GENS DE LETTRES
Virgile. — Par où voulez-vous commencer?
Nous. — Je suis vraiment confus de votre obligeance; M. Flaxman m'avait déjà parlé de vous dans les termes les plus affectueux ; il vantait à qui voulait l'entendre votre complaisance inépuisable. -
Virgile. — M. Flaxman est bien bon. Je Fai accompagné en effet dans sa petite excursion à travers les cercles infernaux
Nous. — Dont vous êtes le Dennecourt.
Virgile. — Mais cela ne valait pas la peine d'un souvenir. — Je me fais un vrai plaisir de servir de guide aux, étrangers de distinction ! Voulez-vous commencer par le Purgatoire?
Nous. — Je n'y tiens pas absolument.
Virgile. — Vous êtes comme beaucoup de personnes. Le Paradis est encore moins visité; M. Fiorontino m*avait pourtant promis, Tannée dernière, de m'envoyer quelques-uns de ses amis. Mais ces journalistes sont si oublieux I
Nous. — Dites : si occupés.
Virgile. — Comme il vous plaira. Est-ce l'Enfer tout entier que vous désirez voir ou seulement quelques portions?
Nous. — Oh! je me contenterai d'un cercle... et même d'un demi-cercle: celui oîi gémissent la plupart des honimes de lettres qui furent mes contemporains au XIX® siècle.
Virgile. — Rien de plus aisé. Je vais allumer une lampe et vous conduire. Etes-vous impressionnable?
Nous. — Sans excès. Pourquoi ?
Virgile. — C'est que nous avons des suppliciés assez désagréables.
Nous. — Plus désagréables que de leur vivant? cela me paraît douteux.
Virgile. — Enveloppez-vous dans votre manteau. Drapez-vous mieux; les plis plus droits; — car nous avons à traverser le lac des artistes, et il ne faut pas que nous prêtions à leurs railleries. Venez, à présent.
\JJn chemin creux, Hippolyte Lucas une escopette à la main,)
Hippolyte Lucas, seul, — Notre-Dame del Pilar, protégez-moi ! Faites qu'il ne vienne personne par ce
cfaemiD ! Qael horrible métier que celui qu'on m'oblige à faire : tirer $ur mes iQeilleurs amis, dépouiller mes plus chères couDaissances, moi qui ai passé ma vie sur la terre à encenser tout le monde, — moi qui, en rentrant chaque soir, ne pouvais même m'empêcher de dire à mon portier : Votre petite loge est ravis* santé I
Un Diable« survenant. — Vite ! vite I voici un voyageur qui arrive de ce côté.
HippoLYTE Lucas. — Ah t mon Dieu I déjà I Quel est-ilt
Le Diable. — J'ai lu sur sa valise : Louis Desnoyers.
HiPPOLYTE Lucas. — Louis Desnoyers î le meilleur de mes amis; il faut que je l'embrasse... (7/ va pour courir.)
Le Diable, le retenant. — Arme ta carabine.
HippOLYTE Lucas. — Oui, oui, je connais... c'est une romance... très-jolie d'ailleurs, excessivement jolie; j'en ai parlé.
Le Diable. — J'entends le bruit de ses pas. Apprête-toi.
HiPPOLYTE Lucas. — Je ne pourrai jamais ; j'aime trop le talent de Desnoyers !
Le Diable. — Le voici ! vise au cœur. {Louis Des^ noyers parait; il reçoit une balle dans la poitrine.)
Hippolyte Lucas. — Mon cher ami, mon excellent confrère, je vous expliquerai tout.
Louis Desnoyers. — Lucas, soit maudit! (Use roule sur le sable et expire dans d'affreuses convulsions. Le diable disparaît.)
Hippolyte Lucas, seul, recommençant le monologue
cité phi^ haut. — « Notre-Dame del Pilar, protégezmoi l Faites qu*il ne passe personne par c^ chemin ! Quel horrible métier, etc., etc., etc. »
Le Diable, retenant. — Vite I vite I à ton poste I
HiPPOLTTE Lucas. — Quoi encore ? Tout mon sang se glace dans mes veines. — Tiens I la jolie phrase... ! Il est étrange que le danger ne m'enlève pas le sentiment du style. ^
Le Diable — Je viens d'apercevoir M. Pigeory, directeur de la Revue des Beat^-Arts, il donne le bras à M. Pitre-Chevalier. Tous deux se dirigent vers ce ravin...
