UN CAPORAL
u Chateaubriand disait un jour : Pour que la France soit gouvernée, il suffit de quatre hommes et d'un caporal dans chaque localité. — Ce sont ces quatre hommes et ce caporal que nous voulons donner à la littérature. •
Le Réveil, premier numéro.
(Le théâtre représente un cabinet de rédaction où sont réunis MM, Granier de Cassagnac, Barbey d'Aurevilly, Vivier et les frères Escudier,)
M. Vivier donnant quelques notes de cor. — Ton, ton, tontaiûe, ton, ton.
M. Granieu de Cassagnac. — Silence à Torgie 1
M. Vivier. — Vous n'avez donc plus soif?
M. Granier de Cassagnac. — Cela ne vous regarde pas. J'ai ce que j'ai. Voulez- vous que je vous morde.
Les FRERES ESGUDIRR. —
M. Barbey d'Aurevilly. — Tout beau I notre cher rédacteur en chef. Vivier aime à rire; il est de Técole de ces esprits exhilarants que ne repousse pas absolument M. de Bonald.
M. Granier de Cassagnac. — Vivier a des accointances avec certains bohèmes; je les hais les bohèmes. D'abord, je ne sais pas ce que c'est.
Nous non plus.
Nous non plus.
M. Granier de Cassagnac. — Mais ils verront beau jeu. En attendant, boutonnons-nous et cachons nos montres ; nous no sommes pas en sûreté dans la littérature d'aujourd'hui ; il n'est guère prudent de sortir par le feuilleton qu'il fait. Quelles mœurs, bon Dieu I
M. Barbey d'Aurevilly. — Ignoble I ignoble!
M. Granier de Cassagnac. — Tout n'est que corruption et dévergondage dans les arts, vice, poisoD, égarement, profanation, tumulte...
M. Barbey d'Aurevilly. — Argot, broussailles, anarchie, infirmités, misères, débraillements...
M. Granier de Cassagnac — Boue, terre glaise, stérilité, cabanon, crapule. >.
M. Barbey d'Aurevilly. — Adultère, cure-dents.
M. Granier de Cassagnac. — Et le théâtre! Allezvous quelquefois au théâtre? C'est du propre. Moi je n'y vais pas, mais j'en ai des nouvelles à soulever le cœur. Qui est-ce qui a vu fe Demi-Monde ?
( Pouah I Les frères Escudier. — l^ , ,
I Pouah !
M. Granier de Cassagnac — Et le roman I. Monstruosités I Des compères, des chauffeurs, des ûUes se-
QUATRE HOMMES ET UN CAPORAL Uf
duites, la baode à Cartouche, enfin I Ce n*était pas comme cela de mon temps.
M. Vivier donnant du cor, — Ton, ton, tontaine, ton, ton.
M. Granier de Cassagnag. — Et la poésie ! Des gredineries! Et Thistoire! Des turpitudes! Connaissezvous un bon livre, vous autres ? Où y a-t-il un bon livre? A-t-on publié encore quelque chose d'aussi fort que ma Reine des Prairies ou que mes pamphlets contre Jean Racine, cet idiot de Jean, ce crétin de Jean? Voilà des œuvres, cela; cela reste; c*est du granit ; c'est l'honneur et la gloire d'une époque.
„ ^ (C'est vrai.
Les FRERES ËSGUDIER. — } ^,
(Cest vrai.
M. Granier de Cassagnac. — Voyons, Barbey, vous qui êtes au courant de ce grand désordre intellectuel, combien croyez-vous qu'il reste d'hommes de talent dans notre pauvre patrie?
Barbey d'Aurevilly. — Dame! Trois ou quatre, peut-être cinq...' vous, Amédée Renée, Veuillot.
, ' (Et Verdi? •
Les FRERES ESCUDIER. — { „^ -.r jo
(Et Verdi?
M. Vivier. — Taisez-vous I
M. Granier de Cassagnac. — Mettons-en six et n'en parlons plus. Encore ont-ils besoin d'une direction morale que je compte leur imprimer.
M, Barbey d'Aurevilly. — Et vous ferez bien, nom d'un preux!
M. Granier de Cassagnac. — La dignité littéraire s'en va. Il n'y a plus que moi de digne en France.
i it QUATRE HOMMES ET UN CÂPOBAL
M. Vivier donnant du cor. — Ton Ion, tontaine^ ton, ton.
M. Granier de Cassagnag. — Moi seu] j'ai conservé le sentiment de la pudeur et de la tenue; mon front, quoiqu*un peu bas, a seul gardé le reflet de Tintelligence suprême. Qu*on m'apporte le drapeau de Fart pour que je le baise et que je m'enveloppe dans ses plis 1 Et maintenant, mes amis, faisons quoique chose de grand et de sacré. Ecrivons des articles en strophes.
