M. LEGOUYÉ FILS ET M. LATA FILS
[Chez M. legouvé fUs, Derrière une persienne, il regarde avec étonnement la foule qui se dirige vers lui. M. Laya fils est à ses côtés.)
Legouvé. — Quel tourbillon de poussière soulèFe autour de lui ce cortège? Ces hommes, quels sont-ils? que peuvent-ils me vouloir ?
LÉON Laya. — Je m'en doute, ami ; ils viennent vous féliciter.
Legouyé, vivement. — A propos de ma comédie du Pamphlet ?
Léon Laya. — Non, oh! non. C'est la grande armée des fils célèbres. Voulez-vous que Je vous les nomme les uns après les autres, comme dans le premier chant de la Jérusalem délivrée ?
Legouvé. — Vous me ferez un vif plaisir, mon ami.
LÉON Laya. — Celui qui s'avance le premier, grand et très-brun, est M. de Cormenin fils.
Legouvé. — Je le prenais pour M. PeUetan.
LÉON Laya. — Il en a la^tristesse, au premier aspect. Son bras est passé sous le bras de M. Delessert £ls. Tous deux sont des gens du monde autant que des écrivains ; ils aiment les tableaux, les voyages et les livres. M. Alexandre Dumas fils vient après eux; ce n'est déjà plus le jeune et fringant cavalier d'autrafois ; le succès en a presque fait un moraliste.
Legouvé. — Il n'y a pas de mal à cela.
LÉON Laya.^— C'est Juste; le Pamphlet! Vous chercherez vainemeût dans ce cortège François Hugo fils et Charles Hugo fils ; le premier, le Toto de la place Royale, est en train d'inventer la Normandie inconliue et de traduire les Sonnets de Shakespeare ; le second, par un étrange et philosophique caprice, s'est institué le truchement du Cochon de saint Antoine.
Legouve. — Oh ! quel genre bas I quel trivial sujet 1 malheureux jeune homme I
LÉON Laya. — En revanche, je distingue M. Maurice Sand fils qui ressemble à un prince italien des beaux premiers romans de sa mère.
Legouvé. — Est-ce un littérateur ?
LÉON Laya. Parbleu ! mais c'est encore plus un peintre, un peintre fantastique, espèce peu commune chez nous.
Legouvé. — Rata avis! dirait Janin.
Léon Laya. — D'autres peintres l'escortent : M. DubuÊTe fils, qui sait si bien déshabiller une blanche épaule, et M. Isabey fils, qui n'a pas son pareil pour faire chatoyer des multitudes dorées le long d'un escalier du temps de Louis XIIL J'aperçois ensuite le clan des musiciens : M. Boïeldieu fils marche à leur tète, en fredonnant un motif de La Butte-^es-Moulins \ M. Dejazet fils s'inspire de sa mère et de Déranger, M. Mélesville fils, poète et compositeur, médite de donner un pendant à ses Dettx Gilles.
Legouvé. — Et M. Musard fils !
LÉON Lava. — Je le vois là-bas, demandant à tout le monde son bâton de chef-d'orchestre qu'il a perdu.
43i LES FILS
Legouyé. — Que d'habits noirs ! Thorizon en est obscurci.
LÉON Lata. — Autant d'hommes de lettres, de piiblicistes, de rimeurs.
Legouyé. — Attendez donc, ce sourire bienveillaDt, ce regard spiritueL.. c'est mon confrère de l'Institut, Sacy fils.
LÉON Lata. — Vous ne tous trompez point; il donne le bras à mon frère Alexandre Laya fils, avocat et auteur d'une Histoire du Ministère de M. Thiers^ de qui il fut le secrétaire pendant plusieurs années. Ne lui trouTez-Tous pas quelque ressemblance aTecLedni- Rollin?
Legouyé. — En effet.
