environ, ayant toute Tapparooce de ces phénomènes que leur précocité intellectuelle dès le biberon rend complètement idiots à râg« de trente ans.

Un trouble visible se répandit sur la figure du professeur à notre aspect. Il continua cependant son cours, mais en nous lançant d'obliques regards qui semblaient dire :

- — Est-ce que, par hasard, celui-là saurait le javanais? Diable 1 diable 1

Enfin, il n'y put tenir, et voulant en avoir l'esprit — et la chaire — nets, il nous interpella directement :

— Est-ce que monsieur s'est déjà occupé d'idiome javanais ?

La physionomie était indescriptible.

— Jamais, monsieur ! répondîmes-nous, en lui appliquant cette négative comme un baume.

La physionomie suivit plusieurs phases : elle s'éclaircit d'abord et insensiblement revêtit une certaine expression ironique.

— Vous désirez suivre le-cours, monsieur?

— Oui, monsieur.

— Vous n*avez probablement pas les livres nécessaires; mais placez'Vous auprès de ce jeune homme (il désignaitle jeune-des'Langues), vous pourrez suivre sur son livre Texplication que je donne de la période dont nous nous occupons en ce moment.

L*étonnement nous envahit à notre tour, et franchement il y avait de quoi : un monsieur qui n'a jamais entendu ni lu un mot de javanais, et qui est invité à suivre sur un livre javanais, — cela nous parut raide. Mais nous étions décidé à tout, et nous nous assîmes auprès du jeune phénomène. Quant au fantôme à cheveux longs, il semblait étranger à tout ce qui se passait autour de lui.

Le professeur lança un coup-d*œil de triomphe à rinvalide, qui avait replacé sa tabatière sur la table, et il commença ainsi d'une voix vibrante :

— Sultan Mahmoud el Makk, sultan Mahmoud el MansouT,.. Je traduis, messieurs : Le sultan Mahmoud el Malok et le sultan Mahmoud el Mansour. — Je reprends, messieurs ; suivez bien sur le livre : Sultan Mahmoud el Malek korassan abou Mirza el Kebir, areituram catalamus el Mahmoud el Mansour.,, Ce que je traduis, messieurs, par : Le sultan Mahmoud el Malek aimait beaucoup, chérissait tendrement, éporduementpour mieux dire, le sultan Mahmoud el Mansour.

Et ainsi de suite pendant une demi-heure.

Après celte demi-heure, le professeur s'arrêta, nous regarda par dessus ses lunettes et nous dit :

— Il y a ici, messieurs, un passage qui serait fort

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obscur pour vous ; je vais le passer aûn de ne pas interrompre le cours. Nous y reviendrons.

Continuation de la lecture du texte.

Dix minutes après, nouveau passage encore plus obscur, dont rajournement est également proposé par le professeur, — toujours 'pour ne pas interrompre le cours.

- A ce moment, et à notre grande surprise, le jeunedès-Langues se leva, — et prononça ces paroles d'une voix glapissante :

— Mais, monsieur, permettez-moi de vous rappeler que pe passage a été traduit ; je Fai lu avant-hier dans la Ch/restomathie de Silvestre.de Sacy.

— C'est possible, c'est possible, répondit le professeur ; mais il importe peu à la question.

Quelques moments après, la séance était levée.

Si peu versé que nous soyons dans l'étude comparative des langues, il y a cependant pour nous, comme pour tout le monde, une certaine mémoire des caractères typographiques. Or, depuis que nous suimons sur le livre javanais du jeune phénomène, nous étions tout surpris de reconnaître l'impression arabe. Lorsque nous nous trouvâmes dans la cour, nous ne pûmes nous empêcher de lui soumettre notre remarque.

Le phénomène nous répondit avec un inexprimable accent de compassion :

— Il faut, monsieur, que vous soyez aussi nouveau que vous l'êtes pour ignorer que le javanais, cette langue si belle, si riche, appelée à de si hautes destinées philologiques, n'est jusqu'à présent qu'une langue variée. Une convention de la science a /seule décidé

qu'elle serait figurée par les signes de la langue arabe. Nous nous inclinâmes devant cette explication, qui en vaut une autre d'ailleurs, — qui en vaut môme deux autres, — et nous gagnâmes la grande porte.

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