, „ i Ah oui ! en strophes.
Les frères Escudier. — j .^
^Ah oui! en strophes.
M. Granier de Cassagnag. — Non, pas Vous, Barbey et moi,, c'est assez.
M. Barbey d'Aurevilly. — Je prends quatre strophes à la page.
M. Granier de Cassagnag. — J'en prends huit.
J'aurai l'air d'un poëme.
M. Barbey d'Aurevilly. — Et moi d'une méditation.
- , „ (Et nous?
Les FRERES ESGUDIER. — {„
' Et nous?
M. Granier de Cassagnag. — J'intitule mon premier article : Silence à V Orgie!
M. Vivier. — C'est très-joli, oui, très-distingué et plein de politesse. Cependant...
M. Granier de Cassagnag. — Cependant quoi?
M. Vivier. — Je préférerais ce titre-là : Ehf dites, là-bas, est-ce que vous n'allez pas bientôt taire f)0$ becs ?
I Ce serait trop long.
Les FRERES ESCUDIER. — j^ .. . ,
t Ce serait trop long.
M. Barbey d'Aurevilly, rêvant. — Notre criiique et la letir... Ta critique et la nôtre,.. Ma critique ou ta critique ou la sienne... Non, ce n*est pas encore cela.
M. Granier de Cassagnag. — Mon deuxième article parlera de Chatterton, et prouvera comme quoi aucun bomme de lettres n'est jamais mort de faim ; mon troisième discutera Notre-Dame de Paris, et mon quatrième rendra compte de la Salamandre d'Eugène Sue, toutes œuvres actuelles.
M. Vivier. — Voilà pourquoi nous nous appelerons le Bévcil.
M. Barbey d'Aurevilly. — Moi, je dirai quelques mots...
„ 1 De Bruschino ?
Les FRERES ESGUDIER. — J ^ « , . «
' De Bruschino?
M. Barbey d'Aurevilly. — Eh I non ; la musique est un dissolvant dans les sociétés modernes. Je traiterai la question bien plus importante de la balance et du glaive.
(Qu'est-ce qu'il dit?
Les FRERES EsCUDIER. — i^ , ,., ,.,.
f Qu est-ce qu il dit?
M. Barbey d'Aurevilly. — Au-dessus du gâchis malsain que font certaines autorités subalternes, s'élève comme un flot "de criailleries ténébreuses et désespérées, mais dont il importe qu'une critique chrétienne ait tôt ou tard raison.
M. Vivier donnant du cor. — Ton, ton, tontaine ton, ton.
Les frères ësgudier. —
M. Granier de Cassagnag. — Oui, oui, coupons dans le vif, taillons dans le rouge, tranchons...
M. Barbey d'Aurevilly. — Rognons, amputons,, incisons...
M. Vivier. — Cautérisons...
Saignons !
Saignons 1
M. Granier de Cassagnac. — Pour le reste, tout ira bien; j'ai la voix haute, je suis du Midi comme Bardou aîné, et si quelqu'un bronche à présent dans la presse, en haut ou en bas, vous m'en avertirez. [Il retrousse ses manches). Je n'ai pas deux manières d'empuiguer moa homme; je le saisis au cou comme dialectique et je le dépose à terre en passant la jambe à son éloquence. Bien doucement. Après quoi, il va se faire panser.
„ ( Quel biceps !
Les FRERES Escudier. — {^ , L. ,
f Quel biceps I
M. Granier de Cassagnag, avec orgueil. ' — Si je n'avais pas été journaliste, j'aurais extrait des molaires !
[Quatre hommes et un caporal entrent en ce moment dans le cabinet de la rédaction.)
M. Granier de Cassagnag. — Qu'est-ce que c'est que cela ? une émeute I
Le Caporal. — Pardon, excuse, notre bourgeois ; 6st-ce ici qu'on a demandé quatre hommes de la compagnie ?
M. Baubey d'Aurevilly. — Des sbires I
QUATRE HOMMES ET UN CAPORAL \ i5
, , I II y a erreur.
Les FRERES ESCUDIER. — „
' Il y a erreur.