Hippolyte Lucas. — Ciell mes deux meilleurs amis I
Le Diable. — Arme ta carabine.
HiPPOLTTE Lucas. — Obi, oui, je sais. Mais que penseront-ils de moi? {MM. Pigeory et Pitre-Chevalier débouchent par le sentier; ils reçoivent chacun une balle et ils mordent la poussière.)
PiGEORT. — Voilà un chemin qui n'est pas sûr.
Pitre-Chevalier. — mon Yvonne, adieu I
Hippolyte Lucas se précipitant sur les deux cadavres. — Mes amis, mes chers amis, pardonnez-moi 1
(Une serre. Dans cette serre, un homme. Auprès de cet homme, un diable. L'homme est Alexandre Iktmas)
Alexandre Dumas. — Maître I (Le diable le regarde en ricanant.) mettre I mettre I
Le Diable. — Va, va toujours; je te connais. Tu veux que je te réponde : « Quoi? » pour gagner une ligne. Mais je ne t'accorderai point cette satisfaction. Parle; personne.ne t'interrompra.
ALEXANDRE DuMAS. — Personne ne m'interrompra, t douleur 1 Je commence. Hum! Je... — Si encore il me disait seulement : « J'écoute, :» je riposterais par : « Voici ce que c'est » Mais rien, nul encouragement. Maître !
^jE Diable , lui donnant un coup de fourche. -^ Eh bien I
Alexandre Dumas , avec joie, — Il y est venu î Mattre, les cent ans que vous m'avez octroyés pour écrire un roman en un volQme sont révolus ; mon roman est terminé.
Le Diable. — Déjàl
Alexandre Dumas. — J'achève l'épilogue.
Le Diable. — Tu as été bien vile.
Alexandre Dumas. — Bien vite I un siècle I moi qui autrefois ne demandais que vingt-quatre heures pour faire un drame en cinq actes, et vingt-quatre jours pour faire un roman en cinq vcffumes.
Le Diable, ironique, — Seul?
Alexandre Dumas, écritant, — « Mordions I Comment I Pourquoi? Vrai? D'honneur! Pas possible! Justel Il se pourrait! Expliquez-vous! Bah... ! t>
Le Diable. — Ecris plus lentement.
Alexandre Dumas. — Je ne peux pas!
Le Diable. ** Mûris ta pensée.
Alexandre Dumas. — Impossible!
n« L'ENFER DES GENS DE LETTRES
Le Diable, hti donnant un coup de fourche. — Moins d'alinéas.
Alexandre Dumas. — C'est au-dessus de mes forces.
Le Diable. — Pas de dialogue.
Alexandre Dumas , avec un soubresaut. — Qu'estce que vous dites?
. Le Diable. — Je dis : pais de dialogue.
Alexandre Dumas, au désespoir. — Alors pas de Dumas.
Le Diable , lui donnant un coup de fourche, r- Tu raisonnes?
Alexandre Dumas. — Non. [Il se remet à écrire.]
Le Diable. — Imite la manière de Balzac.
Alexandre Dumas. ^ Oh 1
Le Diable. — Est-ce que tu ne l'admires pas, Ion petit camarade Balzac ?
Alexandre Dumas. — Si, sil
Le Diable. — N'est-ce pas que c'est le premier de nos romanciers?
Alexandre Dumas. — Le premier, oui.
Le Diable. — Et que George Sand est le second?
Alexandre Dumas. — Le second, certes.
Le Diable. — Et Eugène Sue le troisième?
Alexandre Dumas. — Le troisième, sans conteste.
Le Diable. — Et Frédéric Soulié le quatrième?
Alexandre DIjmas, soupirant. — Le quatrième, évidemment.
Le Diable, --r A la bonne heure , ton goût commence à se former. As-tu fini?
Alexandre Dumas, vi'cement, — Obi oui! ouil
Le Diable. — Allons, dédie ce roman à Buloz.
Alexandre Dumas. — A Buloz 1
Le Diable. — En rappelant : « Mon illustre et affectionné maître. »
Alexandre Dumas. — Jamais 1
Le Diable , lui donnant un cowp de fourche* — Estce fait?
Alexandre Dumas, se résignant. — Voilà.
Le Diable. — A présent, signe. [Regardant su/r le papier.) Pas comme cela*
Alexandre Dumas. — Comment I
Le Diable. — Signe : Maquet.
Alexandre Dumas, bondissant. — Etes-vous fou, cher diable?
Le Diable. — Des familiarités 1 {Un coup de fout' che.)
