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LES COURS DE LANGUES ORIENTALES. — LE JAVANAIS

Dans les parages les plus déserts des bâtiments de la Bibliothèque sont dissimulées, par des amas de poussière, de sombres et mystérieuses salles, -^ au seuil desquelles il faut laisser, sinon l'espérance, du moins la gaieté.

Tout ce qui peut désagréablement rappeler renseignement des écoles primaires y ^ été réuni. Repré* sentez-vous quelques files de bancs de bois vermoulu, dominés par un méchant bureau élevé sur une maigre estrade, puis un grand tableau^noir auprès duquel se tient un invalide de service, somnolent, et couvant de Tœil avec amour son bonnet de soie noire et sa fidèle tabatière, posés sur un escabeau.

Ces salles humides et désertes constituent le local affecté à TEcole spéciale des Langues orientales vivantes.

C'est là qu*à de certaines heures du jour et du soir, on peut se procurer gratuitement une teinture d'arabe littéraire et d'arabe vulgaire, de persan, d'arménien, de grec.

C'est là que M. Foucaux explique en tibétain le Rgya-Tch^ er-roJrpa.

Là que l'Indoustani Garcin de Tassy commente le Bag-o-Bahar,

Toujours là que le petit père "Bazin continue l'amusante lecture du fameux et tant dramatique chapitre XII du roman en trois cent soixante-dix-sept volumes, intitulé Houng-Leou'Sfeng, en chinois moderne.

Encore là que l'énergique et excellent M. Dubeux se platt à répéter ce conte qu'il raconte si bien, le beau conte^des Quarante Visirs. — « Voilà un conte ! quel conte 1 » s'écrieraient les trois clercs des Contes drolatiques.

n faut dire que M. Dubeux s'en donne à coeur joie, et que son humeur prolixe ne saurait être mieux placée qu'à l'Ecole des Langues orientales. Du temps oii il

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remplissait les fonctions de conservateur-adjoint à la Bibliothèque, c'était le plus loquace des employés ; i> parlait à lui seul autant que toute la section de l'Institut, et lorsqu'il avait lancé le grapin (M. Dubeux adore les termes de la marine) sur quelque placide habitué, celui-ci devait, bon gré mal gré, subir sa conversation. -^ « Je viens de faire mon heure de Dubeux, » était une expression passée en proverbe, comme chez les typographes l'heure de Balzac.

Mais la Providence fait bien tout ce qu'elle fait, et, de même qu'elle a voulu que le serpent à sonnettes prévînt lui-même de son approche les voyageurs, de même elle a décidé, dans sa sagesse, qu'un signe certain trahirait le voisinage de l'honnête M. Dubeux. Ce professeur a la singulière manie de porter sous ses bottes de fantastiques fers qui rendent un son terrible partout oh il passe. — Ainsi grimpé sur ces espèces de patins, il ne pouvait faire un pas à la Bibliothèque sans que le public en fût prévenu dans un rayon de cent cinquante mètres, et eût de la sorte le temps de s'enfuir à toutes jambes.

Nous eûmes la curiosité, il y a quelque temps, d'assister à un de ces cours bizarres, — et voici, dç point en point, le spectacle qui nous fut offert.

N'ayant jamais lu, en fait de langues orientales, que la traduction des Mille et une NuitSy par M. Galland, le hasard seul guida notre choix, et ce fut lui qui nous conduisit bravement au cours de javanais.

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Notre entrée fit sensation.

L'invalide roula des yeux effarés et avança précipiiamment la main sur sa tabatière. Outre cet invalide, rassemblée était composée du professeur, — naturellement, — personnage maigre, mais solennel, et de deux auditeurs (nous ne racontons rien que d'historique}. De ces deux auditeurs, Tun était un grand individu, pâle, mal nourri, aux cheveux jaunes tombant longuement et platement sur un collet indigeste ; l'autre était un jeune-des-Langues — on appelle ainsi les élèves de l'école — de douze à treize ans environ, ayant toute l'apparence de ces phénomènes que leur précocité intellectuelle dès le biberon rend complètement idiots à l'âge de trente ans.