Le Caporal. — Excusez, bourgeois, mais c'est qu'on fait chez vous un vacarme qui faisait croire... '
M. Granier de Cassagnag, se frappant le front. — Attendez I ces quatre hommes ae sont pas quatre hommes : ce sont quatre idées. Je me mets à leur tête^ Comprenez- vous? Je me dirige vers l'ennemi, c'està-dire vers les bohèmes; j'enfonce leurs rangs, je cogne, je bouscule, et je fais triompher les vrais principes I {Il frappe avec son gourdin sur la table,)
M. Barbey d'Aurevilly. — Bravo I
M. Gramer de Cassagnag. — Quatre hommes et un caporal ! sublime ! Je fourre au violon toute la république des lettres I Je saisis au collet tout ce. qui écrit, tout ce qui pense! Le premier qui osera rire, coffré! Allons, messieurs de l'épigramme et du bon mot, circulez, circulez ! Nous sommes quatre hommes et un caporal ! ,
M. Vivier, imitant le ventriloque et faisant sortir sa voix d'un placard voisin. — En avant, arrche !
M. Granier de Cassagnag, enthousiaste. — Celte armée est l'armée du Réveil! Au combat, phalange immortelle! Suivez-moi dans les bureaux de journaux, dans les librairies, dans les théâtres ; fermons tous ces cloaques, entrons à la baïonnette dans tous ces bouges 1 Portons la torche dans toutes les imprimeries ! En avant! en avant!
Le Caporal, aux frères Escudier. ~ Faut-il emmener celui-là?
„ I Gardez-vous en bien.
Les FRERES ËSGUDIER. — ! ^ ,
( Gardez-Tous en bien.
M. Vivier, faisant sortir sa fooix d'un tuyau de poile- — Au fôu I au feu I
Le Caporal. — Que je crois que Ton crie au feu?
Premier homme. — Que ce serait alors le signal d*un incendie?
Deuxième homme. — Que la compagnie nous excasera de la quittire,
{Les quatre hommes et le caporal sortent précipitam' ment.)
M. Granier de Cassagnag. — A présent, occuponsnous de chauffer nos premiers numéros. Frappons un grand coup.
M. Vivier. — De poing 1
M. Barbey d'Aurevilly. — Peut-être même n'y aurait-il pas de mal à être original.... pour commencer seulement.
M. GraiNier de Cassagnag. — Ohl ohl
M. Vivier. — Je me rappelle avoir produit un effet
pyramidal à Berlin, en donnant un concert avec un coq
sur la tôte.
„ I Avec un coq ?
Les frères Esgudier. — | . \,
{ Avec un coq ?
M. Granier de Cassagnag. — Je suis hostile à l'originalité; l'originalité est indigne des hommes supérieurs.
M. Barbey d'Aurevilly. — Contentons -nous de l'esprit, alors, à doses modérées : un globule par colonne.
„ (Pourquoi pas deux ?
Les FRERES ESGUDIER. — . , «
f Pourquoi pas deux ?
M. Granier de Cassagnac. — Non! retranchons Tesprit ; l'esprit est une chose puérile.
M. Vivier. — J'avais cependant une historiette assez gentiment aiguisée... à propos de rasoirs. Ahl ahl (7^ Ht tout seul,)
M. Granier de Cassagnac. —Pas d'historiette I
{Tout à coup, on entend un bruit dans Vescalier comme quelqu'un qui tombe. Un cri, des plaintes^)
M. Barbey d'Aurevilly. — Avez-vous entendu?
, ■ l Oui, oui ,nous savons. . .
Les FRERES EsGUDIER. — ! /^ . .
'Oui, OUI, nous savons...
M. Granier de Cassagnac. — Qu'y a-t-ilT On nous dérange encore.
C'est une marche qui
- , -- 1 manque.
Les FRERES Esccdier. — { ^, ^
C est une marche qui
manque.
M. Vivier. — Ah 1 mon Dieu ! un malheur est si vite arrivé.
- , I Nous la ferons remettre.
Les FRERES Esgudier: — i ^^
» Nous la ferons remettre.
M. Barbey d'Aurevilly. — Courons! il y a peut-être une victime. (On s'empresse dans V escalier; on rapporte un vieux monsieur fracassé,)
Le vieux Monsieur. — Merci, merci... Je suis mourant. [On l'assied dans un fauteuil.)
M. Vivier. — Pauvre homme!
M. Cramer de Cassagnag, soupçonneux, — C'est peut-être un bohème.
M. Vivier. — Que veniez-vous faire ici?
Le vieux Monsieur. — Je venais m'abonner. [Mouvement général de stupewr,)
Nous n'avons pas de „ I chance.
Les FRERES ESCUDIER. — < ^^
Nous n avons pas de chance.