Alexandre Dumas. — Mais songez-y donc. Vous voulez que je signe Maquet et Dumas?
Le Diable. — Non , Maquet tout court.
Alexandre Dumas. — Un chef-d'œuvre que J'ai mis cent ans à parfaire!
Le Diable — C'est bien pour cela.
Alexandre Dumas. — Savez-vous que c'est révoltant.
Le Diable. — Parbleu 1 [A part.) Cet homme me fait faire du dialogue malgré moi. (Haut.) Signe, te dis-je.
• Alexandre Dumas. — Miséricorde I
Le Diable , lui donnant un coup de fourche. — Signeras-tu, enfin?
Alexandre Dumas. — Sataall {Il signe: Maquet, en grinçant des dents.) Le Diable. — En plus grosses lettres 1 Alexandre Dumas, écrivant, — Maquet.
Le Diable. — Plus grosses encore.
Alexandre Dumas. — MAQUET.
Le Diable. — Très-bien 1 maintenant, repose-toi. Alexandre Dumas, épouvanté. — Me reposer, moi! Le Diable. — Pendant cent ans.
Alexandre Dumas. — Tuez-moi plutôt!
Le Diable. — Pendant deux cents ans.
Alexandre Dumas. — Malédiction !
{Un paysage athénien où se promène Théodore de Banville, vêtu seulement d'un thyrse, comme le dieu lÀber.)
THÉODORE DE BAJ^YILLE
Qu'il fait froid au milieu de ces architectures I L'ombre aux crins éperdus en tous lieux se répand. On dirait de Rosa les sauvages peintures ; C'est un temps à ne pas mettre dehors un paon.
{Il brandit son thyrse.)
Le soleil est rentré dans son immense alcôve ; Moi , je serai demain enrhumé du cerveau.
Pour un bon paletot, aux tons roux, au poil fauve, J'écouterais, Je crois, des vers de MoUevaut.
(// brandit son thyrse.)
Les Grecs ront nus. Le nu, c'est le beau. Sans pelure, Cupido s'esbattait sous les portiques blancs. Pourquoi le marbre est-il frère de l'engelure ? Pourquoi la stalactite au bout des nez tremblants?
(Il brandit son thyrse,)
Sachons garder pourtant des contenances grandes ; Et puisque je ne peux rencontrer de brasier, Chantons lo Pean , et faisons des guirlandes : J'aperçois justement un lis extasié.
(fl va pour cueillir le lis extasié qui se change en or. Surprises et éblouissements de Théodore de BanviUe. Il se dirige vers une rose qui se métamorphose égale* ment en or. Sa main se porte sur un arbre ^ c'est de VoT qu'il touche. Il s'arrête et dit :)
Voilà y dieux immortels, un éclatant prodige I Des orsl partout des ors 1 comme dans le tableau De Couture I Est-ce là TEldorado ? — Que dis-je? Je suis place Saint-George et j'entre chez Millaud.
[Il brandit son thyrse.)
te
Essayons de javir la poche à double joue , £t d'y porter la dent.. Ciel I le miracle encor I Faudra-t-il donc aussi , monnayable Capoue, Que j'aiguise ma faim sur des biftecks en or?
(Il brandit son thyrse,)
Par Comus ! ce prodige est fort désagréable I Les VéfoQr sont ici richement inhumains.
J*ai soif. Buvons lô flot en cet eadroit guéable. Eh quoi ! toujours de Tor coulant entre mes mains !
(// brandit Sion thyrsê,) *
Je trouve un tel supplice absurde' et médiocre; Et parce que j*ai fait abus de ce métal, Comme Arsène des fleurs, comme Théo de Tocre, Jupin, à mon égard, me semble trop brutal.
(// grelotte en brandissant son thyrse,)
[Une bibliothèque dont tous les rayons sont vides; au milieu, Sainte-Beuve, et à son côté un diable, travesti en étudiant,) .
L'Etudiant. — Appelle un chat un chat.
Sainte-Beuve. — Vous m'embarrassez fort; ne vous semble-t-il pas cependant que, sans détourner ce mot de ses diverses appropriations, un équivalent sauvegarderait davantage les délicatesses de notre langue?
L'Etudiant. — Tu m'ennuies. J'ai ordre de ne te laisser employer que le mot propre.
Sainte-Beuve. — Par la mère Angélique , c'est que notre vocabulaire est bien infertile en mots propres; la pensée a ses fluidités, l'âme a ses sons, pour l'expression desquels il m'a paru indispensable de créer ce qu'on pourrait appeler, je le crois du moins, sans compromettre personne, un idiome à côté.
