UN INCONNU
Le Jeune Homme pauvre, pa««ant la tête par la portière. — Cocher, plus doucement! plus- doucement!
Le Cocher , à part, — Voilà un particulier qui est le contraire de tous les autres.
Le Jeijnb Homme pauvre. — mon Dieu I quelles secousses! quels cabots! Cela rappelle Tépouvantable
vitesse des chemins de (er. — Plus doucement, cocher.
Le Cocher. — Oui, bourgeois. (A part.) Âh çàl comment veut-il donc que j'aille? mes chevaux dorment en marchant.
Le Jeune Homme pauvre. — Si Marguerite avait pu se douter seulement du quart des dangers qu'on court dans cette Babylone , elle ne m'aurait certes pas laissé partir. Mais mes instincts artistiques ont été les plus forts. J'ai voulu revoir Paris, non pour moi, qui n'en ai jamais été épris bien follement, mais pour rapporter à ma femme, qui est un esprit romanesque, des nouvelles de cette année. — Mais, cocher, on ne va pas d'un train pareil , vous fendez l'air, vous dévorez Tespace !
Le Cocher, stupéfait, — Par exemple 1
Le Jeune Homme pauvre. — D'abord, j'avais craint que ce voyage ne me coûtât beaucoup d'argent, car personne ne m'ôtera de la tête que je suis pauvre, trèspauvre , quoi qu'en aient dit certains feuilletonistes. Ensuite, les dépenses que j'aurai à faire tôt ou tard pour la construction de la cathédrale de mademoiselle de Porhoët ne laissent pas que de me commander Téconomié. Heureusement, je me suis avisé d'un strata* gèmequi...
Le Cocher. — Gare! gare !
^Le Jeune Homme pauvre. — Qu'est-ce que c'est? les chevaux qui prennent le mors aux dents ? quand je vous le disais !
Le Cocher. — Ah hien oui 1. il n'y a pas de danger... c'est un piéton qui vient se planter au beau mi*
lieu du chemin, comme si les Champs-Elysées n'étaient pas assez larges. — Gare donc, espèce d*enflél
Le Jeune Homme pauvre. — Il est peut-être sourd. Arrêtez, au nom du genre humain 1
Le Cocher. — Allons, bon I voilà qu*il se jette de lui-même contre le timon.
Le Jeune Homme pauvre. — ciel! descendons; il est peut-être dangereusement blessé. {Il met pied à terre.)
Le Cocher. — Il ne l'aura pas volé, en tout cas. {Toiis les deux s'empressent autottr d'un inconnu ren* versé sur la route.)
Le Jeune Homme pauvre. — Monsieur I... Il est évanoui... Asseyons-le dans la voiture, pour éviter les rassemblements... Il est fort bien couvert, ma foi, et rintelligence siège sur son visage. [On asseoit Vinconnu dans le fiacre,)
L'Inconnu. — Aïe! aïe!
Le Jeune Ëomme pauyre. — Souffrez-vous beaucoup, monsieur?
L'Inconnu. — Au contraire. (Il referme les yeux,)
Le Jeune Homme pauvre. — Cherchons sa blessure... Ce n'est rien... J'ai toujours sur moî'de la charpie et des bandelettes... Improvisons un appareil... Là, voilà qui est fait... Il revient à lui. — Maintenant, cocher, au pas, au pas.
Le Cocher , grommelant. — Des manières I
Le Jeune Homme pauvre , à Vinconnu, — Eh bien ! monsieur, vous sentez-vous un peu mieux ?
L'Inconnu. — Oîi suis-je?
Le Jeune Homme pauvae. — Dans un char numéroté.
UInqonnu , se ieUmt swr une de ses mains. -^ Ah ! merci, monsieur, merci!
Le Jeune Homme pauvre. — Prenez garde; pas de mouvements trop brusques.
L'Inconnu. — Tant de bonheur... à moi!... Oui, Voilà bien le fiacre de DaUla.
Le Jeune Homme pauvre. — Est-ce que vous me connaîtriez, par hasard, monsieur?
* L'Inconnu. -* Si je vous connais!... d'abord, qui est-ce que je ne connais pas?
Le Jeune Homme pauvre. — Votre nom, je vous prie ?
L'Inconnu. — Je suis Henri Delaage.
