LE JEUNE HOMME PAUVRE, HENRI DELAAGE
Lfi Jeune Homme pauvre. — Ah ça 1 allez -vous bientôt guérir, vous? Cela m'ennuio de vous avoir auprès de moi. Voyons, je suis au bout de ma semaine, il faut vous en aller. Je retourne domain à mon château, et vous comprenez que je ne peux pas vous emmener avec moi. Levez-vous, voyons; un «peu de courage !
Henri Delaage. r— Tu es au bout do ta semaine, dis-tu? Eh bien? qu*asHu vu? que sais-tu?
Le Jeune Homme pauvre. — Je vous défends de me tutoyer 1 Je ne veux pas être tutoyé! Je n'ai jamais permis cette licence qu'à Marguerite et à Nadar ; — k Marguei^iie, parce que c'est ma fi^mme, et à Nadar, parce que c'est Nadar....
Henri Del^aage. — Quel butin •ra;pportes4u de tes sept lettres de recommandation? T'a-t-^on raconté au moins les principales pièces doil'anfiée? Quel poète t'a vanté le ichanne et les charmes de la jeune Emma Livry ? Quel dilettante a cueilli sur les lèvres de mademoiselle Lefèvre les mélodies des Trois Nicolas, pour te les rappeler? Tu n'as rien vu, insensé, rien !
Le Jeune Homme pauvre. — Monsieur, ne me tutoyez pas!
Henri Delaage. — Si tu m*ayais écouté, moi physiologiste et Décromant, je t'aurais tout montré, tout narré, et cela non pas en sept jours, mais en sept heures. J'aurais mis un jupon de gaze semé de paillettes , un maillot rose et des bottines de satin bleu à talon de cuivre. Je t'aurais guidé partout, avec une baguette d'or à la main, comme dans les vraies revues. Je t'aurais chanté des couplets bien autrement tournés que les misères que tu as entendues, des couplets de facture longs d'ici à Pontoise, sur l'air de Renaudin de Caen et des Comédiens,
Le Jeune Homme pauvre, ?iaussant les épaules. — Vous êtes fou 1
Henri Delaage. — Tu doutes de mon pouvoir?
Le Jeune Homme pauvre. — Allons, levez-vous; vous vous portez à merveille.
Henri Delaage. — Eh bien 1 oui, je vais me lever; oui, je vais partir, ingrat. Mais auparavant je veux que tu emportes de moi des regrets éternels; tu vas avoir un échantillon de ma puissance occulte. Toi qui te vantes de connaître tout à présent, connais-tu seulement Fanny?
Le Jeune Homme pauvre. — Quelle Fanny?
Henri Delaage. — Je l'aurais parié : il ne connaît pas Fanny, par Ernest Feydeau. Ignare I c'est le livre à la mode, le livre par excellence. Dix éditions! — Eh bien I tu n'auras pas besoin de l'acheter, grand ladre; je vais t'économiser trois francs cinquante centimes et la préface de Jules Janin, en te transportant, par la force magnétique de ma volonté, sur le balcon de Fanny. — Attention !
Le Jeune Homme pauvre. — Qu'est-ce que vous faites donc? pas de bôlises !
Henri Delà âge. — Tu vas voir. {Il lui fait respirer l'Histoire des Sociétés secrètes, un volume in-4 8, chez Dentu. Le théâtre change.)