L'Etudiant. — Oh! quel damné fatigant! Voyons ton travail d'hier. (Saînte-Beut^a lui présente cinq ou
six feuilles couvertes (Tune petite écriture; l'étudiant prend un démêloir et le pcLsse à plusieurs reprises dans les périodes de V académicien.)
Sainte-Beuve. — Etes-vous à peu près content, ou du moins...
L'Etudiant,» fmfcrrompawi. — Non, c'est encore trop diflus, trop embrouillé. [Le démêloir se casse.) Vois ! Récite-moi les phrases que je t*ai ordonné d'apprendre afin de faciliter tes progrès dans le style simple et clair.
Sainte-Beuve. — Comment I ces platitudes qui....
L'Etudiant. — Pas de réplique.
Sainte-Beuve. — Ces trivialités dont...
L'Etudiant. — Récite-les.
Sainte-Beuve, gémissant. — « Deux et deux font quatre. » [A part.) Volupté!
L'Etudiant. — Après ?
Sainte-Beuve. — « Pour faire un civet, prenez un lièvre. » (A part,) les Pensées d*août !
L'Etudiant. — Continue.
Sainte-Beuve. —«Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es. » (il part.) les Rayons jaunes !
L'Etudiant. — Je suis content de toi. Pour demain, tu apprendras la chanson de Malborough , et pour après-demain une page de Paul de Kock, la première venue.
{Une mairie. Madame George Sand y est amenée ou plutôt traînée par plusieurs invités et témoins,)
Un Diable, faisant Voffice d'adjoint au maire. — Jean-Bastien Pidoux, consentez-vous à prendre pour épouse Marie-Âurore Dupin, dite George Sand, femme de lettres ?
Pidoux. — Ma foi I oui-dà, elle est belle femme.
Le Diable-Adjoint. — Et vous, George Sand^ consentez-vous à prendre pour mari Jean-Bastien Pidoux , nourrisseur, demeurant au Petit-Gentilly?
George Sand, pomsant des cris, — NonI nonl jamais ! Le mariage est iqimoraL
Pmoux. — C'est que j' vous aimerons ben, tout d* même, ma petite dame, et que j* vous cajolerons à la mode d* cheux nous.
George Sand. — Un nourrisseur 1 à moi qui ai écrit Indiana et Mauprat !
Un Diable, très-brutal.. — Allons, décidez-vous, ou gare la chaudière !
Pidoux. — J' vous donnerons du petit salé tous les dimanches, et des pruneaux, da 1
George Sand. — Si encore il parlait berrichon; cela me rappellerait ma dernière manière. T'engagestu à parler berrichon, manant?
Pidoux. — Jarnil j' parlerons iroquois, si cela vous fait plaisir.
George Sand. — Hideux! hideux I
Le Diable- Adjoint. — L'autorité ne peut attendre plus long-temps. Dépêchons.
George Sand. — Au moins, obligez-le à quitter son immense faux-col.
Le Diable-Adjoint. — Pidoux, vous êtes invité à déposer votre col sur le bureau.
PiDOCX. — Ce n'est pas d' refus ; y m'étranglait, è preuve que j'avons les oreilles comme de la braise. — Hi I ht ) hi I {Il rit.)
Le Diable -Adjoint. — Signez sur ce registre.
PiDOUX. — V*là ma croix.
Le Diable-Adjoint, à George Sand. — A votre tour. (George Sand signe avec colère. Le diable-adjoint regarde sa signature et lui dit : ) Il faut un « à Georges.
George Sand. — Non.
Le Diable-Adjoint. — Si.
George Sand, haussant les épaules. — Jen*enmets jamais.
Le Diable-Adjoint. — Pourquoi ?
George Sand. — Je n*en sais rien, mais je n'en mets jamais.
Le Diable-Adjoint. — On doit se conformer ici à Torthographe du calendrier.
PiDOux. — Allons, not' petite femme, obéis à ces messieurs qui sont polis tout plein avec leur foulard autour du ventre^ Donne-leur-z-y ce qu'ils te deman* dont ; et puis nous irons achever la noce au Troupier fini, ousque le grand cousin Michel et les autres nous attendent. Môme que si ces messieurs veulent bien se rafraîchir d'un coup de vin, y nous feront un honneur dont nous sommes capables et flattés de la récidive, quant à ce qui regarde les honnêtes gens. Pas vrai, ma femme ?