Un trouble visible se répandit sur la figure du pro- * fesseur à notre aspect. Il continua cependant son cours, mais en nous lançant d'obliques regards qui semblaient dire :

— Est-ce que, par hasard, celui-là saurait le javanais ? Diable I diable !

Enfin, il n'y put tenir, et voulant en avoir l'esprit — et la chaire — nets, il nous interpella directement :

— Est-ce que monsieur s'est déjà occupé d'idiome javanais ?

La physionomie était indescriptible.

— Jamais, monsieur ! répondîmes-nous, en lui appliquant cette négative comme un baume.

La phy>sionomie suivit plusieurs phases : elle s'éclaircit d'abord et insensiblement revêtit une certaine expression ironique.

— Vous désirez suivre le cours, monsieur ?

— Oui, monsieur.

— Vous n*avez probablement pas les livres nécessaires; mais placez-vous auprès de ce jeune homme (il désignait le jeune-dôs-Ianflfwe*), vous pourrez suivre sur son livre Texplication que je donne de la période dont nous nous occupons en ce moment.

L'étonnement fions envahit à noire Umr, rt frandiement il y avait de quoi : un monsieur qui n'a jamais entendu ni lu un mot de javanais, et qui est invité à suivre sur un livre javanais, — cela nous parut raide. Mais nous étions décidé à tout, et nous nous assîmes auprès du jeune phénomène. Quant au fantôme à cheveux longs, il semblait étranger à tout ce qui se passait autour de lui.

Le professeur lança un coup-d'œil de triomphe à rinvalide, qui avait replacé sa tabatière sur la table, et il commença ainsi d'une voix vibrante :

— Sultan Mahmoud el Malek, sultan Mahmoud el Mansour.., Je traduis, messieurs : Le sultan Mahmoud el Malek et le sultan Mahmoud el Mansour. — Je reprends, messieurs ; suivez bien sur le livre : Sultan Mahmoud el Malek korassan abou Mirza el Kebir^ ar^ cituram catalamus el Mahmoud el Mansour, . . Ce que je traduis, messieurs, par : Le sultan Mahmoud el Malek aimait beaucoup, chérissait tendrement, éperduement pour mieux dire, le sultan Mahmoud el Mansour.

Et ainsi de suite pendant une demi-heure. Après cette demi-heure, le professeur s'arrêta, nous regarda par dessus ses lunettes et nous dit :

— Il y a ici, messieurs, un passage qui serait fort

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obscur pour vous ; je vais le passer afin de ue pas in« terrompre le eours. Nous y reviendrons.

Continuation de la lecture du texte.

Dix minutes après» nouveau passage encore plus obscur, dont l'ajournement est également proposé par le professeur, — toujours "pour ne pas interrompre le cours.

A ce moment, et à notre grande surprise, le jeunedès-Langues se leva, — et prononça ces paroles d'une voix glapissante :

— Hais, monsieur, permettez-moi de vous rappeler que ce passage a été traduit ; je Tai lu avant-hier dans la Chrestomathie de Silvestre de Sacy.

— C'est possible, c*est possible, répondît le professeur ; mais il importe peu à la question.

Quelques moments après, la séance était levée.

Si peu versé que nous soyons dans l'étude comparative des langues, il y a cependant pour nous, comme pour tout le monde, une certaine mémoire des carac-* tères typographiques. Or, depuis que nous suivions sur le livre javanais du jeune phénomène, nous étions tout surpris de reconnaître l'impression arabe. Lorsque nous nisus trouvâmes dans la cour, nous ne pûmes nous empêcher de lui soumettre notre remarque.

Le phénomène nous répondit avec un inexprimable accent de compassion :

^» n faut, monsieur, que vous soyez aussi nouveau que vous l'êtes pour ignorer que le javanais, cette lan* gue si belle, si riche, appelée à de si hautes destinées philologiques, n'est jusqu'à présent qu'une langue parlée. Une convention de la science a seule décidé

qu'elle serait figurée parles signes de la langue arabe. Nous nous inclinâmes devant cette explication, qui en vaut une autre d'ailleurs, — qui en vaut même deux autres, — et nous gagnâmes la grande porte.

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