Le Jeune Homme pauvre. — Monsieur Henri Delaage, mon plaisir est vif de faire la connaissance d'un savant et d'un philosophe tel que vous.
Henri Delaage. — grand homme! ô grand jeune homme pauvre! vous ôtes l'individualité la plus saisissante de ce temps-ci !
Le Jeune Homme. — Ne gesticulez point; vous allez rouvrir votre blessure en dérangeant votre appareil.
Henri Delaage. — Bah! je me moque de ma blessure, à présent.
Le Jeune Homme pauvre. — Comment vous ôlesvous exposé à recevoir ce timon en pleine poitrine?
Henri Delaage. — Je l'ai fait exprès.
Le Jeune Homme pauvre. *-* Exprès?
Henri Delaage. — Pardonnez à mon enthousiasme et à ma curiosité . J'étais insiruit d^ votre voytkga à
Piairis ; J6 s&vais Threuro de votre arrivée, lé ekemin qtiô vous deviez «prendre. Je voulais vous voit à tout prix, et sut^out 'ttvaiit tolit le tmôude. Alors , je ttn^ suis rappelé un mojreû erttfi&yé déjà par le pètie Duitias, dâùs Antony.
Le Jëi^e Hostmë pauvrië. «^ Je sais... au 'premier acte. Continuer.
Henai BiElAAGE. *^ Vos cbevaux ne s^emportaient pas : c'est égal, f ai voulu les arrêta. Vous gardiez le plus profond sileSncii : n'importe 1 j*ai feint d'entendre Vos cri&. Je me suis précipitée, la tôte perdue... vous savez le reste.
Le Jeune âoMME pauvre, après un inskint de silence commandé par la situation, — Monsieur Delaage, j'apprécie, croyez-le bien, tout ce que votre sympathie a de flatteur pour moi. Néanmoins, ne soyez point surpris si je cherche à pénétrer le motif de cette détermination romanesque de votre part.
Henri Delaage. — Ne comprenez-vous pas qu'il est impossible que vous puissiez avoir un autre cicérone que moi dans Paris? Je suis votre introducteur-né auprès des salons, des théâtres, des journaux...
Le Jeune Homme pauvre, refroidi, à part. — Hum ! aurait-il appris que j'ai fait un héritage considérable, contresigné : « Yo, el Rey, » et voudrait-il exploiter ma crédulité provinciale? Qui m'affirme que c'est le vrai Henri Delaage, le seul mystique patenté?
Henri Delaage. — ^ Dites que vous m'excusez.
Le Jeune Homme pauvre, remontant sa cravate. — Cher nftonsieur, je voudrais pouvoir profiter de vos bonnes offres de service , mais elles se trouvent .mal-
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heureusement mises è néant par les précautions que j*ai cru devoir prendre en quittant ma province. Figurez-vous que, n'ayant que sept jours à passer dans la capitale, j*ai scrupuleusement disposé à l'avance de ces sept jours en faveur des sept chroniqueurs des sept journaux les plus accrédités, pour lesquels je me suis fait donner sept lettres de recommandation...
Henri Delaage. — Par les sept notables de votre arrondissement. Je comprends. Mais étes-vous bien certain de rencontrer chez vos sept chroniqueurs l'empressement et la cordialité dont j'ai eu du moins l'initiative auprès de vous?
Le Jeune Homme pauvre. — Je l'espère.
Henri Delaage. — Et moi, j'en doute. Ah! vous me regretterez , monsieur de Champcey d'Hauterivo ; vous m'évoquerez dans quelques jours... mais il ne sera plus temps.
Le Jeune Homme pauvre , à part, ébranlé, — Si c'était pourtant le vrai Delaage? Si ma défiance naturelle m'avait trompé?
Henri Delaage , à part, — Si ce n'était pas là le vrai jeune homme pauvre? Si ma perspicacité habituelle m'avait fait défaut?... Nous allons bien voir.
Le Jeune Homme pauvre. ^— Monsieur, me voici arrivé à mon domicile... YHÔtel du bon La Fontaine... Où voulez-vous que je vous fasse reconduire?
Henri Delaage. — Nulle part, monsieur. {Il déchire son appareil.)
Le Jeune Homme pauvre. — Malheureux! que faitesvous?
Henri Dblaage. — Àhl... ah!... Vous ne me reoverrez pas, maiateaaat. {Il 9* évanouit de rechef.)