480 UENFER DES GENS DE LETTRJBS
[Un élégant boudoir. Trois ou quatre diables mettent un corset à Champfleury.)
Premier Diablk. — Monsieur est charmant I
Deuxième'Diable. -- Ce corset va admirablement à Monsieur.
Troisième Diable. — C'est-à-dire que Monsieur fera tourner toutes les tètes ce soir, chez la duchesse de Palma-Christi.
Premier Diable. — M^aintenant, il faut que Monsieur essaye d'entrer dans ces bottes vernies.
Deuxième Diable. — Monsieur les trouvera peutêtre trop étroites, mais il n'en sera que mieux chaussé.
Troisième Diable. — Je vais brosser les cheveux de Monsieur avec deux brosses et lui dessiner une raie au milieu de la tête.
Quatrième Diable. — Ce flacon d'essences sur ses vêtements !
Cinquième Diable. — Et celui-là encore I
Premier Diable. — Que Monsieur sent bon 1
''Deuxième Diable. — Monsieur montera-t-il aujourd'hui son alezan Vaporeux?
Troisième Diable.— Le temps est superbe; tout Paris sera au Bois.
Premier Diable. — J'oubliais de dire à Monsieur que deux de ses amis du club étaient venus le demander ce matin : M. Raoul de Bréchigny....,
Deuxième Diable. — Et le vicomte d'Herseneuve.
Premier Diable. — M. Raoul de Bréchigny a laissé six mille pistoles qu'il prétend .avoir perdues hier au whist contre Monsieur.
L'ENFER DES GENS DE LETTRES m
Deuxième Diable. — Il y a aussi une dame qui a
beaucoup insisté pour voir Monsieur une dame de
r Opéra.
Premier Diable. — Mademoiselle Angèle Boaino...
Deuxième Diable. — Voilà le stick de Monsieur.
Troisième Diable. — Et ses gants.
Quatrième Diable. — Et son lorgdon.
Cinquième Diable. — Bonne chance à Monsieur !
(La rue de Bondy, à minuit, B, Jouvin se promenant devant la porte des acteurs du théâtre de la Porte- Saint-Martin.)
B. JouYiN, seul, — La pièce est excellente , et tous les artistes ont été parfaits, depuis le premier jusqu'au dernier. II faut absolument que je leur fasse mes compliments. Justement, voici quelqu'un. {Un machinùU sort.)
B. JouviN, mettant dfs gants pour lui parler, — H. Brisebarre, je crois?
Le Machiniste. — Non.
B. Jouvin. — C'est égal. Votre drame est magnifique, là, tout simplement. Une observation profonde,, un goût réfléchi, de la portée enfin : du Shakspeare édulcoré avec du bon Dumas.
Le Machiniste. — Mon œil I {Il s'en va.)
B. JouviN, seul, — Quîest-ce qu'il veut dire ? Son œil? N'importe, ce Brisebiarre est bien doué; Nyon aussi ; Séjour aussi ; Dugué aussi. Ah I ce sont de délicieux auteurs. Je les ferai relier, avec des nerfs sur
le dos. — Mais les artistes ne sortent pas; ils ramassent leurs couronnes sans doute. — Une ombre I {Une ouvretLse sort.)
B. JouviN, mettant des garUs pour lui parler, — Mada5];ie Emilie Guy on, n'est-ce pas?
L'Ouvreuse. — Non.
B. JouviN. — C'est égal. Jeu mesuré... diction pleine de certitude... de l'amplepr, beaucoup d'ampleur... Oh! quelle ampleur I
L'Ouvreuse. — Passez votre chemin, insolent I (EUe s'en va.)
B. JouviN. — Elle est encore dans l'ivresse de son triomphe. Ne la troublons pas. — Je voudrais complimenter le chef d'orchestre à présent; il y a de l'âme dans sa musique; je distingue en lui l'étoile d'un maître. — Et le décorateur? Superbe, le décorateur ! Magie de palette, effets de perspective habilement ménagés. C'est lui ! [Un pompier sort,)
Le Pompier, fredonnant, — Folichon et Folichonnette,,,
B. JouviN, mettant des gants pour lui parler. — Monsieur Séchan, il me semble?
Le Pompier. — Qu'est-ce que vous faites là.
B. JouviN. — J'attends.
Le Pompier. — Il n'y a plus personne. Tout est éteint.