LÉON Lata. — Sur la droite, M. Guizot fils marche seul, comme son père, ce professeur d*impapularité, selon le Yers de Barthélémy. Son liYre de Ménandre a eu du succès et méritait d'en aYoir. Voici M. Ghasles fils, critique pétulant, injuste Quelquefois, mais qui se formera en fréquentant le Collège de France, les mardis particulièrement.
Legouyé. — Quel est ce grand jeune homme, élancé et distingué, dont les traits rappellent Wellington ?
LÉON Lata. — Théophile Gautier fils. Il n'est encore connu que par une traduction des Contes bizarres d'Achim d'Arnim. C'est le critique blond de son père. Non loin de lui je reconnais ML Chaix-d'Est-Ange fils, Vwûocat blond de son père, lui aussi. Ils sont suivis par M. Des Essarts fils, un poète de dix-sept ans, lauréat de la Société des Gens de Lettres.
Legouyé. — Et cet autre d'apparence modeste?
LÉON Làya^ — Un romancier, M. Basset fils; il signe ses volumes d*uD pseudonyme ingrat : Adrien Robert, et peut-être est-ce cela seulement qui nuit à leur succès. Ici, un grand nom et un petit homme : H. de Kock fils, bon enfant, plume laborieuse, grosses moustaches ; allant du cabinet de lecture au théâtre, du théâtre au cabinet de lecture ; réussissant chez l'un lorsqu'il tombe chez l'autre ; homme d'esprit sans cesse occupé à prendre sa revanche.
Legouvé, se penchant. — Ah ! mon Dieu I
LÉON Laya. — Qu'est-ce que vous avezf
Legouvé. ^ Voyez donc cette armure et cette visière baissée, ce casque surmonté d'un ondoyant panache, cette lance et cet écu I
LÉON Laya. — N'avez-vous pas deviné le baroi;! Frédéric de ReifTenberg fils?
Legouvé. — Quelle allure martiale !
LÉON Laya. — Ses armes sont d'argent à trois bandes de gueules; Técu sommé de la couronne de baron est surmonté d'un heaume grillé et colleté d'or, fourré de sable. Ses œuvres sont : Une Paire de Bottes et De la Lumière s'il vous plaît!
Legouvé. — Un beau gargon l'accompagne ù distance.
LÉON Laya. — C'est M. Langlé fils.
Legouvé, intentionnellement. — Il est vêtu avec pompe.
Léon Laya, sans sourciller. — M. Langlé fils a fait représenter au Théâtre-Français un Murillo en trois actes et en vers. Il cause en ce moment avec M. de Courcy fils, un vaudevilliste qui donne des espérances,
ce que Jes directeurs de théâtre aiment le moins. Attention 1 et regardez défiler l'escadron volant des dramaturges : M. Jaime fils^ qui court après Thabileté et qui n'a encore attrapé que l'expérience; M. Beauvaliet fils, qui n'a rien attrapé du tout; M. Michel Masson fils, un collaborateur que M. Michel Masson père s'est commandé à lui-même...
Legouvé. — Chut! un homme s'est glissé derrière eux ; il cherche à surprendre leurs paroles.
LÉON Laya. — N'ayez aucune inquiétude; c'est M. Dupeuty fils. Il fait l'indiscrétion comme d*autres font le mouchoir. Voyez-le tirer son carnet et y inscrire deux titres de pièces qu'il vient de saisir au vol : la Cravate imaginaire, pour le Gymnase, et le Panaris d'Emmeline pour l'Odéon.
Legouvé. — Vous avez de bons yeux,
LÉON Laya. — Les acteurs ferment la marche. Landrol fils hoche la tête; Numa fîls nasille; Potier fils cligne des yeux ; Frederick Lemaître fils cherche une manière ; enfin, le dernier...
Legouvé. — Oh! le deraier n'est pas difficile à nommer : Debureau fils 1
LÉON Laya. — Attendez; nous allions omettre ces doux directeurs qui accourent : Harel fils...
Legouvé. — Et Dormeuil fils.
LÉON Laya. — C'est tout.
Legouvé. — Allons recevoir cette députation.