SCENE VI
(Le théâtre représente une loge de portier, lequel portier utilise ses loisirs à réparer la chaussure humaine. Ce qu'il surnomme son local est ainsi décwé : un pot de basilic, une pie, un contrat de mariage dans un cadre de bois noir. Il est minuit et demi. On sonne.)
Une Voix du dehors. — Don-siou plaît I
Le Portier. — Oui, sonne, petit drôle...
La Voix. — Porte-sillou-platt ?
Le Portier. — Débauché ! {Il se décide à tirer le cardUyn.)
Bruno, entrant pâle et défait. — Ah I père Bulbul, laissez-moi m'asseoir quelques minutes sur cette chaise; je n'en puis plus...
Le Portier. — Jeune homme, vous menez une conduite scandaleuse ; je ne suis pa& votre père^ mais si je Tétais...
Bruno. — Monsieur Bulbul,' je ne mérite pas vos reproches; je suis, au contraire, bien à plaindre.
Le Portier. — Vous semblez, en effet, tout décomposé. Voyons, ce que j'en dis, c'est dans votre intérêt. Je vous offre, pour vous remettre, un verre de vespétro.
Bruno. — Merci, monsieur Bulbul ; j'ai déjà pris onze canettes et six absinthes.
Le Portier. — Malheureux I vous voulez donc abréger vos jours?
Bruno. — Plût à Dieu que mes jours fussent termi-
nés I je ne serais pas, comme aujourd'hui, un homme I déshonoré.
I Le Portier, laissant tomber son tranchet, — Que
I dites-vous, mon jeune locataire du quatrième?
Bruno. — Je dis que, appelé en duel ce matin, je viens de battre tout Paris pendant quatorze heures sans pouvoir trouver un témoin, un seul 1 Est-ce assez de guignon, monsieur Bulbul?
Le Portier. — Un duel ! vous avez un duel, vous? Une vraie rencontre là : une deussel une deussel une deusse! [Il se met en garde,)
Bruno. — Oui.
Le Portier. — Et vous vous plaignez I et vous avez l'air de faire le dégoûté. Mille-z-yeux ! si j'étais à votre place !
Bruno. — Mais un témoin, au nom du ciel!
Le Portier. — Eh bien! ne suis-je pas là, moi?
Bruno. — Vous, père Bulbul?
Le Portier. — On a fait la guerre d'Espagne, sans que cela y paraisse.
Bruno, à part. — Au fait, un portier est un témoin comme un autre. [Haut,] Gomment! monsieur Bulbul vous seriez assez bon...
Le Portier. — Quand il s'agit de se rafraîchir d'un coup de sabre, les anciens sont toujours là. Je monterai chez vous demain nîatin, avant de faire mes escaliers. J'apporterai Coco sous ma redingote.
Bruno. — Qu'est^je que c'est que Coco ?
Le Portier. — C'est mon sabre.
Bruno. — Mais je ne veux pas me battre au sabre; je n'ai jamais touché cette arme.
Le Portier, — Cela ne fait rien. Je vous montrerai on fameux coup de pointe... comme cela... {Il s'aligne,) avec lequel vous pourrez expédier votre adversaire.
Bruno. — Je ne voudrais pas le tuer tout à fait.
Le Portier. — Bien entendu I une oreille nous suffira. Allons, mon jeune cadet, il est temps d'aller dormir. Voilà votre bougeoir. — Ah I j'oubliais cette lettre qui est venue pour vous.
Bruno. — Donnez. (Il lit.)
« Mon cher ami,
» Qu'est-ce que j'apprends à l'instant? Tu te bats, et tu n'as pas pensé k ûioi pour te servir de témoin ! Tu sais pourtant combien j'ai besoin de publicité. Je serai chez toi au point du jour.
» Ton ami,
» Gustave d'Olifant.
» P. S. — J'ai déjà préparé une note pour les journaux. » [Bruno lève les mains au ciel).
Le Portier. — Qu'est-ce qu'il vous prend ?
Bruno. — Sauvé ! sauvé ! — Je remonte dans ma chambre pour écrire quelques dispositions. Monsieur Bulbul, vous venez de me rendre un service que je n'oublierai jamais. Votre main, je vous prie. Le Portier. — Digne jeune homme 1 Bruno. — Bonsoir, monsieur Bulbul. A demain I Le Portier. — A demain. (Il essuie furtivement une larme.)
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