B. JouviN. — Diable I c'est fâcheux. J'aurais voulu féliciter le souffleur.
{Une forêt ou tout autre endroit. Prosper Mérimée en fyroie à trois diables,)
Premier Diable. — Pendons-le par les pieds.
Deuxième Diable. — Cela lui mettra un peu de chaleur au cerveau...
Troisième Diable. — Et lui fera composer des romans moios impassibles. {On pend Mérimée par les pieds.)
Premier Diable, après quelques minutes d'attente. — Eh bien?
Deuxième Diable. — Une bouge paiâ.
Troisième Diable. — Il reste blême.
Deuxième Diable. — Nous n'avons jamais yu de patient plus flegmatique. C'est bien Thomme qui a écrit . la Double Méprise et le Vase étrusque.
Troisième Diable. — Le fer mord à peine sur lui, et il s'enrhume au milieu des flammes. C'est bien l'auteur de la Vénus d'IUe,
Premier Diable. — Décrochez-le alors : ce n'est pas cela qu'il lui faut. {On dépend Mérimée,)
Mérimée. — Vous allez bientôt cesser vos mauvaises plaisanteries, j'espère.
Premier Diable. — Pas avant que nous ne t'ayons vu pleurer.
Mérimée. — Pleurer; à quoi bon?
Premier Diable. — J'ai juré que j'aurais une preuve de ta sensibilité.
MÉRIMÉE. — Eh bien ! lisez inon Histoire de don Pèdre.
Premier Diable. — Ce n'est pas suffisant.
Deuxième Diable. — Nous voulons des pleurs aboudants et sincères.
Troisième Diable. — Une émotion réelle...
MÉRIMÉE. — La peste si je pleure !
Premier Diable. — Vois ton confrère Jules Bandeau : il est plus raisonnable que toi, il ne se fait pas prier pour s'attendrir.
MÉRIMÉE. — Parbleu! c'est sa spécialité.
Premier Diable. — Tais-toi I Les spectacles les plus touchants vont, par mon pouvoir, être mis sous tes regards; des groupes déchirants vont se former à tes yeux; autour de toi, tu n'entendras que des sanglots et des lamentations. Regarde, et que ton cœur se fende>1 Ecoute, et que tes entrailles remuent 1
Mérimée. — Allons, je suis prêt. (Il allume un cigare et s'asseoit sur un tronc d'arbre. Les apparitions commencent,)
Premier Diable. — Voici d'abord Geneviève de Brabant, exposée presque nue, avec son enfant, par les ordres du farouche Golo.
MÉRIMÉE. — Le torse est bien, les attaches sont élégantes.
Premier Diable. — Mais sa douleur 1 contemple sa douleur !
MÉRIMÉE. — La douleur est un agent de défiguration ; je hais la douleur.
Premier Diable. — Passons à autre chose, dans ce cas.
Deuxième Diable. — Voici la mort de Coligny; il présente sa poitrine sans défense aux assassins.
Troisième Diable, ému. — Pauvre homme I
Premier Diable. — Plainà cette noble victime!
Deuxième Diable. — Plains aussi le jeune Téligny, Tespôir de sa famille I
MÉRIMÉE. — A ce compte, je mouillerais tout un exemplaire de la Henriade. Présentez-moi des infortunes plus récentes ou laissez-moi tranquille.
Troisième Diable. — L'endurci I
Premier Diable. — Il a peut-être raison.
Deuxième Diable. — Mais quelle infortune récente pourrions-nous bien évoquer.
Premier Diable. — Il me vient une idée. (L'ombre de M. Libri paraît, chargée de fers.)
M. Libri. — Protégez-moi, mon cber Mérimée; on m'entraîne cbez le podestat !
Mérimée. — Encore 1
M^ Libri. — On prétend que j'ai oublié de rendre à la Bibliothèque de l'Arsenal le dix-septième volume du Dictionnaire de la^Conversation,
MÉRIMÉE. — Je sais, je sais... (H fume.)
M. Libri. — Mais c'est faux !
MÉRIMÉE. — Oui, oui.
M. Libri. — C'est le dix-neuvième I
MÉRIMÉE. — Ma foi, mon bonhomme, tirez-vous de là ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous. (Vomhre de M, Libri se dissipe. Les diables se regardent, consternés.)
Premier Diabl&. — Qu'imaginer à présent?
Deuxième Diable. — Je jette ma langue à Cerbère.
Premier Diable, — Essayons encore. [On voit surgir le spectre de Stendhal, accablé de désespoir,)
Stendhal. — Hélas I hélas !