M. Granter de Cassagnac. — Il est encore temps; il est toujours temps. Votre nom? votre adresse?
Le vieux Monsieur. — Mon adresse... elle est sur moi, avec toutes mes quittances d'abonnement... du Globe, de VEpoque, du Pouvoir.,.
M. Granier de Cassagnag. — Digne vieillard!
Le vieux Monsieur. — Du Constitutionnel; car ja suis un fidèle, moi...
M. Granier de Cassagnac. — Nous le voyons bien... Allez-vous mieux?
Le vieux Monsieur. — Merci... au contraire... Hâtez-vous de m'inscrire... pour un abonnement de six mois. (Il expire.)
M. Granier de Cassagnac. — Ahî [Il se penche et pose la main sur Ixi poitrine du vieux monsieur,)
M. Barbey d'Aurevilly, à M. Vivier, — Il lui tâte le cœur.
M. Vivier. — Non; il cherche son adresse.
' M. Granier de Cassagnac, après un silence. — Mort au champ d'honneur I
:^£:fc9clki9i:^c^cftâc$£:McS!^^
Il vient de mourir un homme, bien connu de M. le baron Taylor, qui laisse après lui des plans bizarres, des projets de toute sorte. Entre autres choses, cet homme avait rêvé une organisation nouvelle pour la Société des Gens de Lettres, organisation fondée sur les habitudes et les mœurs de chacun de ses membres. Pour arriver à un ensemble suffisant d'études, il n'avait pas reculé devant rétablissement d'une petite police particulière, chargée de le renseigner jour par jour sur les illustrations et les quarts d'illustrations de notre temps. Nous avons obtenu communication de quelques-uns de ces rapports ; leur singularité^ leur nouveauté nous engagent à les placer sous les yeux de nos lecteurs.
Lundi, H. Paul Foucher est sorti de chez lui à huit heures du matin; il paraissait d'excellente humeur et bourdonnait, en marchant, de manière à rappeler le mot d'Edouard Ourliac : un hanneton crépu.
Le brouillard étant assez épais, M. Foucher alla donner contre une borne-fontaine du boulevard des Capu-
cines; il se coDfoDdit en excuses pendant cinq minutes environ, au bout desquelles, reconnaissant son erreur, il continua son chemin.
Un ami Taccosta, en le saisissant à bras le corps, comme s'il eût voulu arrêter le jeu d'une mécanique. Rendu immobile, M. Paul Foucher sotirit et demanda : — Quoi de nouveau? — Nous étions trop éloigné pour entendre la réponse de l'ami ; cependant nous crûmes distinguer les mots d*Henri IV, d'obsèques, Pont-Neuf. M. Paul Foucher tira alors son carnet avec empressement et y traça quelques lignes.
Il entra ensuite au café Cardinal oii il lut tous les journaux, y compris l'Echo de le Métallurgie et l'Azur, gazette des teinturiers. M. Louis Lurine s'étant approché pour lui souhaiter le bonjour, M, Paul Foucher lui mit dans la main une pièce de cinq francs, en disant : — Payez-vous !
Vers midi, il se dirigea vers les bureaux du Pays, toujours pour se procurer des nouvelles. M. Marco de Saint-Hilaire, à qui il s'adressa , lui murmura à Foreille quelques paroles , parmi lesquelles nous pûmes saisir : Friedland.,., l'aile gauche,., la victoire... M. Paul Foucher le remercia avec effusion. Il ne fit que passer dans les bureaux de la Presse; mais il s'arrêta pendant une demi-heure au Constitutionnel j oh nous pensons qu'il eut un entretien de la plus haute importance avec M. Boniface, car il lui dit au moment de se séparer : — Oui, vous avez raison, l'horizon s'assombrit; pouvez-vous me prêter un parapluie?
 trois heures, il ne restait plus à M. Foucher qu'à terminer ses visites par la Patrie. Un petit désagré-
LA POUCE inrÉRAIRE 4 63
ment Vy attendait. M. Delamarre avait depuis la veille transféré son cabinet de rédaction dans un autre corps de logis. N'étant pas prévenu de ce déménagement , H. Paul Foucher se trompa d*escalier, tomba de Timprimerie dans les docks de la vie à bon marché, et, guidé par sa myopie, demeura enfermé pendant une heure, — on ne sait comment , — dans un de ces réduits oh jusqu'alors H. Clairville avait seul le privilège d'égarer la Muse.
C'est ce qui explique pourquoi l'Indépendance belge n'eut pas de correspondance particulière ce jour-là.