MÉRIMÉE. — Eb quoi I c*est vous, Stendhal; d*oh TOUS vient cette tristesse inusitée?
Stendhal. — Ahl mon ami, je traverse une vallée de larmes.
Premier Diable. — Regarde, il pleure, lui I
Mérimée, soucieux. — C'est vrai.
Deuxième Diable, bas à V oreille du troisième, -- Je crois qu'il est ébranlé.
Troisième Diable. — Je le crois aussi.
Stendhal. — Evitez la sécheresse, mon cher ami; elle est aussi funeste à l'âme qu'à la terre.
MÉRIMÉE, à part. — Huml mauvaise phrase... C'est égal : Stendhal pleure, j'ai bien envie de pleurer aussi.
Premier Diable, bas, — Courage !
Deuxième Diable, de même. — Attention I
MÉRIMÉE. — Ahl ma foi, non, ce serait trot)béte. (/{ allume un second cigare.)
Premier Diable. — Nous recommencerons demain.
{La tentation de Pontmartin^ Dans le parc d^Asnières. Une légion de diablesses, en robes de hrettes.)
Anita. ^- Mesdemoiselles, il faut que M. de PoDtr martin nous mène à la balançoire.
Toutes. — Oui, oui ! à la balançoire !
De Pontmartin. — En vérité, mesdemoiselles, je ne sais si je peux... laissez-moi rejoindre ma société.
HÉLOïSB. — Ta société attendra, grand notaire 1
Marguerite. — Ne dirait-on pas qu'on veut l'avalerT Allons I à la balançoire I {On Ventraine.)
NiNi. — Il ne sait pas courir.
Anita. -^ Ce De sont pas les jambes qui lui manquent pourtant.
De Pontmartin, essoufflé, — Ah 1... mesdemoiselles, grâce ! je vous en prie... je vais me laisser tomber.
NiNi. — Monsieur, balancez-moi, ze vous prie; ze serai bien contente.
De Pontmartin, à part. — La petite ef&ontée I
Toutes. — Balancez- moi I balancez-moi 1
De Pontmartin. — Mais, mesdemoiselles, je ne sais pas... je vous le certifie... je n'ai jamais balancé personne. (A part,) Si Alfred Nettement me voyait!
Suzanne. — Alors, qu'il nous chante une chanson de BérangOT.
Anita. — C'est cela ! c'est cela l
Nini. — Et quelque çose de... là... d'un peu zoyeux.
De Pontmartin. — Par exemple I
Toutes, crianL — Une chanson de Bérangerl
De Pontmartin. — Ma société m'attend, je vous le répète ; il y a le receveur d'Avigaon, avec un ami de
Qoa famille ; ils me cherchent. Nous devons dtner ce
soir chez un parent de Castil-Blaze...
Nini, sur Vair de^ lampions* — La san-çon I La sançonl
De Pontmartin. — Avec la meilleure volonté du monde, mesdemoiselles, cela m'est impossible. Ce... Béranger... comme vous l'appelez, m'est personnellement antipathique. Il n^appartient pas à la littérature réservée.
Marguerite. — Des fadeurs!
Anita. — Il faut qu'il chante.
NiNi. — Il gantera.
De Pontmartin. — Non» mesdemoiselles; j*aime encore mieux vous balancer. {Il les balance.)
(Un carrefour éclairé par Vœil sanglant (Tun réverbère, . que le vent secoue. Le clocher de la vieille collégiale dans le lointain. Nuages rapides et noirs. Trois hommes enveloppés dans des mant&aux et guidés par un diable; ce sont Paul Féval, Marie Âycard et Pierre
■' Zaccone.)
Le Diable. — Silence !
Paul Féval, inquiet. — Qu'est-ce qu'il y a?
Le Diable. — Il n'y a rien ; mais il faut toujours craindre qu'il y ait quelque chose. Avançons.
Paul Féval. — C'est béte de nous faire des pours comme cela.
Marie Aygard. — Mon épée se fourre à chaque pas entre mes jambes. Pourquoi m'a-t-on donné une épée?
Le Diable. — Tu le sauras plus tard,
Pierre Zaccone. — Mon plumet m'entre dans l'œiK A quoi bon ce plumet?
Le Diable. — C'est un mystère.
Paul Féval. — Je ne suis pas tranquille dans moû manteau.
Marie Aygard. — Ni moi.
Le Diable. — Chut ! {Il se penche vers la terre.)
Tous, effrayés, — Hein?
Le Diable. — N'entendez-vous rien du côté de la place Saint-Wulfran ?
Paul Féval. — Non.
L'ENFER DES GENS DE LETtRES i89
Le Diable. — Et du côté du faubourg des Trois- Epées ?
Pierre Zacgone. — Pas davantage.
Le Diable. — C'est qu'ils attendent le signaL
Marie Aygard. — Quel signal? {Il tremble de tous ses membres.)
Le Diable. — Le cri de Torfraie répété trois fois. Quel est celui de vous qui sait le mieux imiter l'orfraie ?
Pierre Zaccone. — Moi I
Le Diable. — Eh bien I commence, alors.
Pierre Zacgone. — Houâhl houâh! houâhl
Marie Aygard. — Il imite très-bien. {Des hommes noirs sortent de diverses encoignures ; ce sont Elie Berthety Ponson du Terrail et de GondrecourU)
Paul Féval. — Nous sommes trahis \
Marie Aygard. — Des inconnus I
Le Diable. — Non ; des. confrères. Demandez-leur le mot de passe.
Paul Féval, à Elis Berthet, — Armagnac et Con-^ cierge ?
Elie Berthet. — Çroix-Rouge et Cordon s*il vous plaît,
Pierre Zacgone. — Ce sont des nôtre$.
De GoNDREGOURT. — Pourquoi nous avoir réunis dans ce lieu d'horreur et de ténèbres?
PoNSON DU Terrail. — Oui; pourquoi? (A part) Crac ! une ligne 1
Elie Berthet. — S'agil-il encore de quelque œuvre infernale et souterraine ?
Paul Féval. — La sueur se fige sur mon front.
190 L'ENFER DBS GENS DE I^TTRES
^ Pierre Zaggonb, rê'ceur. — Mod plumet est un mystère 1 a-t-il dit.
De Gondregourt. — Expliquez^vous ; voyez, nous sommes calmes.
Le Diable. — Vous D*étes pas en nombre. (R prend à sa ceintv/re un cor duquel il tire un son dolent et pro* UmgéJ)
Marie âygard. — Qui peut-on attendre à cette heure de la nuit?
PoNSON DU Terrail. -^ Il me semble iavôir entendu comme un gémissement répondre à l'appel du cor.
Eue Berthet. — Non ; c*est la girouette armoriée qui grince au faîte de la vieille tour.
Paul Féval. — Attendez I je distingue des ombres mouvantes. (Deux hofnfnes semblent surgir de terre; ce sont G. de Landelle et X, de Montépin,)
Le Diable, allant à eux, — Le mot d'ordre?
6 . DE La Landelle. — Ecoutille et Misaine, X. de Montépin. — Pas de crème !
Le Diable. — C'est bien. A présent, vous allez savoir pourquoi je vous ai rassemblés.
PoNSON DU Terrail. — Ecoutons. (^4 part,) Crac! deux lignes I
Le Diable, à Paul Févàl, — Toi, tu vas escalader cette muraille de trente pieds de haut.
Paul Féval. —Moi? jamais de la vie ! Et comment?
Le Diable. — En t'aidant des pieds et des mains; n'as- tu pas dit, dans le Jeu de la Mart, que c'était la moindre des choses?
Paul Féval. — Dans le Jeu de la Mort, ouï ; mais...
Le Duble. — Assez. (A Marie Aycard,) Tu arrête* ras des chevaux emportés sur le bord d*uD abtme.
Marie Atgard. — Arrêter des chevaux, moi, une faible femme... je veux dire un faible romancier.
Le Diable. — Tous tes héros n'en font pas d'autres» {À Pierre Zaccone.) Quant à toi, tu vas jeter ton gant au visage d'Elie Berthet, et te battre avec lui sous ce réverbère.
Pierre Zaggonb. -— Me battre avec Berthet I
Eue Berthet. — Me battre avec Zaccone I
Le Diable. — Sans merci ni trêve.
Pierre Zaccone. ^ Voilà donc le mystère de mon plumet éclairci.
Elie Berthet. — Je ne pourrai jamais.
Le Diable. — Rappelle-toi la Croix de V Affût, En garde, messires I [A X, de Montépin) Voilà une hôtellerie pour toi ; tu vas y entrer et trouver les plus belles filles de la création et de la rue Lamartine; tu y feras ripaille pendant quarante-huit heures, sans t'arrêter, comme tes viveurs et tes viveuses. Entends-tu?